La question : comment rassembler les savoirs pour transformer la manière de penser ?
- Repère : premier volume publié à Paris en 1751.
- Domaines : philosophie, sciences, techniques, arts et circulation des savoirs.
- Durée : 1751–1772 pour les 28 volumes de l’ensemble original.
Le repère en quelques mots
L’Encyclopédie est un dictionnaire qui rassemble et relie des connaissances sur les sciences, les arts et les métiers. Dirigée par Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert, elle fait paraître son premier volume en 1751. Son titre annonce un projet « raisonné » : expliquer les savoirs et leur organisation. L’ensemble original comprend 17 volumes de texte et 11 volumes de planches, publiés jusqu’en 1772. [1]
Pour comprendre son ambition, gardez trois questions en tête : qui produit le savoir ? Comment le rendre compréhensible ? Qui peut autoriser, contester ou empêcher sa diffusion ?
Comprendre le projet des Lumières
Une entreprise nourrie de nombreux héritages
Le projet naît d’une traduction envisagée de la Cyclopaedia de l’Anglais Ephraïm Chambers. Diderot et d’Alembert en élargissent l’ambition. Ils puisent dans des dictionnaires, des ouvrages savants, des archives et des récits de voyage. La classification des connaissances doit aussi beaucoup au philosophe Francis Bacon. L’Encyclopédie rassemble ainsi des héritages qu’elle sélectionne et transforme. [2]
Cette origine aide à comprendre le travail encyclopédique : recueillir une connaissance, la résumer, vérifier son vocabulaire, la placer dans un ensemble. Une découverte scientifique et un article qui la rend intelligible sont deux contributions différentes à la circulation des savoirs.
Diderot, d’Alembert et une multitude de collaborateurs
Diderot coordonne l’entreprise et rédige de nombreux articles. D’Alembert, mathématicien, prend notamment en charge les sciences mathématiques ; son Discours préliminaire présente les ambitions de l’ouvrage. Louis de Jaucourt, moins célèbre, fournit environ 17 000 articles sur des sujets très variés. À leurs côtés travaillent médecins, juristes, savants, hommes de lettres et spécialistes des techniques. Rousseau contribue à la musique ; d’Holbach intervient notamment en minéralogie et en métallurgie. Louis-Jacques Goussier joue un rôle majeur dans les dessins des planches. [3]
L’entreprise repose aussi sur un travail matériel. Des libraires financent et commercialisent les volumes ; des ouvriers fabriquent le papier, composent les pages, impriment, gravent et relient. L’ENCCRE, édition critique numérique de l’œuvre, souligne ces métiers lorsqu’elle propose de suivre le trajet du papetier au libraire. [4]
Un dictionnaire qui invite à faire des liens
L’ordre alphabétique permet de trouver un sujet. Un arbre des connaissances et des renvois entre articles proposent d’autres chemins : rapprocher les disciplines, suivre une explication, confronter des arguments. Certains renvois participent à une critique discrète des idées reçues et des autorités. Cette organisation donne au lecteur un rôle actif dans la construction de son parcours. [5]
Pour saisir ce principe aujourd’hui, prenez un objet familier : un instrument de musique. Vous pouvez vous interroger sur sa fabrication, les matériaux employés, la production du son et les usages sociaux de la musique. Ce chemin est un exemple pédagogique actuel ; il illustre la possibilité de relier les savoirs sans prétendre reproduire une suite précise de renvois du XVIIIe siècle.
Les métiers et les images deviennent des objets de connaissance
Les planches donnent à voir des outils, des gestes et des opérations. Elles rendent les activités techniques analysables : comment les pièces s’assemblent-elles ? Dans quel ordre agit-on ? Cette attention aux métiers fait entrer les savoir-faire dans une présentation générale des connaissances. [5]
Il faut cependant lire ces images comme des documents construits. Certaines reprennent et adaptent des dessins ou des descriptions antérieurs, notamment les travaux de l’Académie des sciences. Les rédacteurs et dessinateurs sélectionnent, recomposent et expliquent ce qu’ils montrent. Une planche ne constitue donc pas à elle seule un relevé complet des conditions de travail. [2]
Pourquoi la publication devient-elle un combat ?
Raison, religion et pouvoir : des positions diverses
L’ouvrage contient des critiques des institutions religieuses, mais aussi des articles conformes à la doctrine catholique. Ses collaborateurs ne forment pas un groupe aux convictions identiques. Lire un passage exige de regarder son auteur, son domaine et son argumentation. La diversité des positions explique une partie des tensions internes de l’ensemble. [6]
Ce qui se passe en 1759
En 1752, une première interdiction frappe les deux premiers volumes déjà parus. En 1759, le pouvoir royal retire le privilège de publication de l’Encyclopédie ; le pape la met à l’Index des livres prohibés. Pourtant, le chantier continue. Un nouveau privilège autorise les planches, tandis que les textes restants sont imprimés clandestinement. Des protections, notamment celle de Malesherbes, rendent cette poursuite possible. D’Alembert a quitté la codirection en 1758. Diderot découvre en 1764 que le libraire Le Breton a lui-même supprimé ou modifié des passages. [7]
Retenez la différence entre interdiction juridique et arrêt effectif : plusieurs acteurs, plusieurs autorisations et des intérêts économiques interviennent. Pour saisir la situation, demandez toujours ce qui est interdit, par quelle autorité et avec quels effets.
Quatre dates pour suivre l’ensemble
- 1751 : parution du premier volume de texte.
- 1759 : retrait du privilège ; la publication se poursuit sous des conditions différentes.
- 1765 : parution des dix derniers volumes de texte, sous une fausse adresse de Neuchâtel.
- 1772 : achèvement des onze volumes de planches, dont la publication a commencé en 1762. [1] [7]
Les cinq volumes de suppléments de 1776–1777 et les deux volumes de tables de 1780 sont des ajouts ultérieurs. Ils expliquent que certains ensembles catalogués comptent 35 volumes. Ils ne font pas partie des 28 volumes originaux. [1]
La portée du projet et ses tensions
Une ambition de transmission, un accès matériel limité
L’Encyclopédie est vendue par souscription et mobilise d’importants capitaux. Le tirage de la première édition atteint environ 4 000 exemplaires ; des rééditions et des contrefaçons prolongent ensuite sa circulation. Le nombre d’exemplaires ne donne toutefois pas le nombre de lecteurs : un livre peut être partagé ou consulté par plusieurs personnes. L’ambition de transmettre largement les connaissances doit se lire avec les conditions concrètes de leur fabrication et de leur accès. [6]
Des critiques fortes coexistent avec des représentations inégalitaires
Jaucourt condamne la traite des personnes réduites en esclavage. Dans le même ensemble, une planche consacrée à la culture du coton présente une image idéalisée du travail servile. Le rapprochement, proposé par l’ENCCRE, montre que les textes et les images ne portent pas toujours le même regard. [4]
La question des femmes révèle aussi des tensions. Dans l’article Femme, à la rubrique du droit naturel, Jaucourt conteste que l’autorité du mari découle nécessairement de la nature. Il maintient pourtant, comme règle générale, une prééminence masculine dans les décisions du ménage, sauf accord contraire. L’article permet donc de suivre une contestation de la domination conjugale et les limites que son auteur lui donne. [8]
Notre proposition de lecture : examinez les arguments précis, leur contexte et leurs contradictions. Vous pourrez alors comprendre ce qu’ils déplacent dans les débats de leur temps, sans attribuer à tous les contributeurs un même programme politique ni leur prêter toutes les revendications actuelles.
Observer la page de titre
Repérez les trois mots sciences, arts, métiers, puis la mention d’une société de gens de lettres. Que vous apprennent-ils sur le périmètre de l’ouvrage et sur la manière de présenter ses auteurs ? Cherchez aussi l’indication du privilège royal : comment éclaire-t-elle les difficultés de publication racontées plus haut ?
Légende du document. Page de titre du premier tome de l’Encyclopédie, dirigée par Diderot et d’Alembert, Paris, 1751. Reproduction numérique retouchée, source ARTFL / University of Chicago ; retouche Jaybear, via Wikimedia Commons. Domaine public. [9]
Les points à retenir
- 1751 ouvre une publication qui dure jusqu’en 1772 : les 28 volumes originaux associent textes et planches.
- Le savoir est une construction collective : auteurs, spécialistes des métiers et professionnels du livre participent à l’entreprise.
- Relier et expliquer comptent autant que réunir : les renvois et les images accompagnent la lecture.
- L’ouvrage se lit au pluriel : critiques des autorités, convictions diverses et représentations inégalitaires y coexistent.
Trois questions pour vérifier sa compréhension
Questions
- Pourquoi le mot « raisonné » et les renvois sont-ils importants pour comprendre l’Encyclopédie ?
- Pourquoi serait-il inexact de dire que la publication s’arrête en 1759 ?
- Pourquoi faut-il confronter plusieurs articles et plusieurs images avant de parler de « la pensée des encyclopédistes » ?
Réponses
Voir la correction de la question 1
L’entreprise cherche à organiser et à expliquer les connaissances. Les renvois permettent de relier les sujets et de confronter des arguments ; le lecteur peut construire un chemin au-delà de l’ordre alphabétique.
Voir la correction de la question 2
Le privilège est retiré, mais les textes restants sont imprimés clandestinement et les planches bénéficient d’une nouvelle autorisation. Les textes sont achevés en 1765 et les planches en 1772.
Voir la correction de la question 3
Les auteurs n’ont pas tous les mêmes positions. Un texte condamnant la traite peut coexister avec une représentation idéalisée de l’esclavage. Attribuer une doctrine uniforme à l’ensemble effacerait ces différences.
Sources
- BnF — Notice de l’Encyclopédie et de ses compléments — Éditions, dates, volumes originaux, suppléments et tables.
- BnF — Sources proches, sources lointaines — Chambers, héritages savants et fabrication des planches.
- BnF — Les rédacteurs — Diversité des collaborateurs, Jaucourt et Goussier.
- ENCCRE — Enseigner avec l’Encyclopédie — Métiers du livre, critique de la traite et représentation de l’esclavage.
- BnF — L’emblème des Lumières — Organisation des connaissances, renvois et place des arts.
- ENCCRE — Documentation de l’édition critique — Histoire de l’entreprise, diffusion et diversité des positions religieuses.
- BnF — La fabrique de l’Encyclopédie : chronologie — Interdictions, privilèges, retrait de d’Alembert et publication des volumes.
- Encyclopédie — Article Femme, première édition — Texte original, rubrique « Droit naturel » signée Jaucourt, transcrit sur Wikisource.
- Wikimedia Commons — Page de titre du tome I — Provenance et statut de la reproduction de 1751.

