Le mouvement moderne : Le Corbusier, le Bauhaus et la « machine à habiter »

    Courant
    8 min de lecture1919-1970

    Au lendemain de la Première Guerre mondiale, une génération d'architectes décide de rompre avec tous les styles historiques. Fini les colonnes, les frontons, les ornements : l'architecture doit exprimer son époque, celle de l'automobile, de l'avion et de l'usine. Ce mouvement moderne, appelé aussi style international ou fonctionnalisme, est incarné en Allemagne par le Bauhaus de Walter Gropius (1919-1933), aux Pays-Bas par De Stijl, et en France par Le Corbusier, le plus grand théoricien du siècle.

    Dans Vers une architecture (1923), Le Corbusier lance la formule choc : « la maison est une machine à habiter ». Il faut construire des logements comme on construit des voitures, en série, rationnellement, pour répondre aux besoins d'une population urbaine en explosion. Le béton armé, l'acier et le verre le permettent : la structure sur pilotis libère le sol, le plan libre supprime les murs porteurs intérieurs, la fenêtre en longueur inonde les pièces de lumière, le toit-terrasse récupère la surface au sol. Ce sont les « cinq points » de 1927, appliqués à la lettre dans la Villa Savoye (1931).
    Le mouvement moderne n'est pas qu'une esthétique : c'est un projet social et urbain. Le Corbusier veut « tuer la rue-corridor », loger les masses dans des tours au milieu de parcs (Plan Voisin, 1925 ; La Ville radieuse, 1935), séparer les fonctions de la ville (habiter, travailler, circuler, se récréer) selon la Charte d'Athènes (1933). Après 1945, ces idées inspirent la reconstruction de l'Europe, les grands ensembles, Brasilia, Chandigarh.
    Ce triomphe est aussi l'origine de la contestation. Dès les années 1960, on reproche au modernisme sa monotonie, son mépris du contexte et de l'habitant, ses villes inhumaines. Mais son héritage est partout : chaque immeuble sur pilotis, chaque baie vitrée, chaque plan ouvert lui doit quelque chose.

    Définition

    Le mouvement moderne (ou modernisme architectural) désigne l'ensemble des courants qui, entre 1910 et 1960, rejettent l'ornement et les styles historiques au profit de formes géométriques simples, de matériaux industriels (béton, acier, verre) et d'une conception fondée sur la fonction. Le terme de style international, forgé en 1932 lors d'une exposition du MoMA de New York, en souligne l'ambition universelle : une même architecture pour tous les climats et toutes les cultures.
    Le fonctionnalisme est le principe selon lequel la forme d'un bâtiment doit découler de son usage. La formule « form follows function » (la forme suit la fonction) est de l'Américain Louis Sullivan (1896), maître de Frank Lloyd Wright. L'Autrichien Adolf Loos, dans Ornement et crime (1908), va plus loin en assimilant le décor à un archaïsme : « l'évolution de la culture va dans le sens de l'élimination de l'ornement ».
    Le Bauhaus est l'école fondée à Weimar en 1919 par Walter Gropius, transférée à Dessau en 1925 puis fermée par les nazis en 1933. Elle réunit artistes (Kandinsky, Klee), designers (Breuer) et architectes (Mies van der Rohe) autour d'un projet : réconcilier l'art et l'industrie, concevoir des objets et des bâtiments beaux parce que rationnels et reproductibles. Sa diaspora après 1933 diffuse le modernisme aux États-Unis.

    Contexte

    Le XIXe siècle a apporté les matériaux (fer, béton armé breveté par Hennebique en 1892, verre industriel) et les programmes nouveaux, mais les architectes continuaient d'habiller les structures modernes de façades historiques (les gares néoclassiques). Vers 1900, l'Art nouveau tente une première rupture décorative ; les pionniers (Auguste Perret et son immeuble en béton de la rue Franklin, 1903 ; Peter Behrens et l'usine AEG à Berlin, 1909) cherchent une expression honnête des nouveaux matériaux.
    La Première Guerre mondiale accélère tout : la reconstruction, la pénurie de logements, la foi dans la technique et la « table rase » favorisent les avant-gardes. Le Bauhaus (1919), De Stijl aux Pays-Bas (Rietveld, maison Schröder, 1924), le constructivisme soviétique, l'Esprit nouveau de Le Corbusier et Ozenfant (revue lancée en 1920) convergent. En 1927, l'exposition du Weissenhof à Stuttgart, dirigée par Mies van der Rohe, réunit les ténors du mouvement. En 1928 naissent les CIAM (Congrès internationaux d'architecture moderne), qui adoptent en 1933 la Charte d'Athènes.
    Les années 1930 sont celles de la persécution : le nazisme ferme le Bauhaus, le stalinisme impose le réalisme socialiste. Gropius, Mies, Breuer émigrent aux États-Unis, où le style international devient celui des gratte-ciel d'entreprise (Seagram Building, 1958). Après 1945, l'urgence de la reconstruction et le baby-boom donnent au modernisme les commandes qu'il attendait : Unité d'habitation de Marseille (1952), Chandigarh (à partir de 1951), Brasilia (1960), grands ensembles français. C'est l'apogée, et bientôt le procès : Jane Jacobs (Déclin et survie des grandes villes américaines, 1961) et les postmodernes dénoncent une ville sans vie.

    Mécanismes

    • Les cinq points de l'architecture nouvelle (1927) : pilotis (le bâtiment est soulevé du sol), toit-terrasse (le jardin remonte sur le toit), plan libre (les poteaux en béton portent tout, les cloisons sont libres), fenêtre en longueur (la façade n'est plus porteuse, on peut la percer en bandeau), façade libre (elle se dessine indépendamment de la structure).
    • Le béton armé : des barres d'acier noyées dans le béton lui donnent la résistance en traction qui lui manquait. On peut alors bâtir sur poteaux et dalles, en porte-à-faux, et couler des formes libres (les coques de Ronchamp).
    • La standardisation et la préfabrication : concevoir le logement comme un produit industriel, en éléments répétés. Le Corbusier invente le Modulor (1945), échelle de proportions fondée sur le corps humain et le nombre d'or, pour rationaliser les dimensions.
    • Le zonage : la Charte d'Athènes sépare la ville en zones spécialisées (habitat, travail, loisirs) reliées par la circulation. La rue traditionnelle, mixte et bruyante, doit disparaître au profit de tours dans des parcs.
    • L'esthétique du dépouillement : volumes purs (« les cubes, les cônes, les sphères, les cylindres ou les pyramides »), murs blancs, absence d'ornement, « less is more » selon Mies van der Rohe. La beauté vient de la justesse, comme celle d'un paquebot ou d'une automobile.
    • Le béton brut : après 1945, Le Corbusier abandonne les surfaces lisses pour le béton laissé brut de décoffrage, qui donnera son nom au brutalisme.

    Enjeux & débats

    1) La maison est-elle une machine ? La formule de Le Corbusier a été prise au pied de la lettre par ses détracteurs : une architecture froide, mécanique, indifférente à l'intimité et au symbole. Lui-même la complétait : « la maison est une machine à habiter... mais l'architecture est émotion ». Le débat sur le rapport entre rationalité et habitabilité traverse toute la critique du modernisme, de Heidegger (« Bâtir, habiter, penser », 1951) à Christopher Alexander.
    2) Le modernisme a-t-il produit les banlieues ? Les grands ensembles (Sarcelles, La Courneuve) ont appliqué de manière appauvrie le zonage et les tours dans les parcs, sans les équipements ni la qualité des projets originaux. Faut-il en accuser Le Corbusier, qui n'en a bâti aucun, ou l'État et les promoteurs qui ont industrialisé ses idées à bas coût ? La question du rôle de la théorie dans les échecs pratiques est un beau sujet.
    3) Universel ou impérialiste ? Le « style international » prétendait convenir partout. Chandigarh en Inde, Brasilia au Brésil, Alger dans les projets de Le Corbusier posent la question de l'exportation d'un modèle européen dans des contextes climatiques et culturels différents. Les critiques postcoloniales y voient une forme de domination ; les défenseurs, l'adaptation créative (les brise-soleil inventés pour l'Afrique du Nord et l'Inde).

    Exemples

    • Le Bauhaus de Dessau (1925-1926) de Walter Gropius : bâtiment de l'école, avec son mur-rideau de verre et ses ailes fonctionnelles disposées en moulin. Manifeste bâti du mouvement, classé à l'UNESCO en 1996.
    • La Villa Savoye (Poissy, 1928-1931) de Le Corbusier et Pierre Jeanneret : application exemplaire des cinq points, boîte blanche sur pilotis avec rampe intérieure et toit-jardin. Sauvée de la démolition par Malraux, classée à l'UNESCO en 2016 avec seize autres œuvres de Le Corbusier.
    • Le pavillon de Barcelone (1929) de Mies van der Rohe : pavillon allemand de l'Exposition internationale, plan libre, marbre, acier et verre, chaise Barcelona. Archétype du « less is more », reconstruit en 1986.
    • L'Unité d'habitation de Marseille (1947-1952) de Le Corbusier : « Cité radieuse » de 337 appartements en duplex, avec rue commerçante intérieure, école et gymnase sur le toit, en béton brut. Modèle des grands ensembles et du brutalisme.
    • La chapelle de Ronchamp (1950-1955) de Le Corbusier : formes courbes, toit en coque, murs épais percés de petites fenêtres colorées. Elle prouve que le maître du rationalisme sait aussi être lyrique, et déconcerte ses disciples.
    • Le Seagram Building (New York, 1958) de Mies van der Rohe et Philip Johnson : tour de bronze et de verre de 38 étages en retrait d'une plaza, modèle du gratte-ciel d'entreprise du style international.
    • Chandigarh (à partir de 1951) : capitale du Pendjab indien dessinée par Le Corbusier après l'indépendance, avec son Capitole (Assemblée, Haute Cour, Secrétariat) en béton brut. Rêve moderniste à l'échelle d'une ville entière.

    Pièges & confusions

    • Confondre Le Corbusier et le Bauhaus : Le Corbusier n'a jamais enseigné au Bauhaus ; ce sont deux foyers parallèles du même mouvement.
    • Réduire le modernisme à des boîtes blanches : Ronchamp, Brasilia ou le brutalisme montrent une grande diversité formelle.
    • Croire que Le Corbusier a construit des grands ensembles en France : il n'a bâti que quelques Unités d'habitation ; les grands ensembles sont l'œuvre d'autres architectes et de l'État.
    • Attribuer « form follows function » à Le Corbusier : la formule est de Louis Sullivan (1896).
    • Ignorer la dimension politique : le Bauhaus est fermé par les nazis, le modernisme est un enjeu idéologique du XXe siècle, entre progressisme, totalitarisme et capitalisme d'entreprise.

    Usage concours / oral

    Le mouvement moderne est l'un des exemples les plus riches pour les sujets sur le progrès, la technique, l'utopie ou la table rase. Il vous permet de montrer qu'une idée généreuse (loger tous les hommes dans la lumière) peut produire des effets contestés (les banlieues), et de réfléchir au rapport entre la théorie et sa mise en œuvre. La formule « la maison est une machine à habiter » est à connaître, mais citez-la avec sa suite (« mais l'architecture est émotion ») pour montrer que vous ne caricaturez pas.
    Vous pouvez faire dialoguer Le Corbusier avec Heidegger (habiter n'est pas seulement être abrité), avec Haussmann (garder la rue ou la tuer), avec Jane Jacobs (la vitalité de la rue contre le zonage) ou avec l'écologie contemporaine (la tour dans le parc consomme-t-elle plus ou moins de sol que le pavillon ?). À l'oral, la question « le modernisme est-il responsable des banlieues ? » est classique : répondez en distinguant le projet et sa dégradation par l'industrialisation à bas coût.
    Retenez enfin quelques repères sûrs : 1919 (Bauhaus), 1923 (Vers une architecture), 1931 (Villa Savoye), 1933 (Charte d'Athènes et fermeture du Bauhaus), 1952 (Cité radieuse), 2016 (Le Corbusier à l'UNESCO).

    Sources

    • L'Œuvre architecturale de Le Corbusier
    • Fondation Le Corbusier
    • Bauhaus - Britannica
    • Bauhaus Dessau Foundation

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