La folie et la psychiatrie : de l'asile à la santé mentale, avec Pinel, Foucault et le DSM

    Notion
    8 min de lecture1793 – aujourd'hui

    La folie a été tour à tour possession, déraison enfermée, maladie mentale traitée à l'asile, puis « trouble » classé par le DSM et soigné par médicaments et psychothérapies. Michel Foucault y a vu une histoire du pouvoir autant que de la médecine. Aujourd'hui, la « santé mentale » (un adulte sur cinq touché chaque année) est déclarée grande cause nationale, alors que la psychiatrie française traverse une crise profonde.

    Définition

    La psychiatrie est la spécialité médicale qui diagnostique, traite et prévient les troubles mentaux : dépression, troubles anxieux, schizophrénie, troubles bipolaires, addictions, troubles du spectre de l'autisme, etc. Le mot est forgé en 1808 par l'Allemand Johann Reil ; en France, on parle d'abord d'aliénisme. La folie est le terme ancien et non médical, porteur d'une histoire sociale et philosophique.
    La santé mentale, notion plus large promue par l'OMS, désigne un état de bien-être psychique permettant de faire face aux difficultés de la vie ; elle inclut la prévention et le mal-être sans trouble caractérisé. Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Association américaine de psychiatrie, 5e édition en 2013) et la CIM de l'OMS sont les classifications qui définissent les troubles par des listes de symptômes.
    Trois grands types de traitements coexistent : les psychotropes (antipsychotiques depuis 1952, antidépresseurs depuis 1957, anxiolytiques), les psychothérapies (psychanalytiques, cognitivo-comportementales, systémiques) et les approches sociales (réhabilitation, logement, travail). Il faut distinguer la névrose (souffrance sans perte du contact avec la réalité) de la psychose (délire, hallucinations), distinction abandonnée par le DSM mais toujours utilisée en France.

    Contexte

    Dans l'Antiquité, Hippocrate attribue la mélancolie à la bile noire, tandis que la folie est aussi lue comme inspiration divine (Platon) ; au Moyen Âge, elle oscille entre possession démoniaque et charité. À l'âge classique, selon Michel Foucault (Histoire de la folie à l'âge classique, 1961), le « grand renfermement » de 1656 (création de l'Hôpital général à Paris) enferme pêle-mêle fous, mendiants, libertins et vagabonds : la raison triomphante exclut la déraison.
    La psychiatrie naît avec la Révolution : Philippe Pinel, à Bicêtre (1793) puis à la Salpêtrière, est célébré pour avoir « libéré les aliénés de leurs chaînes » (scène mythique, en partie légendaire, peinte par Robert-Fleury) et fonde le traitement moral. Son élève Esquirol inspire la loi de 1838, qui organise les asiles départementaux et le placement d'office : la folie devient une maladie mentale, objet d'un savoir médical et d'un enfermement thérapeutique. Le XIXe siècle classe (Kraepelin distingue en 1899 la démence précoce, future schizophrénie, de la psychose maniaco-dépressive) et théorise la dégénérescence (Morel), justifiant l'eugénisme.
    Le XXe siècle est d'abord celui des traitements de choc : malariathérapie, insuline, électrochocs (1938), lobotomie (Egas Moniz, Nobel 1949, 40 000 opérations aux États-Unis). Pendant l'Occupation, 45 000 malades meurent de faim dans les asiles français. La rupture vient en 1952 : à Sainte-Anne, Jean Delay et Pierre Deniker découvrent l'effet de la chlorpromazine, premier antipsychotique ; les médicaments vident progressivement les asiles. En France, la psychothérapie institutionnelle (Tosquelles à Saint-Alban, Jean Oury à La Borde) et la politique de secteur (1960) ramènent les soins vers la cité. Dans les années 1960-1970, l'antipsychiatrie (Laing, Cooper, Basaglia en Italie, qui obtient la fermeture des asiles par la loi 180 de 1978) et Foucault contestent l'institution ; le film Vol au-dessus d'un nid de coucou (1975) en est l'écho populaire.
    Depuis 1980, le DSM-III impose une psychiatrie descriptive, athéorique et biologique, appuyée sur les neurosciences et la pharmacologie ; le nombre de diagnostics explose. En France, la psychiatrie publique est en crise (postes vacants, délais de plusieurs mois en pédopsychiatrie), tandis que la santé mentale des jeunes s'est dégradée après la Covid ; elle a été déclarée « grande cause nationale » en 2025.

    Mécanismes

    Comment diagnostique-t-on ? Sans marqueur biologique, le diagnostic repose sur l'entretien et des critères : le DSM-5 définit par exemple la dépression majeure par au moins cinq symptômes sur neuf (humeur dépressive, perte de plaisir, troubles du sommeil, etc.) pendant deux semaines. Cette approche assure une fiabilité entre cliniciens mais soulève la question de la validité : décrit-elle des maladies réelles ou des conventions ?
    Comment agissent les traitements ? Les antipsychotiques bloquent des récepteurs de la dopamine, les antidépresseurs augmentent la sérotonine (hypothèse monoaminergique, aujourd'hui jugée trop simple : une revue de 2022 conclut que la dépression n'est pas causée par un simple déficit en sérotonine, ce qui n'empêche pas les antidépresseurs d'être efficaces sur les formes sévères). Les TCC modifient pensées et comportements en séances structurées ; les thérapies psychanalytiques explorent le sens. Les recommandations combinent selon la gravité.
    Le modèle biopsychosocial. La psychiatrie contemporaine explique les troubles par l'interaction d'une vulnérabilité (génétique, neurodéveloppementale), de facteurs psychologiques (traumatismes, styles cognitifs) et sociaux (précarité, isolement, migration, discriminations). La schizophrénie, par exemple, a une héritabilité élevée (environ 80 %) mais se déclenche plus souvent en ville, chez les migrants et les consommateurs de cannabis.
    L'organisation des soins en France. Le secteur (1960) découpe le territoire en zones dotées d'un hôpital et de structures ambulatoires (centres médico-psychologiques). La loi de 2011 encadre les soins sans consentement (hospitalisation à la demande d'un tiers ou du représentant de l'État), contrôlés par le juge des libertés depuis 2013. La psychiatrie représente 12 % des dépenses de santé, première en coût, et le suicide cause environ 9 000 décès par an.

    Enjeux & débats

    1) La folie est-elle une maladie comme les autres ? Pour la psychiatrie biologique, oui : des troubles du cerveau, à traiter comme le diabète, ce qui permet de lutter contre la stigmatisation. Pour Foucault, la « maladie mentale » est une construction historique par laquelle la société exclut ce qui la dérange ; pour Thomas Szasz (Le mythe de la maladie mentale, 1961), c'est une métaphore qui médicalise des « problèmes de vie ». Le retrait de l'homosexualité du DSM en 1973, après un vote, montre que les frontières sont bien sociales ; mais nier la réalité de la souffrance psychotique est indéfendable.
    2) L'inflation des diagnostics. Le DSM est passé de 106 troubles (1952) à près de 300 ; le deuil, la timidité, l'agitation de l'enfant (TDAH) deviennent des troubles. Allen Frances, qui dirigea le DSM-IV, dénonce (Sommes-nous tous des malades mentaux ?, 2013) une surmédicalisation de la vie ordinaire, encouragée par l'industrie pharmaceutique. À l'inverse, les patients revendiquent parfois le diagnostic (TDAH adulte, autisme) comme reconnaissance.
    3) Liberté et sécurité. Hospitaliser sans consentement protège le malade et la société, mais restreint une liberté fondamentale ; la contention et l'isolement, régulés depuis 2016, restent pratiqués. Après chaque fait divers, la tentation sécuritaire resurgit (discours de 2008 sur les « dangereux »), alors que les malades mentaux sont bien plus souvent victimes qu'auteurs de violences.
    4) Le sujet contre le symptôme. L'école française, marquée par la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle, reproche au DSM de réduire la personne à une liste de symptômes ; le courant anglo-saxon reproche à l'école française son retard sur les traitements validés (autisme, TCC). Le mouvement du rétablissement (recovery), venu des usagers, propose une troisième voie : vivre une vie satisfaisante avec ou malgré le trouble.
    5) La crise de la santé mentale des jeunes. Hausse des passages aux urgences pour idées suicidaires chez les 15-24 ans depuis 2020, rôle débattu des réseaux sociaux (Jonathan Haidt, Génération anxieuse, 2024, contesté sur la causalité), pénurie de pédopsychiatres : la question est devenue politique majeure.

    Exemples

    • Pinel à Bicêtre (1793) : la libération des enchaînés, scène fondatrice, probablement due en partie au surveillant Pussin.
    • La loi de 1838 : première loi sur les aliénés au monde, en vigueur jusqu'en 1990.
    • Camille Claudel : internée trente ans (1913-1943) à la demande de sa famille, symbole des dérives de l'enfermement.
    • La chlorpromazine (1952) : découverte à Sainte-Anne, révolution comparable à celle des antibiotiques pour la psychiatrie.
    • Franco Basaglia et la loi 180 (1978) : l'Italie ferme ses asiles, expérience de référence et controversée.
    • Vol au-dessus d'un nid de coucou (1975) et Shutter Island (2010), Joker (2019) : la psychiatrie au cinéma, entre dénonciation et fascination.
    • Le vote de 1973 : l'Association américaine de psychiatrie retire l'homosexualité du DSM, 5 854 voix contre 3 810.
    • Chiffres France : 13 millions de personnes concernées par un trouble psychique, 12 % des dépenses de santé, 9 000 suicides par an ; grande cause nationale 2025.

    Pièges & confusions

    • Confondre psychiatre et psychologue. Le psychiatre est médecin, prescrit et hospitalise.
    • Réduire la psychiatrie aux médicaments ou aux asiles. Le secteur, les psychothérapies et la réhabilitation sont l'essentiel des soins aujourd'hui.
    • Prendre Foucault pour un historien de la médecine. Son livre est une philosophie de l'exclusion, discutée par les historiens ; citez-le comme thèse, non comme fait.
    • Assimiler maladie mentale et dangerosité. L'inverse est statistiquement vrai.
    • Utiliser « fou », « schizophrène », « bipolaire » comme adjectifs. Le jury y verra un manque de rigueur et de respect.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « La raison a-t-elle des limites ? », « Qu'est-ce que la normalité ? », « La société doit-elle protéger les individus contre eux-mêmes ? », « Le pouvoir se cache-t-il derrière le savoir ? », « Peut-on définir la santé ? », et les sujets sur l'exclusion, la jeunesse, la liberté.
    À l'oral, tenez le fil chronologique en cinq dates (1656, 1793, 1838, 1952, 1980) et deux thèses (Foucault contre la psychiatrie biologique). Sachez présenter le DSM et ses critiques (Allen Frances). Terminez sur l'actualité : grande cause nationale 2025, santé mentale des jeunes, crise de la pédopsychiatrie. C'est un sujet où la nuance est récompensée : la souffrance est réelle, ses catégories sont historiques.
    Référence culturelle utile : Camille Claudel ou Vol au-dessus d'un nid de coucou pour incarner le débat, Foucault pour le théoriser, la chlorpromazine pour montrer qu'il y a aussi un progrès médical.

    Sources

    • Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique (1961)
    • Allen Frances, Sommes-nous tous des malades mentaux ? (2013)
    • Santé mentale, grande cause nationale 2025
    • Jacques Hochmann, Histoire de la psychiatrie
    • Dossier santé mentale

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