Le logiciel libre et les communs numériques : de Stallman à Wikipédia
Courant
8 min de lecture1983 - aujourd'huiDerrière presque chaque site web, chaque smartphone Android, chaque serveur de Google ou d'Amazon tourne un logiciel que personne n'a acheté : Linux, écrit par des milliers de bénévoles et d'ingénieurs salariés, librement copiable et modifiable. L'encyclopédie la plus consultée du monde, Wikipédia, n'appartient à personne et n'affiche aucune publicité. Ces réussites sont les fruits d'un mouvement né dans les années 1980 : le logiciel libre, devenu le modèle des communs numériques.
Tout commence en 1983 quand Richard Stallman, programmeur au MIT, refuse que le code source des logiciels devienne un secret commercial. Il lance le projet GNU et formule les quatre libertés : utiliser, étudier, modifier, redistribuer. Sa trouvaille juridique, le copyleft (licence GPL, 1989), retourne le droit d'auteur contre lui-même : quiconque redistribue un logiciel libre doit conserver sa liberté. En 1991, le Finlandais Linus Torvalds publie le noyau Linux, qui devient le cœur d'un système complet. Dans les années 2000, le libre gagne les serveurs, puis, avec Android, les téléphones.Le mouvement a essaimé hors de l'informatique : Creative Commons (2001) pour les œuvres, Wikipédia (2001) pour le savoir, OpenStreetMap pour la cartographie, l'open data pour les données publiques, l'open access pour la science. Il pose une question de fond, théorisée par l'économiste Elinor Ostrom (Nobel 2009) : des ressources gérées en commun par une communauté peuvent-elles être aussi efficaces que le marché ou l'État ? La réponse du numérique est largement oui.Mais le succès a un revers : les géants du Web se sont bâtis sur le libre sans toujours le financer (la faille Heartbleed de 2014 a révélé qu'OpenSSL, qui sécurise une grande partie du Web, reposait sur deux développeurs sous-payés), et l'open source des entreprises n'a pas toujours l'éthique du libre de Stallman.Définition
Un logiciel libre (free software) est un logiciel dont la licence garantit à l'utilisateur quatre libertés définies par la Free Software Foundation : la liberté de l'exécuter pour n'importe quel usage, de l'étudier et de l'adapter (ce qui suppose l'accès au code source), de le redistribuer, et de distribuer des versions modifiées. « Libre » ne veut pas dire « gratuit » : free as in free speech, not as in free beer, précise Stallman, un logiciel libre peut être vendu, mais sa liberté est inaliénable.L'open source (1998) désigne la même réalité technique (code source ouvert) mais avec un accent différent : là où le « libre » est un mouvement éthique et politique, l'open source est un argument pragmatique de qualité et d'efficacité, destiné à convaincre les entreprises. Les deux termes sont souvent réunis sous l'acronyme FLOSS (Free/Libre and Open Source Software).Le copyleft est la clause, inventée par Stallman dans la licence GPL, qui impose à toute version modifiée d'un logiciel libre de rester libre : il utilise le droit d'auteur pour garantir la liberté au lieu de la restreindre. D'autres licences, dites permissives (MIT, BSD, Apache), autorisent l'intégration dans des logiciels propriétaires.Un commun numérique est une ressource informationnelle (logiciel, encyclopédie, carte, base de données) produite et gouvernée par une communauté selon des règles qu'elle se donne, accessible à tous, et protégée contre l'appropriation privée. Le concept prolonge les travaux d'Elinor Ostrom sur les communs traditionnels (pâturages, systèmes d'irrigation), qui a montré, contre la « tragédie des communs » de Garrett Hardin (1968), que des communautés savent gérer durablement des ressources partagées.
Contexte
Aux origines de l'informatique, le partage du code est la norme : les universités et les laboratoires s'échangent les programmes. Le tournant intervient à la fin des années 1970 quand le logiciel devient un produit commercial ; en 1976, Bill Gates écrit une lettre célèbre aux « hobbyistes » pour dénoncer le piratage de son BASIC. Au MIT, Richard Stallman vit ce passage comme une trahison : en 1980, il ne peut plus corriger le pilote d'une imprimante Xerox faute d'accès au code. En septembre 1983, il annonce le projet GNU (« GNU's Not Unix »), un système d'exploitation entièrement libre, et fonde en 1985 la Free Software Foundation.Le projet GNU produit des outils essentiels (compilateur GCC, éditeur Emacs) mais manque d'un noyau. En août 1991, Linus Torvalds, étudiant à Helsinki, publie sur Internet son propre noyau, Linux, sous licence GPL, et invite à contribuer. Le développement collaboratif à grande échelle, décrit par Eric Raymond dans La Cathédrale et le Bazar (1997), fait de Linux un concurrent crédible des systèmes propriétaires. En 1998, la libération du code de Netscape et la création de l'Open Source Initiative marquent l'entrée des entreprises dans le jeu ; IBM investit un milliard de dollars dans Linux en 2000.Les années 2000 généralisent le modèle : Apache, MySQL, Firefox (2004) puis Android (2008, construit sur Linux) ; Wikipédia (2001) montre que le principe s'applique au savoir ; les licences Creative Commons (2001, Lawrence Lessig) l'étendent à la culture. Symbole du renversement, Microsoft, qui qualifiait Linux de « cancer » en 2001, rachète GitHub en 2018 et devient l'un des premiers contributeurs open source. La France adopte en 2016 une loi pour une République numérique encourageant le libre dans l'administration ; en 2020, l'IA relance la question avec les modèles « ouverts » (Llama de Meta, Mistral) face aux modèles fermés (OpenAI).
Mécanismes
- Le code source : le texte écrit par les programmeurs, lisible et modifiable, par opposition au programme compilé (exécutable) que l'on ne peut qu'utiliser. L'accès au code source est la condition de toutes les autres libertés.
- La licence : le contrat juridique qui accompagne le logiciel. La GPL (copyleft fort) impose que les dérivés restent libres ; les licences MIT ou Apache (permissives) laissent le choix. Le choix de licence est un choix politique.
- Le développement collaboratif : des milliers de contributeurs, bénévoles ou salariés, proposent des modifications que des mainteneurs examinent et intègrent. Des plateformes comme GitHub (2008) ont industrialisé ce processus. Linux reçoit plusieurs milliers de modifications par version, venues d'entreprises concurrentes (Intel, Google, Huawei, Red Hat).
- Les modèles économiques : vendre du service, du support ou de la formation (Red Hat, racheté par IBM 34 milliards de dollars en 2019), proposer une version « premium » (open core), mutualiser un coût que chaque entreprise aurait dû payer seule, ou tirer ses revenus d'ailleurs (Google finance Android pour vendre de la publicité).
- La gouvernance des communs : Wikipédia fonctionne avec des règles écrites par la communauté (neutralité de point de vue, vérifiabilité), des administrateurs élus et une fondation qui n'édite pas le contenu ; OpenStreetMap a une fondation similaire. Les règles d'Ostrom (frontières claires, sanctions graduées, résolution des conflits) s'y retrouvent.
- L'ouverture des données et de la science : open data (data.gouv.fr, 2011), open access (arXiv, HAL), open hardware ; le principe est le même : ce qui est financé collectivement doit être accessible collectivement.
Enjeux & débats
1) Libre ou open source : éthique ou efficacité ? Stallman défend une position morale : le logiciel propriétaire est une injustice qui asservit l'utilisateur. Les tenants de l'open source (Raymond, Torvalds) préfèrent parler qualité, sécurité et coût, et acceptent la coexistence avec le propriétaire. Cette querelle de mots recouvre une question de fond : le libre est-il une alternative au capitalisme numérique ou son infrastructure gratuite ?2) Qui paie les communs ? Les grandes entreprises utilisent massivement le libre sans toujours contribuer. La faille Heartbleed (2014) dans OpenSSL, ou l'affaire Log4j (2021), ont montré que des briques essentielles du Web reposent sur une poignée de bénévoles épuisés. Faut-il des financements publics (l'Europe a créé un fonds), des obligations pour les entreprises, ou compter sur leur intérêt bien compris ? La « tragédie des communs numériques » n'est pas la surexploitation mais le sous-investissement.3) Le savoir libre est-il fiable et neutre ? Wikipédia est plus fiable que ne le pensent ses détracteurs (une étude de Nature en 2005 la comparait favorablement à la Britannica) mais souffre de biais : contributeurs à 80-90 % masculins, sous-représentation des femmes et des pays du Sud, guerres d'édition sur les sujets politiques, manipulations par des officines. L'IA générative pose un nouveau défi : entraînée sur Wikipédia, elle en détourne le trafic et menace la source qui la nourrit.4) L'IA « ouverte » l'est-elle vraiment ? Meta qualifie Llama d'open source, mais ses conditions d'usage et l'absence de données d'entraînement publiques ne satisfont pas la définition classique. Le débat oppose ceux qui voient dans l'ouverture une garantie démocratique et ceux qui y voient un risque (usages malveillants) ou une stratégie commerciale déguisée.
Exemples
- Le projet GNU et la Free Software Foundation (1983-1985) : Richard Stallman quitte le MIT pour créer un système entièrement libre et fonde l'organisation qui définit les quatre libertés et publie la GPL (1989).
- Linux (1991) : le message de Linus Torvalds annonçant « un système d'exploitation, juste un hobby, rien de grand et professionnel » ; aujourd'hui Linux fait tourner 100 % des 500 plus puissants superordinateurs, la majorité des serveurs Web et, via Android, plus de 3 milliards de téléphones.
- Wikipédia (15 janvier 2001) : fondée par Jimmy Wales et Larry Sanger, plus de 60 millions d'articles dans 300 langues, 2,6 millions en français ; l'un des dix sites les plus visités du monde, financé par les dons, géré par la Wikimedia Foundation.
- Creative Commons (2001) : licences créées par le juriste Lawrence Lessig permettant aux auteurs d'autoriser à l'avance certains usages (CC BY, CC BY-SA…) ; utilisées par Wikipédia, Flickr, la Commission européenne, de nombreux musées.
- Heartbleed (avril 2014) : faille critique dans OpenSSL, bibliothèque de chiffrement utilisée par deux tiers des sites sécurisés, maintenue par deux personnes avec 2 000 dollars de dons par an ; prise de conscience de la fragilité des communs.
- Microsoft rachète GitHub (2018, 7,5 milliards de dollars) : l'ancien ennemi du libre en devient le principal hébergeur et contributeur ; symbole de la normalisation de l'open source dans l'industrie.
- OpenStreetMap et l'humanitaire : après le séisme d'Haïti (2010), des milliers de contributeurs cartographient Port-au-Prince en quelques jours pour guider les secours, là où les cartes commerciales étaient inexistantes.
Pièges & confusions
- Confondre libre et gratuit : un logiciel libre peut être payant, un logiciel gratuit (freeware, Instagram) peut être totalement fermé. La liberté porte sur le code, pas sur le prix.
- Croire que le libre est une affaire de militants marginaux : c'est l'infrastructure de l'Internet, financée par les plus grandes entreprises du monde.
- Assimiler libre et open source : même code ouvert, philosophies différentes (éthique contre pragmatisme) ; distinction appréciée par les jurys.
- Opposer commun et propriété : le copyleft utilise le droit d'auteur ; un commun est une propriété collective régie par des règles, non une absence de propriété.
- Idéaliser Wikipédia : reconnaître ses biais (genre, langue) tout en rappelant sa fiabilité globale montre une pensée nuancée.
Usage concours / oral
Le sujet est précieux car il permet de sortir du duo État-marché sur des sujets comme le partage, la propriété, la coopération, le savoir ou la gratuité. La référence à Elinor Ostrom (prix Nobel d'économie 2009, première femme à l'obtenir) et à sa réfutation de la « tragédie des communs » de Hardin est une pépite pour une dissertation : elle montre qu'une troisième voie existe entre appropriation privée et gestion étatique.Chronologie à retenir : GNU (1983), GPL (1989), Linux (1991), Wikipédia et Creative Commons (2001), Android (2008). La formule de Stallman, « libre comme dans liberté d'expression, pas comme dans bière gratuite », est un excellent moyen de lever l'ambiguïté du mot en introduction. Celle de Torvalds, « rien de grand et professionnel », illustre la puissance des projets modestes ouverts à la contribution.À l'oral, attendez-vous à des questions sur Wikipédia (« l'utilisez-vous pour réviser ? est-ce fiable ? »). Répondez en connaisseur : oui pour une première approche, avec vérification des sources citées en bas d'article ; les biais existent ; l'étude de Nature (2005) est un argument solide. Sur un sujet d'entreprise ou d'économie, le modèle Red Hat (racheté 34 milliards par IBM) prouve qu'on peut bâtir une fortune sur du code que tout le monde peut copier : de quoi surprendre un jury.
Sources
Questions d'oral
1Quelles sont les quatre libertés du logiciel libre ?2Quelle différence entre logiciel libre et open source ?3Qu'est-ce que le copyleft et en quoi est-il paradoxal ?4Peut-on faire fortune avec un logiciel que tout le monde peut copier ?5Wikipédia est-elle une source fiable ?
+ 2 autres questions
