Freud et la psychanalyse : l'inconscient, le refoulement et la troisième blessure narcissique

    Biographie
    8 min de lecture1856-1939

    Sigmund Freud, médecin viennois, a inventé la psychanalyse : l'idée que nos actes sont gouvernés par un inconscient fait de désirs refoulés, accessible par les rêves, les lapsus et la parole sur le divan. Sa théorie (ça, moi, surmoi ; complexe d'Œdipe ; pulsions) a marqué la culture du XXe siècle bien au-delà de la médecine, mais sa scientificité et son efficacité thérapeutique sont contestées.

    Définition

    La psychanalyse est à la fois une théorie du psychisme, une méthode d'investigation de l'inconscient et une thérapie par la parole, fondées par Sigmund Freud (1856-1939). Ses concepts centraux :
    • l'inconscient : une partie du psychisme inaccessible à la conscience, où sont maintenus des désirs, souvenirs et représentations inacceptables ; il n'est pas passif mais agit sur nos conduites ;
    • le refoulement : mécanisme par lequel ces contenus sont rejetés hors de la conscience ; ce qui est refoulé « fait retour » sous forme déguisée (symptômes, rêves, lapsus, actes manqués) ;
    • la libido et les pulsions : énergie sexuelle au sens large, présente dès l'enfance (stades oral, anal, phallique, latence, génital) ;
    • le complexe d'Œdipe : attachement de l'enfant au parent de sexe opposé et rivalité avec le parent du même sexe, dont la résolution structure la personnalité ;
    • la seconde topique (1923) : le ça (réservoir pulsionnel), le moi (instance d'adaptation à la réalité) et le surmoi (intériorisation des interdits parentaux et sociaux) ;
    • le transfert : le patient reporte sur l'analyste des sentiments issus de son passé, ce qui devient le levier de la cure.
    La cure repose sur l'association libre (dire tout ce qui vient à l'esprit) et l'interprétation par l'analyste. Freud résumait sa découverte par la formule de la « troisième blessure narcissique » : après Copernic (la Terre n'est pas le centre) et Darwin (l'homme est un animal), la psychanalyse montre que « le moi n'est pas maître dans sa propre maison ».

    Contexte

    Né en Moravie dans une famille juive, Freud grandit à Vienne, devient neurologue, étudie à Paris auprès de Charcot (1885), qui traite l'hystérie par l'hypnose à la Salpêtrière. De retour à Vienne, il travaille avec Josef Breuer sur le cas d'« Anna O. » (Études sur l'hystérie, 1895) : les symptômes disparaissent quand la patiente raconte les souvenirs traumatiques qui leur sont liés (la « cure par la parole », talking cure). Freud abandonne l'hypnose pour l'association libre et, après une auto-analyse, publie L'interprétation des rêves (1900), acte de naissance de la psychanalyse : le rêve est « la voie royale vers l'inconscient », accomplissement déguisé d'un désir.
    Suivent Psychopathologie de la vie quotidienne (1901, les lapsus et actes manqués), Trois essais sur la théorie sexuelle (1905, la sexualité infantile, scandaleuse pour l'époque), Totem et tabou (1913), Au-delà du principe de plaisir (1920, la pulsion de mort après la Première Guerre mondiale), Le Moi et le Ça (1923), Malaise dans la civilisation (1930, la culture exige le renoncement pulsionnel). Freud fonde un mouvement international dont se séparent Alfred Adler (1911) et Carl Gustav Jung (1913), qui élabore l'inconscient collectif et les archétypes.
    Atteint d'un cancer de la mâchoire, Freud voit ses livres brûlés par les nazis en 1933 (« Quel progrès : au Moyen Âge, c'est moi qu'ils auraient brûlé »), fuit Vienne après l'Anschluss (1938) et meurt à Londres en 1939. La psychanalyse se diffuse ensuite aux États-Unis (ego psychology), en Angleterre (Melanie Klein, Winnicott, la relation mère-enfant) et en France, où Jacques Lacan propose un « retour à Freud » relu par la linguistique (« l'inconscient est structuré comme un langage ») et où elle domine la psychiatrie et l'université jusqu'aux années 2000.

    Mécanismes

    L'appareil psychique. Freud le décrit d'abord par une première topique (inconscient / préconscient / conscient), puis par la seconde (ça / moi / surmoi). Le moi est un serviteur de trois maîtres : la réalité, le ça et le surmoi ; il se défend par des mécanismes de défense (refoulement, projection, déni, sublimation, rationalisation) théorisés ensuite par Anna Freud.
    Le travail du rêve. Le contenu manifeste (ce dont on se souvient) déguise un contenu latent (le désir) par condensation (plusieurs idées en une image), déplacement (l'affect se reporte sur un détail), figuration et élaboration secondaire. Interpréter, c'est refaire le chemin à l'envers.
    La sexualité infantile et l'Œdipe. L'enfant traverse des stades où la libido s'organise autour de zones érogènes ; le complexe d'Œdipe (vers 3-5 ans) et sa résolution par l'identification au parent du même sexe fondent le surmoi. Les fixations ou régressions à ces stades expliqueraient les névroses de l'adulte.
    La cure. Le patient allongé parle librement ; l'analyste, en retrait, interprète les résistances et le transfert. Freud distingue la névrose (conflit intérieur, le patient garde le contact avec la réalité : hystérie, obsession, phobie) de la psychose (rupture avec la réalité) et considère que seule la première est accessible à la psychanalyse. La cure est longue (plusieurs années, plusieurs séances par semaine) et vise moins la disparition du symptôme que la transformation du rapport à soi.
    Le principe de plaisir et le principe de réalité. Le psychisme cherche à réduire la tension (plaisir) mais doit composer avec la réalité ; la sublimation détourne la pulsion vers des buts socialement valorisés (art, science). Dans Malaise dans la civilisation, Freud en tire une anthropologie pessimiste : la civilisation repose sur la répression des pulsions sexuelles et agressives, d'où un malaise structurel.

    Enjeux & débats

    1) Une science ou une mythologie ? Karl Popper (1963) fait de la psychanalyse le type même de la pseudo-science : aucune observation ne peut la réfuter. Le philosophe Adolf Grünbaum et les historiens (Mikkel Borch-Jacobsen, Le Livre noir de la psychanalyse, 2005) ont montré que Freud a embelli ou inventé certains cas cliniques. Les défenseurs répondent que la psychanalyse n'est pas une science expérimentale mais une herméneutique, un art d'interpréter le sens, comparable à l'histoire ou à la critique littéraire (Paul Ricœur, De l'interprétation, 1965).
    2) Est-ce efficace ? Les méta-analyses montrent que les psychothérapies psychodynamiques ont un effet, mais les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), plus courtes et mieux évaluées, sont recommandées en première intention pour la plupart des troubles (rapport INSERM 2004, recommandations de la Haute Autorité de santé). La question de l'autisme, longtemps interprété par certains psychanalystes comme un trouble de la relation à la mère (« mères frigidaires » de Bettelheim), a durablement discrédité la psychanalyse auprès des familles.
    3) Freud et les femmes. L'« envie du pénis », la féminité comme « continent noir », le rôle passif attribué à la femme : les féministes (Simone de Beauvoir dès 1949, puis Kate Millett, Luce Irigaray) ont dénoncé un phallocentrisme, tandis que d'autres (Julia Kristeva) ont utilisé la psychanalyse comme outil critique.
    4) L'inconscient freudien contre l'inconscient cognitif. Les sciences cognitives admettent un inconscient, mais comme ensemble de processus automatiques (perception, mémoire implicite, biais), sans désir refoulé ni sens caché. Pour elles, Freud a eu raison sur le fait (l'essentiel de la vie mentale échappe à la conscience) et tort sur le mécanisme.
    5) L'exception française. La France est, avec l'Argentine, l'un des derniers pays où la psychanalyse conserve une place institutionnelle importante (universités, psychiatrie, culture, Lacan). Ce particularisme est expliqué par le rôle des intellectuels (Sartre, Althusser, les structuralistes) et fait l'objet d'une bataille permanente.

    Exemples

    • Anna O. (Bertha Pappenheim) : patiente de Breuer, inventrice de l'expression « cure par la parole » ; elle devint ensuite une militante féministe et n'a sans doute jamais été guérie par la méthode.
    • Le Petit Hans (1909) : phobie des chevaux chez un enfant de cinq ans, interprétée comme angoisse de castration œdipienne.
    • L'Homme aux loups (1918) : cas de Sergueï Pankejeff, célèbre pour un rêve d'enfance ; le patient, interviewé à la fin de sa vie, contestait avoir été guéri.
    • Le lapsus : « Je déclare la séance ouverte » pour « close », exemple freudien de désir inconscient (celui de ne pas siéger) qui se glisse dans la parole.
    • Freud dans la culture : le surréalisme (Breton, Dali), Hitchcock (La Maison du docteur Edwardes, 1945), Woody Allen, et les films A Dangerous Method (Cronenberg, 2011) et Freud, the Last Session (2023).
    • Lacan (1901-1981) : ses séminaires attirent le Tout-Paris intellectuel des années 1960-1970 ; « le stade du miroir », « le désir est le désir de l'Autre ».
    • La statistique : environ 5 000 psychanalystes en France ; les TCC sont désormais majoritaires dans les demandes de formation des psychologues.

    Pièges & confusions

    • Confondre inconscient et subconscient. Freud rejetait le terme « subconscient » ; l'inconscient n'est pas une conscience diminuée mais un système à part, régi par d'autres lois.
    • Réduire Freud à « tout est sexuel ». La libido est une énergie vitale large, et la seconde théorie des pulsions ajoute la pulsion de mort ; caricaturer Freud est le meilleur moyen d'irriter un jury.
    • Présenter la psychanalyse comme réfutée ou comme prouvée. La position honnête est de distinguer sa fécondité culturelle (immense) de sa validité scientifique (discutée) et de son efficacité thérapeutique (inférieure aux TCC pour la plupart des troubles selon les évaluations).
    • Croire que Freud a découvert l'inconscient. Leibniz, Schopenhauer, Nietzsche, Janet en parlaient avant lui ; Freud l'a théorisé et lui a donné une méthode.
    • Oublier la dimension historique. Vienne fin de siècle, la bourgeoisie juive, la Première Guerre mondiale, le nazisme : la psychanalyse est aussi un produit de son temps.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Peut-on se connaître soi-même ? », « L'homme est-il maître de lui-même ? », « Faut-il satisfaire tous ses désirs ? », « La civilisation rend-elle heureux ? », « Sommes-nous responsables de nos rêves ? ». Freud est aussi indispensable pour toute question sur la culture du XXe siècle, le surréalisme ou le cinéma.
    À l'oral, ayez quatre dates (1895, 1900, 1905, 1923), les trois instances (ça, moi, surmoi), la formule des trois blessures narcissiques et deux critiques (Popper sur la scientificité, l'INSERM sur l'efficacité). Sachez répondre à « la psychanalyse est-elle une science ? » par la distinction entre science expérimentale et herméneutique (Ricœur) : c'est la réponse la plus fine. Terminez par l'exception française pour montrer que vous connaissez le contexte contemporain.
    Erreur fréquente en dissertation : utiliser Freud comme argument d'autorité (« Freud a montré que… »). Utilisez-le plutôt comme hypothèse forte à discuter, ce qui est précisément ce que font les philosophes depuis un siècle.

    Sources

    • Sigmund Freud, L'interprétation du rêve (1900)
    • Élisabeth Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre (2014)
    • Paul Ricœur, De l'interprétation. Essai sur Freud (1965)
    • Le Livre noir de la psychanalyse (2005)
    • Freud Museum London

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