Le roman graphique et la BD du réel : Maus, Persepolis, L'Arabe du futur et le reportage dessiné
Courant
8 min de lecture1978 – aujourd'huiDepuis Maus (la Shoah racontée par le fils d'un survivant, prix Pulitzer 1992), la bande dessinée s'est emparée du réel : autobiographie (Persepolis, L'Arabe du futur, Fun Home), reportage (Joe Sacco à Gaza, Guy Delisle en Corée du Nord), histoire, vulgarisation scientifique et engagement. Le « roman graphique », récit long pour adultes, a conquis la légitimité littéraire et les prix, transformé l'édition (L'Association, Delcourt) et posé la question de la vérité en images.
Définition
Le roman graphique (graphic novel) désigne un récit en bande dessinée long, complet, généralement en un volume, destiné aux adultes, souvent en noir et blanc, publié en librairie plutôt qu'en fascicules ou en albums de série, et signé d'un auteur complet (scénario et dessin). Le terme, popularisé par Will Eisner (A Contract with God, 1978), est autant une catégorie éditoriale et commerciale (le rayon, le prix, le format) qu'une esthétique ; certains auteurs le refusent comme une étiquette snob (« un roman graphique, c'est une BD qui a fait des études »).La BD du réel regroupe les genres non fictionnels :
- l'autobiographie et l'autofiction graphiques (Maus, Persepolis, Fun Home d'Alison Bechdel, L'Arabe du futur de Riad Sattouf, Blankets de Craig Thompson, Le Photographe, Moi, ce que j'aime, c'est les monstres) ;
- le reportage dessiné ou BD-journalisme (Joe Sacco, Palestine 1993, Gorazde ; Guy Delisle, Pyongyang 2003, Chroniques de Jérusalem 2011 ; La Revue dessinée, 2013 ; Le Photographe d'Emmanuel Guibert) ;
- la BD historique documentaire (Il était une fois en France, Les Ignorants, Le Voyage de Marcel Grob) et la BD de vulgarisation (Le Monde sans fin de Jancovici et Blain, 2021, plus gros succès de l'édition française cette année-là ; Sapiens en BD ; La Petite Bédéthèque des savoirs) ;
- la BD engagée et sociale (Les Vieux Fourneaux, Le Chœur des femmes, Emma et Fallait demander sur la charge mentale).
Contexte
L'underground américain des années 1960-1970 (Robert Crumb, Justin Green, dont Binky Brown en 1972 est la première autobiographie en BD, Harvey Pekar et American Splendor) ouvre la voie à l'intime ; Will Eisner revendique le « roman graphique » en 1978. Art Spiegelman, animateur de la revue Raw, publie *Maus (1980-1991) : son père Vladek, survivant d'Auschwitz, raconte ; les juifs sont des souris, les nazis des chats, les Polonais des cochons ; le livre reçoit un BOLD3 en 1992, premier pour une BD, et entre dans les programmes scolaires. En France, BOLD4 (1990, Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B., Killoffer) impose un format de poche noir et blanc, sans série ni héros : L'Ascension du Haut Mal (David B., 1996-2003, l'épilepsie de son frère), puis *Persepolis* (Marjane Satrapi, 2000-2003, l'enfance en Iran révolutionnaire, 2 millions d'exemplaires, film en 2007), succès qui fait basculer les grands éditeurs vers le roman graphique.Les années 2000-2010 sont l'âge d'or : Fun Home (Alison Bechdel, 2006, la relation avec son père homosexuel caché, adapté en comédie musicale), Blankets (2003), Jimmy Corrigan (Chris Ware, 2000, prix Guardian), Le Combat ordinaire (Manu Larcenet, 2003), Le Photographe (Guibert, Lefèvre, Lemercier, 2003-2006, Afghanistan), Quai d'Orsay (Blain et Lanzac, 2010, les coulisses de Villepin, prix d'Angoulême), Le Bleu est une couleur chaude (Julie Maroh, 2010, Palme d'or pour l'adaptation en 2013), *L'Arabe du futur (Riad Sattouf, 2014-2022, six tomes, 3 millions d'exemplaires, Grand Prix d'Angoulême 2023). Le BOLD1 trouve ses maîtres : Joe Sacco, journaliste maltais-américain, dessine Gaza et la Bosnie ; Guy Delisle, la Chine, la Corée du Nord, la Birmanie, Jérusalem ; La Revue dessinée (2013) et XXI institutionnalisent le genre ; Cabu, Plantu, Charb pratiquaient le dessin de presse ; les procès dessinés (les Chroniques du procès* du 13-Novembre) en sont la forme la plus récente.Le genre a conquis les prix littéraires (Goncourt de la BD proposé, prix Renaudot pour Le Photographe, Médicis essai pour Le Monde sans fin), les musées (Centre Pompidou, BnF), l'école (Maus au bac, Persepolis au collège) et les listes de meilleures ventes : en 2021, le premier livre vendu en France toutes catégories est une BD de vulgarisation climatique (Le Monde sans fin, 500 000 exemplaires).
Mécanismes
Dire l'indicible par le dessin. Maus utilise l'animalisation pour rendre visible la déshumanisation nazie (et pour se protéger : Spiegelman dit ne pas pouvoir dessiner des visages humains à Auschwitz) ; Persepolis utilise le noir et blanc et la stylisation enfantine pour raconter la violence d'État à hauteur d'enfant ; L'Arabe du futur le regard naïf du petit Riad, qui laisse le lecteur juger le père. Le dessin filtre, stylise et avoue sa subjectivité, là où la photo prétend à l'objectivité : c'est la force du reportage dessiné (Sacco se dessine dans ses planches, lunettes vides et bloc-notes).Le temps et la mémoire. La BD juxtapose le passé et le présent (Maus alterne Vladek en 1944 et Vladek à New York en 1980, qui raconte ; Fun Home revient sans cesse sur les mêmes scènes) ; la case permet la simultanéité que le film interdit. L'autobiographie dessinée montre le corps de l'auteur enfant, ce que l'écrit ne peut faire : la puissance du genre vient de là.L'économie du roman graphique. Format unique, prix élevé (20 à 30 euros), vente en librairie et non en grande surface, adaptations (cinéma, série, théâtre), traductions ; les auteurs y gagnent le statut d'écrivain (Sattouf, Satrapi, Bechdel invités dans les émissions littéraires) mais le genre reste minoritaire dans les ventes de BD, dominées par le manga et les séries.Le reportage dessiné et ses règles. Enquête sur place, entretiens, carnets, puis dessin en atelier ; le reporter assume son point de vue (Sacco) ou son statut de témoin étranger (Delisle), et le lecteur voit ce que le dessinateur a vu. La forme longue (200 pages) donne au journalisme un temps que la presse a perdu ; La Revue dessinée revendique le « slow journalism ».
Enjeux & débats
1) Le dessin peut-il dire le vrai ? Un dessin est toujours une interprétation ; les critiques craignent la manipulation, les partisans répondent que la photo aussi cadre, et que le dessin a l'honnêteté d'avouer sa main. Le pacte autobiographique en BD (Lejeune) est tenu par la signature et par le récit, non par la ressemblance. Sacco : « Je ne prétends pas à l'objectivité, je prétends à l'honnêteté. »2) Peut-on représenter la Shoah en BD ? Maus a provoqué le débat (Adorno et le « pas de poésie après Auschwitz », la critique de la bibliothèque du New York Times qui l'a classé en fiction avant de se rétracter) et l'a tranché : le livre est enseigné dans le monde entier. Son retrait d'un programme du Tennessee en 2022 (pour nudité et gros mots) a montré que la question de la représentation s'est déplacée vers la censure scolaire.3) Roman graphique, une distinction sociale ? Menu (L'Association) et d'autres dénoncent un terme marketing qui reproduit dans la BD la hiérarchie littérature/paralittérature ; Sattouf refuse de se dire « auteur de romans graphiques » et revendique la BD. Le débat est celui de la légitimité culturelle : le genre a-t-il ennobli la BD ou l'a-t-il divisée ?4) L'intime et ses limites. Raconter son père (Sattouf, Bechdel), son frère (David B.), sa famille (Fabcaro, Catherine Meurisse après Charlie) pose la question du droit des proches, réglée en littérature par les procès (Delphine de Vigan, Christine Angot). Sattouf a modifié le visage de son père au fil des tomes, à mesure que le regard changeait.5) La vulgarisation dessinée. Le Monde sans fin a été salué comme un modèle de pédagogie et critiqué pour son parti pris pronucléaire (des scientifiques ont contesté certaines affirmations, et Blain a répondu) : la BD de savoir hérite des débats de la vulgarisation, avec un pouvoir de conviction accru par l'image et l'humour.
Exemples
- Maus (1980-1991) : Spiegelman a enregistré son père pendant des années ; Pulitzer 1992 ; « Maus n'est pas un livre sur la Shoah, c'est un livre sur mon père ».
- L'Association (1990) : Menu, Trondheim, David B., Sfar (Le Chat du rabbin ailleurs), le format « Ciboulette » ; crise interne en 2011.
- Persepolis (2000) : Satrapi arrive en France sans parler la BD, l'apprend à L'Association ; le film (2007), prix du jury à Cannes, interdit en Iran.
- Fun Home (2006) : « le meilleur livre de l'année » selon le Time, toutes catégories ; comédie musicale à Broadway (Tony Awards 2015).
- Joe Sacco, Palestine (1993) : préface d'Edward Said ; Gaza 1956 (2010) sur un massacre oublié ; La Grande Guerre (2014), une seule planche de 7 mètres dépliable.
- Guy Delisle, Pyongyang (2003) : deux mois dans un studio d'animation nord-coréen ; adaptation cinéma annulée après le piratage de Sony (2014).
- L'Arabe du futur (2014-2022) : Riad Sattouf, enfance entre la Libye, la Syrie et la Bretagne ; Grand Prix d'Angoulême 2023 ; 3 millions d'exemplaires.
- Le Monde sans fin (2021) : Jancovici et Blain, 500 000 exemplaires la première année, livre le plus vendu en France en 2022.
Pièges & confusions
- Confondre roman graphique et BD adulte. Le roman graphique est une forme (récit long en un volume) ; Blacksad ou XIII sont des BD adultes en série.
- Prendre le dessin pour une preuve. C'est un témoignage assumé ; l'argument est l'honnêteté, non l'objectivité.
- Ne citer que Maus et Persepolis. Sattouf, Sacco, Delisle, Bechdel, Blain élargissent le tableau et sont récents.
- Ignorer l'origine underground. Crumb et Justin Green précèdent Eisner ; le genre vient de la contre-culture, pas des salons.
- Oublier la vulgarisation. Le Monde sans fin en tête des ventes montre que la BD du réel est aussi la BD du savoir.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Peut-on tout représenter ? », « L'image dit-elle le vrai ? », « La mémoire a-t-elle besoin de fiction ? », « Le témoin est-il crédible ? », « L'intime est-il politique ? », « Faut-il vulgariser ? ». Fiche à relier à la Shoah et à la mémoire, au journalisme, à l'autobiographie.À l'oral, tenez Maus (Pulitzer 1992, animalisation, censure 2022), Persepolis (L'Association, l'enfance, Cannes), L'Arabe du futur (Angoulême 2023), Sacco et Delisle pour le reportage, Le Monde sans fin pour la vulgarisation, et le débat sur le terme « roman graphique ». La phrase de Sacco sur l'honnêteté contre l'objectivité est votre conclusion.Angle d'attaque conseillé : partir du retrait de Maus dans le Tennessee (2022) pour montrer qu'une BD sur Auschwitz est devenue un enjeu de liberté d'enseigner, puis remonter à ce qui rend le dessin capable de dire l'indicible.
Sources
Questions d'oral
1Qu'est-ce qu'un roman graphique et pourquoi le terme est-il contesté ?2Pourquoi Spiegelman a-t-il représenté les juifs en souris dans Maus ?3Comment le dessin peut-il faire du journalisme ?4Qu'apporte la BD à l'autobiographie par rapport au texte ?5Le reportage dessiné est-il plus ou moins fiable qu'une photographie ?
+ 2 autres questions
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