Le prix Nobel de la paix et les prix politiques : Sakharov, Kissinger, Obama, Trump — récompenser la paix ?

    Notion
    8 min de lecture1901 – aujourd'hui

    Peut-on récompenser la paix ? Depuis 1901, cinq Norvégiens décident à Oslo qui l'a le mieux servie : Dunant, Cassin, King, Mandela, Malala, mais aussi Kissinger (1973), Arafat (1994), Obama (2009, neuf mois après son élection), Aung San Suu Kyi puis les Rohingyas, Abiy Ahmed puis la guerre du Tigré ; et Gandhi jamais. Avec le prix Sakharov (Parlement européen, 1988), le prix Charlemagne, les prix des droits de l'homme, ils forment une diplomatie des récompenses : des messages envoyés aux dictatures (Liu Xiaobo 2010, Mohammadi 2023), des paris sur l'avenir, des erreurs, et en 2025 la question posée par Trump : le prix est-il dû à qui « arrête des guerres » ?

    Définition

    Le prix Nobel de la paix est attribué chaque année depuis 1901 par le Comité Nobel norvégien (cinq membres nommés par le Storting, le Parlement norvégien, pour six ans ; président Jørgen Watne Frydnes depuis 2024), selon le testament de Nobel (« à la personnalité ou la communauté qui aura le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des congrès pour la paix ») ; annoncé en octobre, remis le 10 décembre à l'hôtel de ville d'Oslo ; nominations ouvertes (parlementaires, ministres, professeurs, anciens lauréats : 300 à 350 candidatures par an, listes secrètes 50 ans, mais les nominateurs peuvent révéler leur choix, d'où les « nominations » de Trump, Poutine, Netanyahou) ; 111 individus et 31 organisations primés (2025) ; la Croix-Rouge trois fois (1917, 1944, 1963), le HCR deux fois ; 19 femmes (Bertha von Suttner 1905 la première ; Mère Teresa 1979 ; Malala 2014 ; Narges Mohammadi 2023 ; María Corina Machado 2025) ; 19 années sans prix (les guerres, 1948 : Gandhi mort, « aucun candidat vivant approprié »). Lauréats marquants : Dunant et Passy (1901), Roosevelt (1906, le premier chef d'État), Wilson (1919, la SDN), Briand et Stresemann (1926), Ossietzky (1935, journaliste emprisonné par Hitler : le prix comme défi), Schweitzer (1952), Marshall (1953), Pearson (1957, les casques bleus), Hammarskjöld (1961, posthume), Pauling (1962), King (1964), Cassin (1968), Brandt (1971), Kissinger et Lê Đức Thọ (1973), Sakharov (1975), Sadate et Begin (1978), Mère Teresa (1979), Walesa (1983), Tutu (1984), Wiesel (1986), le dalaï-lama (1989), Gorbatchev (1990), Aung San Suu Kyi (1991), Rigoberta Menchú (1992), Mandela et De Klerk (1993), Arafat-Peres-Rabin (1994), Annan et l'ONU (2001), Carter (2002), Ebadi (2003, première musulmane), Maathai (2004), Yunus (2006), Gore et le GIEC (2007), Obama (2009), Liu Xiaobo (2010), l'Union européenne (2012), Malala et Satyarthi (2014), Santos (2016), ICAN (2017), Mukwege et Murad (2018), Abiy Ahmed (2019), le PAM (2020), Ressa et Mouratov (2021), Bialiatski, Memorial et le Centre ukrainien (2022), Mohammadi (2023), Nihon Hidankyo (2024), Machado (2025).
    Les autres prix politiques : le prix Sakharov pour la liberté de l'esprit (Parlement européen, 1988, 50 000 euros : Mandela 1988, Suu Kyi 1990, Ibrahim Rugova, Malala 2013, Navalny 2021, le peuple ukrainien 2022, Mahsa Amini et le mouvement iranien 2023, Machado et González 2024, Andrzej Poczobut et Mzia Amaglobeli 2025), le prix Charlemagne (Aix-la-Chapelle, 1950, l'unité européenne : Monnet, Churchill, Adenauer, Delors, Clinton, le pape François, Zelensky 2023, von der Leyen 2025), le prix Nansen (HCR), le prix Gandhi de la paix (Inde), le prix Félix-Houphouët-Boigny (UNESCO), le prix Simone Veil (Union européenne), le prix des droits de l'homme de la République française, le Right Livelihood (le « Nobel alternatif », 1980), le Ramon Magsaysay (Asie), le prix Olof Palme, le prix Confucius de la paix (Chine, 2010, en réponse à Liu Xiaobo, attribué à Poutine 2011, Mugabe 2015, disparu), le Time Person of the Year (Hitler 1938, Staline, Khomeini, Trump 2016 et 2024), les citoyennetés d'honneur (Paris à Assange, à Navalny), les Nobel « alternatifs ». Notions : la diplomatie des prix, le prix-message, le prix-pari (Obama, Abiy), le prix-réparation (Ossietzky, Liu, Mohammadi), le prix aux belligérants (Kissinger, Arafat-Rabin, Begin-Sadate : la paix des traités), le prix aux institutions (l'ONU, l'UE, le PAM, ICAN), la révocabilité (impossible : Nobel ne prévoit pas le retrait ; Suu Kyi garde son prix, perd les autres : Amnesty, Oxford, Sakharov suspendu), l'instrumentalisation (Trump), la paix (négative : l'absence de guerre ; positive : la justice, Galtung).

    Contexte

    Les fondateurs et l'entre-deux-guerres. Dunant (la Croix-Rouge) et Passy (le pacifisme parlementaire) fixent les deux voies : l'humanitaire et le politique ; les prix aux artisans de traités (Roosevelt pour Portsmouth, Wilson pour Versailles, Briand-Stresemann pour Locarno, Kellogg 1929) ; Ossietzky (1935, l'Allemagne interdit à ses citoyens de recevoir le Nobel) : le comité envoie un message à Hitler ; la SDN échoue, le prix aussi (aucun prix 1939-1943).
    La guerre froide. Les prix aux droits de l'homme (Lutuli 1960 contre l'apartheid, King, Cassin, Sakharov 1975 : le comité soutient les dissidents contre l'URSS ; Walesa ; le dalaï-lama contre la Chine), aux négociateurs (Brandt et l'Ostpolitik, Sadate-Begin et Camp David, Gorbatchev 1990), à l'ONU (Pearson, Hammarskjöld, le HCR, l'UNICEF, les casques bleus 1988), aux humanitaires (Schweitzer, Mère Teresa, MSF 1999) ; les scandales : Kissinger 1973 (le bombardement du Cambodge, le Chili ; Lê Đức Thọ refuse ; deux membres du comité démissionnent ; la guerre continue), Begin (Deir Yassin), Arafat (le terrorisme ; un membre démissionne 1994).
    L'après-guerre froide. Les transitions (Mandela-De Klerk, Arafat-Peres-Rabin après Oslo : Rabin assassiné 1995), les femmes et le Sud (Menchú, Ebadi, Maathai, Yunus, Karman, Sirleaf, Malala, Mukwege, Murad), l'environnement (Maathai 2004, Gore et le GIEC 2007 : la paix élargie au climat), l'Europe (l'UE 2012 : « soixante ans de paix », critiqué en pleine crise de l'euro), les paris (Obama 2009 : « pour ses efforts extraordinaires en faveur de la diplomatie », neuf mois après son élection, il envoie 30 000 soldats en Afghanistan la semaine suivante ; Santos 2016 après un référendum perdu ; Abiy 2019 puis la guerre du Tigré : 600 000 morts), les déceptions (Suu Kyi et les Rohingyas 2017 : « je ne suis pas Mère Teresa »).
    Le prix comme message (2010-2025). Liu Xiaobo (2010, la chaise vide, la Chine punit la Norvège), les journalistes (Ressa, Mouratov 2021), les dissidents (Bialiatski 2022, Mohammadi 2023 : le prix reçu par ses enfants, elle en prison), le nucléaire (ICAN 2017, Nihon Hidankyo 2024 : les hibakusha, 80 ans après Hiroshima, face aux menaces russes), le Venezuela (Machado 2025, opposante cachée, dédie le prix à Trump), et Trump : campagne publique pour le prix (« j'ai arrêté sept guerres »), nominations par Netanyahou, le Pakistan, le Cambodge, le refus du comité (« nous ne cédons pas aux pressions »), les réactions (la Maison-Blanche : « le comité place la politique au-dessus de la paix ») ; le prix Sakharov comme écho européen (Navalny, l'Ukraine, les Iraniens, les Vénézuéliens, les journalistes emprisonnés).

    Mécanismes

    Ce que fait le prix de la paix. Il protège (un lauréat en prison est plus difficile à tuer : Liu est mort quand même ; Mohammadi, Bialiatski vivants), il légitime (Mandela, Walesa, Malala deviennent des voix mondiales), il finance (un million de dollars aux causes : Malala Fund, Mukwege et Panzi), il signale (la Chine, l'Iran, la Russie, la Birmanie visées), il pèse dans les négociations (Colombie, Timor : Ramos-Horta 1996), il fait l'histoire (le canon des « justes ») ; il ne fait pas la paix (le Vietnam après 1973, le Proche-Orient après 1994, l'Éthiopie après 2019).
    Comment le comité choisit. Cinq Norvégiens (anciens politiques, universitaires) reflètent le Storting (droite, gauche, centre) et une tradition (les droits de l'homme, le désarmement, le multilatéralisme, la social-démocratie nordique) ; ils reçoivent 300 nominations, en retiennent 20 à 30, enquêtent (l'Institut Nobel), délibèrent, votent à la majorité ; leurs choix suivent les agendas (le climat 2007, les femmes 2011, les enfants 2014, le nucléaire 2017 et 2024, la presse 2021, les dissidents) et les moments (l'UE en crise, l'Ukraine) ; ils se sont expliqués sur leurs erreurs (Geir Lundestad, ancien secrétaire, sur Obama : « nous avons voulu le renforcer ; cela n'a pas marché » ; sur Gandhi : « la plus grande omission »).
    Les trois types de lauréats. Les faiseurs de paix (traités : Briand, Sadate, Rabin, Santos, Abiy) : les plus contestés, car la paix peut échouer et les négociateurs ont du sang sur les mains ; les résistants (Ossietzky, King, Sakharov, Mandela, Liu, Mohammadi) : les plus consensuels a posteriori, les plus risqués sur le moment (la Chine, l'Iran punissent) ; les institutions et les humanitaires (Croix-Rouge, HCR, MSF, PAM, ICAN, UE) : les moins polémiques, les plus « sûrs », parfois accusés de facilité.
    Le Sakharov et la diplomatie européenne. Créé en 1988 (l'année avant la mort de Sakharov), il désigne chaque décembre à Strasbourg un défenseur des libertés ; il a anticipé le Nobel (Mandela 1988, Suu Kyi 1990, Malala 2013, Mohammadi non, Bialiatski 2020) ; il est suspendu pour Suu Kyi (2020) : la révocabilité que le Nobel refuse ; il a une dimension géopolitique (l'Ukraine 2022, les Vénézuéliens 2024) et symbolique (la statue de Sakharov, le Parlement comme conscience) ; le prix Charlemagne consacre les Européens (Zelensky 2023 : l'Ukraine comme Europe).

    Enjeux & débats

    1) Faut-il récompenser les faiseurs de paix ou les justes ? Le testament visait les traités et le désarmement (Nobel, ami de von Suttner) ; le comité a évolué vers les droits de l'homme (Ossietzky, Sakharov, Liu) ; les critiques (Fredrik Heffermehl, The Nobel Peace Prize : What Nobel Really Wanted, 2010 : le comité trahit le testament en primant Obama, l'UE, Gore) ; la défense : la paix inclut la justice (Galtung), et Nobel voulait « le mieux » pour la paix, non le seul désarmement.
    2) Le prix aux belligérants est-il une faute ? Kissinger (le Cambodge, le Chili), Begin (le terrorisme sioniste), Arafat (le terrorisme palestinien), Abiy (la guerre) : primer des hommes de guerre pour une paix qui n'a pas tenu discrédite ; la défense : la paix se fait avec les ennemis, non avec les saints (Rabin : « on ne fait pas la paix avec ses amis ») ; le comité a admis des erreurs mais maintient le principe.
    3) Le prix-pari : encourager ou consacrer ? Obama (2009), Santos, Abiy, l'UE : primer un processus pour le renforcer ; les échecs (Abiy, Obama et les drones) ont ridiculisé la méthode ; les partisans citent Mandela-De Klerk (1993, avant les élections de 1994 : le pari a réussi) ; le comité semble revenu à la consécration de combats avérés (Mohammadi, Nihon Hidankyo) ; le cas Machado (2025 : une opposante sans pouvoir, en clandestinité, qui dédie son prix à Trump) mêle les deux.
    4) Trump mérite-t-il le Nobel ? Sa campagne (les cessez-le-feu revendiqués : Inde-Pakistan, Cambodge-Thaïlande, RDC-Rwanda, Arménie-Azerbaïdjan, Israël-Iran, Gaza en octobre 2025), les nominations (Netanyahou, le Pakistan), les précédents (Roosevelt, Wilson, Carter, Obama : quatre présidents américains primés) ; les objections (les droits de l'homme, l'OMS, l'USAID supprimée, l'Ukraine négociée sur le dos de Kiev, le style) ; le comité a choisi Machado (10 octobre 2025) et rappelé son indépendance ; le débat sur le prix comme reconnaissance de résultats (des guerres arrêtées) ou de valeurs (comment et pour quoi) est celui du testament.
    5) Un prix qui ne peut être retiré. Suu Kyi (le silence sur les Rohingyas : le comité déclare que « le prix n'est pas révocable »), Abiy, Kissinger : l'irrévocabilité (le prix récompense un acte passé, non une vie) protège l'institution et embarrasse ; les autres prix (Sakharov suspendu, les citoyennetés retirées) montrent l'alternative ; la question de la consécration comme jugement définitif (fiche PRIX-009).

    Exemples

    • Bertha von Suttner (1905) : Bas les armes ! (1889), amie et secrétaire de Nobel, l'a convaincu de créer le prix de la paix ; première femme lauréate.
    • Ossietzky (1935) : journaliste antimilitariste, en camp de concentration ; Hitler interdit aux Allemands d'accepter tout Nobel ; il meurt en 1938 sous surveillance ; le prix comme défi au totalitarisme.
    • Gandhi (jamais) : nommé en 1937, 1938, 1939, 1947 et 1948 (assassiné avant la décision) ; le comité renonce au prix en 1948 : « aucun candidat vivant approprié » ; en 2006, le secrétaire du comité : « la plus grande omission de notre histoire ».
    • Kissinger (1973) : « Le prix Nobel de la paix à Kissinger a rendu la satire obsolète » (Tom Lehrer) ; il renvoie la médaille en 1975 après la chute de Saigon ; le comité refuse.
    • Obama (9 octobre 2009) : « Je ne considère pas que je le mérite » ; le discours d'Oslo sur la « guerre juste » ; 30 000 soldats en Afghanistan annoncés le 1er décembre.
    • Liu Xiaobo (2010) : « Je n'ai pas d'ennemis » (la déclaration lue à Oslo devant la chaise vide) ; mort en détention le 13 juillet 2017 ; la Norvège privée de saumon en Chine pendant six ans.
    • Mohammadi (2023) : en prison à Evin depuis 2021 ; ses enfants jumeaux lisent son discours à Oslo ; « la victoire n'est pas facile mais elle est certaine » ; libérée temporairement 2024.
    • Machado (10 octobre 2025) : « pour son combat pour les droits démocratiques du peuple vénézuélien » ; cachée depuis 2024 ; elle dédie le prix « au peuple vénézuélien et au président Trump » ; la Maison-Blanche : « le comité a choisi la politique ».

    Pièges & confusions

    • Confondre Stockholm et Oslo. Le prix de la paix est norvégien, décidé par cinq membres nommés par le Storting.
    • Croire que le prix peut être retiré. Irrévocable : Suu Kyi le garde ; le Sakharov, lui, est suspendu.
    • Dire que Trump a été « nommé » par le comité. Les nominations sont ouvertes ; être nommé ne signifie rien.
    • Oublier Gandhi. L'omission la plus célèbre : anecdote attendue.
    • Réduire le prix à ses erreurs. Sakharov, Mandela, Malala, Mohammadi : le prix a aussi protégé et fait l'histoire.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Peut-on récompenser la paix ? », « La paix se fait-elle avec les ennemis ? », « Le courage est-il politique ? », « Faut-il des symboles ? », « Le prix est-il un jugement ou un pari ? », « Qui peut juger un chef d'État ? ». Fiche de synthèse géopolitique du thème, à croiser avec les fiches ONU, droits de l'homme, hommes forts.
    À l'oral, tenez le testament, le comité, les chiffres (111 et 31, 19 femmes, 19 années sans prix), les trois types de lauréats avec exemples, les scandales (Kissinger, Obama, Suu Kyi, Abiy), les messages (Ossietzky, Liu, Mohammadi), l'omission Gandhi, le Sakharov, Trump 2025 et les débats. Ayez une thèse : le prix est une diplomatie morale, utile quand elle protège, risquée quand elle parie.
    Angle d'attaque conseillé : partir du 10 octobre 2025 (Machado primée, Trump évincé, la Maison-Blanche furieuse) pour poser la question du testament (récompenser des résultats ou des valeurs ?), puis remonter à Kissinger et Obama pour montrer que le comité a toujours oscillé, et à Gandhi pour rappeler que la plus grande faute est l'omission.

    Sources

    • Comité Nobel norvégien
    • Fredrik Heffermehl, The Nobel Peace Prize : What Nobel Really Wanted (2010)
    • Parlement européen, prix Sakharov
    • Geir Lundestad, The World's Most Prestigious Prize (2019)
    • Johan Galtung, Violence, Peace, and Peace Research (1969)

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