Le corps, le genre et la mode : mannequins, normes de beauté, diversité et inclusivité

    Notion
    8 min de lecture1900 – aujourd'hui

    La mode fabrique des corps : le corset puis sa libération, la garçonne, le New Look, Twiggy (1966, 41 kg), les top models des années 1990, l'« héroïne chic », la taille 34, les mannequins de 16 ans, puis le tournant de 2015-2020 : la loi française contre la maigreur (2017), les mannequins « plus size » (Ashley Graham), la diversité (Naomi Campbell, Adut Akech, les mannequins trans, seniors, handicapés), le genderless (Gaultier, Harry Styles), MeToo dans la mode (les photographes, les castings), et le retour de la minceur (l'Ozempic, 2023-2025, les défilés à nouveau maigres). Le corps est le champ de bataille de la mode : norme, marché, libération, contrôle.

    Définition

    La mode et le corps : la mode ne s'applique pas à un corps donné, elle le produit (Entwistle : le corps « façonné » ; Foucault : les disciplines ; Bourdieu : l'habitus corporel) par le vêtement (le corset, le soutien-gorge 1914, la gaine, le jean, le legging, le Spanx), la silhouette (la taille, les épaules, la longueur), le mannequin (le corps de référence : 1,78 m, taille 34-36, 16 à 22 ans, 50 kg), l'image (la photographie, la retouche, le filtre), les pratiques (le régime, le sport, la chirurgie : 2 millions d'actes esthétiques par an en France ; le Botox, les injections, la « beauté Instagram », l'Ozempic). Les normes : la minceur (depuis les années 1920, radicalisée en 1966 avec Twiggy puis en 1993 avec Kate Moss et l'heroin chic ; l'IMC des mannequins à 16 contre 18,5 minimum médical), la jeunesse, la blancheur (les mannequins noirs : 1 % des podiums en 1990, 40 % en 2020 ; Naomi Campbell première Noire en couverture de Vogue Paris 1988, Vogue américain 1989 ; Bethann Hardison), la binarité (les vestiaires homme/femme), la validité (les mannequins handicapés : Aaron Philip, Jillian Mercado), l'âge (les seniors : Maye Musk, Carmen Dell'Orefice, 93 ans). Les réglementations : la loi française de 2016-2017 (le certificat médical pour les mannequins, l'IMC minimal, la mention « photographie retouchée » obligatoire depuis octobre 2017, après les morts d'Isabelle Caro et d'Ana Carolina Reston ; l'Espagne 2006, Israël 2012), la charte LVMH-Kering (2017 : plus de taille 32, plus de moins de 16 ans, un médecin), les lois sur les mineurs (l'âge des mannequins : 16 ans en France), la loi sur les influenceurs (2023 : la mention des filtres et de la chirurgie), le règlement des castings (la Model Alliance de New York, le RESPECT Program). Les mouvements : le body positive (2012, les réseaux, les rondes : Ashley Graham en couverture de Sports Illustrated 2016, Lizzo, la taille 44 chez H&M), la diversité (le #MeToo de la mode, le rapport de The Fashion Spot : 50 % de mannequins non blancs sur les podiums de New York en 2020), l'inclusivité (Savage x Fenty de Rihanna, 2018 : tous les corps ; Victoria's Secret qui abandonne ses Anges 2019 puis les ramène 2024), le genderless (Gaultier 1985, Gucci sous Michele 2015-2022, Harry Styles en robe Gucci en couverture de Vogue 2020, Bad Bunny, les collections mixtes), le retour de la minceur (2023-2025 : les défilés à nouveau très maigres, l'Ozempic dans les rédactions et à Hollywood, « thin is in », la taille 34 revenue, la fin des mannequins plus size : 0,8 % des podiums en 2024 selon Vogue Business ; le « quiet luxury » et l'esthétique « clean girl ») ; les études (les troubles alimentaires : 900 000 personnes en France, l'anorexie chez 1 % des jeunes filles, l'exposition aux images comme facteur ; les réseaux : Haidt, les comparaisons ; la dysmorphie).

    Contexte

    Le corset et sa fin (1900-1930). Le corps de la Belle Époque (la taille de guêpe, le corset qui comprime à 45 cm, la silhouette en S), Poiret (1906) et Chanel (1916) le libèrent (la garçonne, la poitrine plate, les cheveux courts : La Garçonne de Victor Margueritte, 1922, scandale), le soutien-gorge (1914), la mode « sport » (Patou, Lacoste 1933), les premières mannequins photographiées (les « mannequins de cabine » de Worth deviennent les modèles de Vogue) ; Flügel (1930) et Veblen : le corset comme signe d'oisiveté, sa fin comme signe de travail.
    Le New Look et la pin-up (1947-1960). Dior remet la taille (les guêpières, les seins pigeonnants : le corps « fleur »), Hollywood impose la pin-up (Marilyn, taille 42 aujourd'hui), les mannequins deviennent célèbres (Dovima, Suzy Parker, Bettina), le corps est féminin, adulte, rembourré ; Chanel enrage (« il les rembourre »).
    La révolution mince (1960-1990). Twiggy (1966, 1,68 m, 41 kg, le corps d'enfant), la mini-jupe, Courrèges, le corps jeune et androgyne, les régimes, Jane Fonda et l'aérobic (1982), le body des années 1980, Grace Jones et Iman (les Noires), puis les top models (1990 : Naomi, Linda, Cindy, Christy, Claudia : le corps athlétique et sexy, la couverture de Vogue britannique de janvier 1990, « je ne me lève pas pour moins de 10 000 dollars »), Kate Moss (1993, 1,70 m, 44 kg, Calvin Klein, l'heroin chic, « rien n'est meilleur que la sensation d'être mince »), les mannequins de 15 ans (Brooke Shields à 14 pour Calvin Klein en 1980).
    La crise et la diversité (2006-2020). Les morts (Luisel Ramos, Uruguay, 2006, 44 kg ; Ana Carolina Reston, Brésil, 2006, 40 kg ; Isabelle Caro, 2010, la campagne « No Anorexia » de Toscani 2007), les lois (Madrid 2006 : IMC minimal ; France 2017), la charte LVMH-Kering (2017), MeToo dans la mode (Testino, Weber, Terry Richardson bannis 2018 ; les castings : la Model Alliance), le body positive (les réseaux sociaux donnent la parole aux corps exclus, Ashley Graham, les marques : Aerie sans retouche 2014, Dove, Fenty 2018), la diversité raciale (les podiums de 2020 à 45 % non blancs, les DA noirs : Abloh chez Vuitton 2018, Olivier Rousteing chez Balmain depuis 2011), le genderless (Gucci de Michele, Styles 2020, les défilés mixtes), les seniors, les handicapés, les trans (Valentina Sampaio première trans chez Victoria's Secret 2019), la taille 44 partout.
    Le reflux (2021-2025). La minceur revient (les défilés de 2023-2025 : 0,8 % de mannequins plus size, contre 3 % en 2020 ; les silhouettes « Y2K » et l'« heroin chic » relancés ; la « clean girl » et le « quiet luxury » ; l'Ozempic et les GLP-1 : Hollywood et la mode maigrissent, Kim Kardashian, les rédactrices ; le « ballet core », le retour du corset (Mugler, Bella Hadid), les débats sur les mannequins de 16 ans encore présents), Victoria's Secret rappelle ses Anges (2024, avec « diversité »), le body positive est accusé d'avoir été une mode (les marques inclusives en recul : Savage x Fenty continue, les autres non), le corps IA (les mannequins générés : H&M et ses « jumeaux numériques » 2025, Levi's 2023 : la diversité sans les mannequins) ; les études (la santé mentale des adolescentes, Haidt 2024) relancent la question de l'image ; la loi de 2023 sur les influenceurs impose la mention des filtres.

    Mécanismes

    Comment la mode fabrique le corps. Par la coupe (les patrons sont dessinés pour la taille 36 : les autres tailles sont des extrapolations, d'où les vêtements mal taillés des grandes tailles), le mannequin (le corps de référence des défilés définit le « normal » : 1,78 m, 34-36), l'image (les campagnes retouchées, les filtres : la « beauté Instagram » imitée par la chirurgie : le « Instagram face », Jia Tolentino 2019), la répétition (des milliers d'images par jour : la norme intériorisée), le marché (la taille 34-40 fait 80 % de l'offre en magasin ; les grandes tailles sont reléguées en ligne), le désir (le corps mince comme capital : Bourdieu, la « distinction » du corps ; la minceur comme classe : les riches sont minces, les pauvres obèses, l'inversion depuis les années 1950).
    Le mannequin, corps et métier. 16 à 22 ans, 1,78 m, taille 34-36, recruté à 14 ans (les scouts en Europe de l'Est, au Brésil), payé peu (les débutantes : 100 euros le défilé, les dettes envers l'agence), soumis (les castings, les pesées, les photographes : MeToo 2018), précaire (une carrière de cinq ans), exceptionnellement riche (les tops : Kendall Jenner 40 millions par an, Gisele) ; les réglementations (le certificat, l'IMC, l'âge, la Model Alliance) sont récentes et contournées ; le mannequin est le corps-outil de la mode.
    Le genre et le vêtement. La binarité des vestiaires (Flügel : la « grande renonciation » masculine vers 1800 ; les femmes en pantalon interdites à Paris jusqu'à l'abrogation de l'ordonnance de 1800 en 2013), les transgressions (Chanel et le pantalon, Saint Laurent et le smoking, Gaultier et la jupe masculine 1985, Bowie, Prince), le genderless contemporain (Gucci, Styles, Bad Bunny, les collections mixtes : Gucci, Vuitton homme sous Abloh, la Fashion Week « homme » qui se féminise), les critiques (le genderless comme marketing, la réaction conservatrice : Candace Owens contre Harry Styles : « bring back manly men ») ; le vêtement est le premier signe du genre (Butler : le genre comme performance) et son premier lieu de subversion.
    Le corps comme marché. Les cosmétiques (500 milliards de dollars), la chirurgie (35 millions d'actes par an dans le monde, la Corée première par tête, le Brésil, la Turquie et le tourisme esthétique), les régimes (60 milliards), le sport (le fitness : 100 milliards), les GLP-1 (Ozempic, Wegovy : 50 milliards en 2025, Novo Nordisk première capitalisation européenne) ; la mode vend un corps et l'industrie du corps vend de quoi l'atteindre ; le body positive était aussi un marché (Fenty, Dove) ; le corps mince redevient rentable.

    Enjeux & débats

    1) La mode libère-t-elle ou contraint-elle le corps ? La libération (le corset, le pantalon, la mini-jupe, le jean, le body positive) et la contrainte (la minceur, la jeunesse, la retouche, les troubles alimentaires) ; les féministes divisées (la mode comme oppression : Naomi Wolf, The Beauty Myth, 1990 ; la mode comme jeu : Wilson, Lipovetsky) ; la réponse historique : chaque libération crée une norme (la garçonne mince, la « femme libérée » sexy) ; le corps est toujours façonné, la question est par qui et pour qui.
    2) Faut-il légiférer sur les mannequins ? La France (IMC, certificat, retouche), l'Espagne, Israël, la charte LVMH-Kering : les lois protègent (les mineures, la santé) ; les critiques (l'IMC est un mauvais indicateur, les mannequins naturellement minces exclues, l'inefficacité : les podiums de 2025 sont aussi maigres qu'avant) ; le débat oppose la santé publique (l'influence sur les adolescentes : les études le confirment) et la liberté esthétique (la mode a le droit d'un idéal) ; la mention « retouchée » a peu d'effet.
    3) Le body positive était-il une mode ? 2012-2020 : les rondes en couverture, la taille 44, les campagnes ; 2021-2025 : le retour de la minceur, les marques qui abandonnent, l'Ozempic ; les défenseurs y voient un acquis (la diversité raciale reste, les grandes tailles existent en ligne), les critiques une récupération (les marques ont vendu l'inclusion tant qu'elle vendait) ; la sociologie (le corps mince comme capital de classe : Bourdieu) explique le retour ; le débat sur la « fatigue de l'inclusivité ».
    4) L'Ozempic change-t-il la mode ? Les GLP-1 (perte de 15 % du poids, 10 millions d'utilisateurs américains) font maigrir Hollywood, les rédactions, les clientes ; les tailles 34 reviennent, les marques plus size souffrent ; les questions (la médicalisation de la norme, l'accès : 1 000 dollars par mois, l'inégalité : les riches maigrissent, les pauvres restent obèses ; les effets : la « Ozempic face », les troubles) ; la mode a trouvé dans le médicament ce que le corset faisait : un corps conforme.
    5) L'IA remplace-t-elle les mannequins ? H&M (2025) crée les « jumeaux numériques » de 30 mannequins (payés pour l'usage), Levi's (2023) génère des mannequins « diversifiés », les campagnes sans humains (Mango 2024) ; les avantages (le coût, la flexibilité, la « diversité » sans engagement) et les critiques (la diversité fictive, les mannequins sans travail, le corps sans corps : la norme devient inatteignable parce qu'irréelle) ; le syndicat des mannequins (Model Alliance) réclame le consentement et la rémunération ; la question du corps humain comme référence de la mode.

    Exemples

    • Poiret (1906) : « C'est au nom de la liberté que j'ai proclamé la chute du corset et l'avènement du soutien-gorge » ; Chanel : « j'ai libéré le corps, Dior l'a rembourré ».
    • La Garçonne (1922) : le roman de Victor Margueritte, l'héroïne aux cheveux courts et à la vie libre ; 1 million d'exemplaires ; l'auteur radié de la Légion d'honneur.
    • Twiggy (1966) : Lesley Hornby, 16 ans, 1,68 m, 41 kg, les cils peints ; « le visage de 1966 » (Daily Express) ; la fin du corps adulte.
    • Naomi Campbell (août 1988) : première Noire en couverture de Vogue Paris, imposée par Saint Laurent qui menace de retirer sa publicité ; « je n'étais pas là pour être un token ».
    • Kate Moss (1993) : Calvin Klein, l'heroin chic ; 2009 : « nothing tastes as good as skinny feels », phrase reprise par les sites pro-ana ; elle s'excuse en 2018.
    • Isabelle Caro (2007) : 31 kg sur l'affiche « No Anorexia » de Toscani pour Nolita ; morte en 2010 à 28 ans ; la loi française de 2016 la cite.
    • Loi de 2017 (1er octobre) : la mention « photographie retouchée » obligatoire ; certificat médical pour les mannequins ; 75 000 euros d'amende ; premier pays au monde avec Israël.
    • Harry Styles (décembre 2020) : en robe Gucci en couverture de Vogue américain, premier homme seul en couverture ; Candace Owens : « bring back manly men » ; Styles reprend la phrase en légende de sa photo.

    Pièges & confusions

    • Confondre body positive et inclusivité. Le body positive concerne le poids ; l'inclusivité le genre, la race, l'âge, le handicap.
    • Croire que la loi de 2017 impose un poids. Elle impose un certificat médical et la mention des retouches ; l'IMC minimal a été retiré du décret.
    • Dater la minceur des années 1990. Twiggy 1966, la garçonne 1920 : un siècle.
    • Oublier le reflux de 2023-2025. Le retour de la minceur et l'Ozempic : l'actualité attendue.
    • Réduire le genderless à Harry Styles. Gaultier 1985, Bowie, Prince, Chanel et le pantalon : une histoire longue.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Le corps nous appartient-il ? », « La beauté est-elle une norme ? », « La mode libère-t-elle les femmes ? », « Le genre se voit-il ? », « Faut-il protéger contre les images ? », « La diversité est-elle un marché ? ». Fiche à mobiliser en ECG (l'humanité et le corps), avec les fiches genre (SOCI-003), santé (DEMO-010), MeToo.
    À l'oral, tenez l'histoire des corps (corset, garçonne, New Look, Twiggy, tops, Moss, body positive, Ozempic), les normes (minceur, jeunesse, blancheur, binarité), les lois (2017, la charte, les influenceurs 2023), les mouvements (body positive, diversité, genderless) et le reflux, les mécanismes (la coupe, le mannequin, l'image, le marché) et les débats. Twiggy, Naomi 1988, Isabelle Caro, Harry Styles : quatre images ; Entwistle et Wolf les références.
    Angle d'attaque conseillé : partir de Twiggy (1966, 41 kg) et de l'Ozempic (2025, la mode maigrit à nouveau par la chimie) : soixante ans de minceur imposée, une décennie de body positive au milieu, et la question de savoir si le corps de la mode a jamais été un corps libre.

    Sources

    • Joanne Entwistle, The Fashioned Body (2000)
    • Naomi Wolf, The Beauty Myth (1990)
    • Loi du 26 janvier 2016 et décret de 2017 sur les mannequins et la retouche
    • Vogue Business, Size Inclusivity Report (annuel)
    • Georges Vigarello, Histoire de la beauté (2004)

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