La BD adulte française : de Pilote à Métal hurlant, de Mœbius au dessin de presse

    Courant
    8 min de lecture1959 – aujourd'hui

    Dans les années 1960-1970, la BD française cesse d'être un loisir d'enfants : Pilote (Goscinny) libère les auteurs, Mai 68 et Charlie Mensuel, L'Écho des savanes (1972), Métal hurlant (1975), Fluide glacial les rendent adultes. Mœbius invente la science-fiction graphique, Gotlib et Bretécher l'humour d'observation, Tardi le polar historique, Bilal la politique-fiction. Le dessin de presse, de Cabu à Charlie Hebdo, prolonge cette liberté jusqu'au drame du 7 janvier 2015.

    Définition

    La BD adulte désigne, en France, la bande dessinée qui, à partir des années 1960, s'adresse à un lectorat adulte par ses thèmes (sexe, politique, violence, quotidien), son ton (satire, absurde, désenchantement) et ses formes (revues, albums hors séries jeunesse). Elle naît contre la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, qui interdisait de « démoraliser » l'enfance et avait fait de la BD un genre surveillé.
    Ses lieux : les revues (Pilote, 1959 ; Hara-Kiri, 1960 ; Charlie Mensuel, 1969 ; L'Écho des savanes, 1972 ; Métal hurlant, 1975 ; Fluide glacial, 1975 ; (À suivre), 1978), les éditeurs (Dargaud, Les Humanoïdes Associés, Casterman, Futuropolis, puis L'Association), le festival d'Angoulême (1974).
    Ses figures : Jean Giraud / Mœbius (1938-2012, Blueberry sous un nom, Arzach et L'Incal sous l'autre), Gotlib (Rubrique-à-brac, Gai-Luron), Claire Bretécher (Les Frustrés, Agrippine), Jacques Tardi (Adèle Blanc-Sec, C'était la guerre des tranchées, Nestor Burma), Enki Bilal (La Foire aux immortels, La Trilogie Nikopol), Philippe Druillet, Jean-Claude Forest (Barbarella, 1962, première BD érotique française), Cabu, Wolinski, Reiser, Hugo Pratt (Corto Maltese, 1967, italien publié en France), Fred (Philémon), Jacques Lob et Jean-Marc Rochette (Le Transperceneige, 1982), Marcel Gotlib, F'murr, Régis Loisel, Jean Van Hamme (XIII, Thorgal, Largo Winch, la BD adulte de grande diffusion).
    Le dessin de presse (caricature politique) est une tradition française depuis Daumier ; Le Canard enchaîné, Charlie Hebdo (1970), Le Monde (Plantu, 1972-2021) en sont les foyers.

    Contexte

    La loi de 1949, votée sous la pression des catholiques, des communistes (contre les comics américains) et des pédagogues, crée une commission de surveillance qui censure Tarzan, fait blanchir les jupes et interdit les revues ; la BD française des années 1950 est sage (Spirou, Tintin, Vaillant). *Pilote (1959) commence comme journal jeunesse mais Goscinny, rédacteur en chef (1963-1974), laisse ses auteurs vieillir avec leur public : Giraud (Blueberry, 1963, le western réaliste), Gotlib (Rubrique-à-brac, 1968, la parodie et le lecteur-complice), Bretécher, Mézières et Christin (Valérian, 1967, la science-fiction humaniste), Fred, Druillet (Lone Sloane), Cabu (Le Grand Duduche). Mai 68 accélère : les auteurs se révoltent contre Goscinny (1968, la « réunion » des dessinateurs), Hara-Kiri et Charlie Hebdo* (Cavanna, Choron, Reiser, Wolinski, Cabu, Gébé) inventent le journal « bête et méchant », interdit à trois reprises.
    En 1972, Gotlib, Bretécher et Mandryka fondent *L'Écho des savanes, première revue adulte autoéditée ; en 1975, Mœbius, Druillet, Dionnet et Farkas fondent BOLD1 et Les Humanoïdes Associés : science-fiction, rock, drogue, dessin virtuose ; Arzach (1975, sans texte), Le Garage hermétique, L'Incal (avec Jodorowsky, 1980) font de Mœbius le dessinateur le plus influent du siècle (Miyazaki, Ridley Scott et Alien, Luc Besson, Jean Giraud décorateur de Tron). Fluide glacial (Gotlib, 1975) prend l'humour ; (À suivre) (Casterman, 1978) invente le « roman en BD » : Tardi, Pratt, Comès, Schuiten et Peeters (Les Cités obscures, 1983), Bilal et Christin (Les Phalanges de l'ordre noir, Partie de chasse, 1983, chef-d'œuvre sur le communisme). Tardi dessine la guerre de 1914 (C'était la guerre des tranchées, 1993) et les romans de Manchette et de Malet ; Bretécher, dans Le Nouvel Observateur, fait des Frustrés (1973) la chronique de la gauche intellectuelle, Roland Barthes la qualifiant de « meilleur sociologue de l'année ».
    Les années 1980-1990 voient le reflux des revues (mort de Métal hurlant en 1987, de Pilote en 1989, d'(À suivre) en 1997), l'essor de l'album de grande diffusion (Van Hamme, XIII 1984, Largo Winch 1990), puis le renouveau par L'Association (1990). Le dessin de presse continue dans Charlie Hebdo (relancé en 1992 par Philippe Val, Cabu, Charb), Le Canard, Le Monde (Plantu), Libération (Willem) ; les caricatures de Mahomet (2006) puis l'attentat du 7 janvier 2015 (12 morts, dont Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré) font du dessin de presse un enjeu mondial de liberté d'expression. Depuis, Riss, Coco, Catherine Meurisse (Académie des beaux-arts, 2020) continuent ; Plantu prend sa retraite (2021) et Cartooning for Peace (Plantu et Kofi Annan, 2006) défend les dessinateurs menacés dans le monde.

    Mécanismes

    La libération par la revue. La revue permet ce que l'album interdit : l'expérimentation, la courte histoire, la réaction à l'actualité, la communauté d'auteurs ; Pilote et Métal hurlant sont des laboratoires où le lecteur grandit avec les auteurs. Leur mort (années 1980-1990) marque le passage à une BD d'albums et de séries, puis à la librairie du roman graphique.
    Mœbius, ou le dessin comme vision. Deux noms pour deux styles : Giraud, le réalisme minutieux du western ; Mœbius, la ligne épurée, les espaces vides, les mondes flottants, la science-fiction contemplative et psychédélique (Arzach, Le Monde d'Edena), dessinée souvent sans scénario, « en improvisation ». Son influence sur le cinéma (Alien, Blade Runner, Le Cinquième Élément, Tron, l'anime japonais) est un cas unique de transfert entre BD et image mondiale ; exposition à la Fondation Cartier (2010).
    L'humour d'observation. Gotlib crée la BD réflexive (l'auteur se met en scène, parle au lecteur, parodie les genres) et le comique du décalage encyclopédique (Rubrique-à-brac : Newton et la pomme, la coccinelle) ; Bretécher invente la BD sociologique, le dialogue pur, la satire des bourgeois de gauche ; Reiser, Wolinski, Cabu le dessin « bête et méchant », qui attaque tout (religion, armée, bourgeoisie, beaufs) au nom de la liberté absolue.
    Tardi et l'histoire. C'était la guerre des tranchées, Putain de guerre !, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B : le dessin comme mémoire et réquisitoire antimilitariste ; Tardi refuse la Légion d'honneur (2013). Bilal et Christin, dans Partie de chasse, font parler des dignitaires communistes : la politique-fiction comme analyse.
    Le dessin de presse. Une image, une idée, une chute ; l'exagération (la caricature), le symbole (la colombe de Plantu), l'irrévérence ; protégé par la loi de 1881 sur la presse et par la jurisprudence de la Cour européenne (droit d'exagérer et de provoquer), il est aujourd'hui menacé par les procès, les menaces (Charlie), l'autocensure des rédactions (le New York Times a supprimé ses dessins politiques en 2019) et les réseaux sociaux qui décontextualisent.

    Enjeux & débats

    1) La loi de 1949, censure ou protection ? Toujours en vigueur (modifiée en 2011), elle a protégé la BD jeunesse et étouffé la création adulte pendant vingt ans ; les historiens y voient l'exemple d'une panique morale devenue loi. Le débat sur la protection des mineurs face aux images se pose à nouveau avec le manga et les écrans.
    2) Peut-on rire de tout ? La question de Desproges (« oui, mais pas avec tout le monde ») est celle de Hara-Kiri, de Charlie et des caricatures de Mahomet : liberté d'expression absolue contre respect des croyances ; la justice française a tranché pour Charlie (2007, relaxe), la Cour européenne protège la satire, mais l'attentat de 2015 a montré que la question n'était plus seulement juridique. Les débats sur Charlie (« Je suis Charlie », puis les polémiques sur ses dessins) traversent la société.
    3) Où sont les femmes ? La BD adulte des années 1970 est masculine et souvent sexiste (Wolinski, Métal hurlant) ; Bretécher, Chantal Montellier, Florence Cestac sont des exceptions ; la génération actuelle (Pénélope Bagieu, Catherine Meurisse, Marion Montaigne, Liv Strömquist, Emma) a fait de la BD un espace féministe. Le regard rétrospectif sur les années 1970 divise : liberté sans limites ou impensé machiste ?
    4) La disparition des revues. La BD française a perdu ses laboratoires ; les revues actuelles (Fluide glacial, Spirou, Psikopat, Charlie, La Revue dessinée) sont peu nombreuses ; les webcomics et Instagram (Bagieu, Bouletcorp) ont pris le relais de la courte forme et de l'expérimentation, avec d'autres économies.
    5) Le dessin de presse a-t-il un avenir ? Attentats, licenciements, suppression du dessin dans le NYT, procès (Plantu poursuivi), réseaux sociaux : le métier se raréfie ; Cartooning for Peace et la Journée mondiale (5 mai) le défendent comme baromètre de la démocratie.

    Exemples

    • La loi du 16 juillet 1949 : article 2, interdiction de présenter sous un jour favorable le banditisme, la paresse, la lâcheté, la haine ; commission de surveillance encore active.
    • Gotlib, Rubrique-à-brac (1968-1972) : la coccinelle, Isaac Newton, le professeur Burp ; l'auteur qui dialogue avec le lecteur.
    • Bretécher, Les Frustrés (1973-1981) : dans Le Nouvel Observateur ; Barthes la nomme « meilleur sociologue français de l'année » (1976).
    • Mœbius, Arzach (1975) : quatre histoires muettes ; l'homme au ptéroïde ; la couverture du premier Métal hurlant.
    • Bilal et Christin, Partie de chasse (1983) : des dignitaires du bloc de l'Est chassent en Pologne ; prophétie de la fin du communisme.
    • Tardi, C'était la guerre des tranchées (1993) : « il n'y a pas de héros dans ce livre » ; refus de la Légion d'honneur en 2013.
    • Charlie Hebdo, 7 janvier 2015 : douze morts ; « Je suis Charlie », marche du 11 janvier, 4 millions de personnes ; numéro des survivants tiré à 8 millions.
    • Plantu : 50 ans au Monde (1972-2021), 20 000 dessins ; Cartooning for Peace avec Kofi Annan (2006).

    Pièges & confusions

    • Dater la BD adulte de L'Association. Elle naît vingt ans plus tôt, avec Pilote et L'Écho des savanes.
    • Confondre Giraud et Mœbius. Même homme, deux signatures, deux styles ; c'est l'anecdote attendue.
    • Réduire Charlie Hebdo à 2015. Le journal vient de Hara-Kiri (1960) et d'une tradition de satire remontant à Daumier.
    • Oublier la loi de 1949. Elle explique le retard français et le rôle libérateur des revues.
    • Ne citer que des hommes. Bretécher est une figure centrale ; les autrices contemporaines sont l'actualité du genre.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Peut-on rire de tout ? », « L'art doit-il être irrévérencieux ? », « La liberté d'expression a-t-elle des limites ? », « Faut-il protéger la jeunesse ? », « Mai 68 a-t-il changé la culture ? », « La satire est-elle utile à la démocratie ? ». Fiche à relier à la liberté de la presse, à Mai 68 et au dessin de presse.
    À l'oral, tenez la loi de 1949 comme point de départ, Pilote et Goscinny comme libérateur, les quatre revues des années 1970 (dates), Mœbius (double identité, influence mondiale), Bretécher (Barthes), Tardi (1914), Bilal et Christin, puis Charlie (Desproges, 2007, 2015). Le cas Mœbius-Giraud et la phrase de Barthes sur Bretécher sont les anecdotes qui restent.
    Angle d'attaque conseillé : partir de la loi de 1949 pour montrer que la BD adulte française est une conquête contre la censure, et que Charlie Hebdo en est l'héritier le plus radical.

    Sources

    • Thierry Crépin et Thierry Groensteen (dir.), On tue à chaque page ! La loi de 1949 (1999)
    • Numa Sadoul, Mœbius : entretiens (1991)
    • Exposition Mœbius-Transe-Forme (2010)
    • Cartooning for Peace
    • Charlie Hebdo, histoire du journal

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