BD, censure et représentations : de la loi de 1949 aux débats sur Tintin, le sexisme et l'IA

    Notion
    8 min de lecture1949 – aujourd'hui

    La bande dessinée a toujours été surveillée : loi française de 1949, Comics Code américain de 1954, procès contre Tintin au Congo, retrait de Maus dans le Tennessee, attentat contre Charlie Hebdo. Elle est aussi le lieu où se jouent les débats sur les représentations (colonialisme, femmes, minorités) et, depuis 2023, sur l'IA générative qui imite les dessinateurs. Entre protection de l'enfance, liberté d'expression et responsabilité des images, la BD condense les questions de la culture contemporaine.

    Définition

    La censure en bande dessinée prend plusieurs formes : la censure légale (lois de protection de la jeunesse : loi du 16 juillet 1949 en France, toujours en vigueur, avec sa commission de surveillance ; lois sur la presse), l'autocensure organisée (le Comics Code Authority américain, 1954-2011 ; les chartes d'éditeurs), la censure judiciaire (procès pour racisme, diffamation, atteinte aux croyances), la censure institutionnelle (retraits de bibliothèques et de programmes scolaires, très actifs aux États-Unis : Maus, Gender Queer, Persepolis retirée à Chicago en 2013), la censure politique (interdiction du manga en Chine par périodes, de Persepolis en Iran) et la violence (attentat contre Charlie Hebdo, 2015 ; menaces contre les dessinateurs).
    Les représentations désignent la manière dont la BD figure les groupes humains : personnages, stéréotypes, absences. Les débats portent sur le colonialisme (Tintin au Congo, les Africains d'Astérix, Spirou et le Marsupilami), les femmes (personnages sexualisés ou absents ; autrices minoritaires : 27 % des auteurs en 2020, 12 % en 1990), les minorités ethniques et sexuelles, les corps (le fan service du manga), et sur la réponse à apporter aux œuvres anciennes : contextualisation (préfaces, avertissements), réédition modifiée (comme pour Lucky Luke dont la cigarette est devenue un brin d'herbe en 1983), retrait ou maintien intégral.
    L'intelligence artificielle générative (Midjourney, Stable Diffusion, DALL-E) produit depuis 2022 des images « à la manière de » ; les questions sont juridiques (entraînement sur des œuvres sans consentement, droit d'auteur des images générées), économiques (remplacement des illustrateurs) et éthiques (l'imitation d'un style, la disparition de la main).

    Contexte

    L'après-guerre : la loi de 1949, votée par une coalition de catholiques, de communistes et d'enseignants contre les comics américains, encadre toute publication pour la jeunesse ; aux États-Unis, la croisade de Wertham aboutit au Comics Code (1954). La BD naît adulte contre ces censures (Hara-Kiri interdit en 1961 et 1966, Charlie Hebdo en 1970 après la « une » sur la mort de De Gaulle : « Bal tragique à Colombey, 1 mort »). Les années 1970-1980 sont celles de la liberté conquise (BD érotique, politique, Fluide glacial) et des premiers débats sur les représentations : Tintin au Congo interdit de rééditions par Hergé lui-même pendant des années, puis republié (1970), les stéréotypes des Schtroumpfs noirs (1963, devenus violets aux États-Unis), la cigarette de Lucky Luke supprimée (1983, pour le marché américain, Morris recevant un prix de l'OMS).
    Les années 2000-2010 voient les procès et les polémiques : les caricatures de Mahomet (2006, Charlie relaxé en 2007) ; Tintin au Congo attaqué par Bienvenu Mbutu Mondondo (2007, plainte rejetée en 2012), retiré des rayons jeunesse au Royaume-Uni, préfacé, retiré temporairement des bibliothèques en Suède ; Persepolis retirée d'écoles de Chicago (2013) ; Angoulême 2016 (30 noms proposés pour le Grand Prix, aucune femme : boycott, création du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, Grands Prix féminins ensuite) ; le 7 janvier 2015. Aux États-Unis, la vague de retraits de livres dans les bibliothèques scolaires (plus de 4 000 titres visés en 2023 selon PEN America, dont Maus, Gender Queer, Fun Home) fait de la BD une cible : les images sont plus faciles à dénoncer que le texte (une case « choquante » suffit).
    Les années 2020 : l'IA générative (2022) ; la première BD « générée » (Zarya of the Dawn, 2022, dont le Copyright Office américain refuse de protéger les images) ; des éditeurs (Bragelonne, puis des mangas japonais) utilisent l'IA et reculent sous la pression ; le procès des artistes contre Stability AI (2023) ; la charte des éditeurs français et le SNAC ; le règlement européen sur l'IA (2024) ; la mort de Toriyama (2024) suivie d'un flot d'images générées « à sa manière ». En parallèle, les débats sur le manga (sexualisation des mineurs, ecchi, exposition des enfants) relancent la question de la protection de la jeunesse : la commission de 1949 s'est saisie de plusieurs mangas jugés violents ou sexualisés, et la question de l'affichage en librairie est posée.

    Mécanismes

    Pourquoi la BD est-elle censurée plus que le roman ? Parce que l'image est immédiate (pas besoin de lire pour être choqué), qu'elle s'adresse historiquement aux enfants (donc surveillée comme un jouet) et qu'elle est perçue comme mineure (donc sans le bouclier de la légitimité littéraire). Une page de Fun Home est dénoncée là où Lolita est enseigné. C'est la thèse de l'historien Thierry Crépin sur la loi de 1949 et de PEN America sur les retraits actuels.
    Les trois réponses aux œuvres du passé. La contextualisation (préface d'un historien, avertissement : Tintin au Congo au Royaume-Uni, les dessins animés Disney sur Disney+) est la solution dominante en France ; la modification (Lucky Luke, les Dix petits nègres devenus Ils étaient dix en 2020, Roald Dahl révisé en 2023) est contestée comme réécriture ; le retrait (Suède, bibliothèques américaines) est perçu comme censure ; le maintien intégral est la position des éditeurs de patrimoine (Moulinsart). Le débat oppose la mémoire (l'œuvre comme document) et la réception (l'œuvre comme message adressé aux lecteurs d'aujourd'hui, notamment aux enfants).
    Les représentations et leur histoire. Les stéréotypes de la BD classique (le Noir à grosses lèvres, l'Asiatique aux yeux bridés, le Juif au nez crochu de L'Étoile mystérieuse, la femme-objet) sont ceux de leur époque et de leurs médias (la caricature) ; les critiquer n'est pas les censurer. La BD contemporaine a produit des contre-représentations (Aya de Yopougon, Marguerite Abouet, 2005 ; Le Chat du rabbin ; Persepolis ; L'Arabe du futur ; Pénélope Bagieu, Culottées, 2016 ; les héroïnes de manga), sans que le débat sur l'exactitude et la caricature disparaisse (le manga et ses codes).
    L'IA et le style. Un style n'est pas protégé par le droit d'auteur (on peut dessiner « à la manière de Mœbius ») ; mais l'entraînement sur des œuvres copiées pose la question de la contrefaçon en amont, et la génération massive celle de la concurrence déloyale. La position des auteurs (SNAC, Ligue des auteurs professionnels) : consentement, rémunération, transparence ; celle des éditeurs, prudente ; celle du droit européen, la transparence des données. La question de fond est celle de la main : la BD est un art du geste, et l'image générée en est l'absence.

    Enjeux & débats

    1) Protéger l'enfance ou infantiliser la BD ? La loi de 1949 a retardé la BD adulte de vingt ans et protège encore les enfants d'images violentes ou sexualisées ; le débat actuel sur le manga (accès en librairie, affichage, classification) reprend celui de 1949 avec le Japon à la place des États-Unis. La question est celle de la classification (comme PEGI pour les jeux) contre l'interdiction.
    2) Que faire de Tintin au Congo ? Quatre positions : censurer (retirer), avertir (préface, cellophane), modifier (impossible pour une œuvre signée), maintenir (Moulinsart : « c'est le reflet d'une époque »). La justice belge a tranché juridiquement (pas d'intention de nuire), pas moralement. La question s'étend à tout le patrimoine (Disney, Agatha Christie, Dahl, les statues).
    3) La liberté du dessin a-t-elle des limites ? Charlie Hebdo incarne la position absolutiste (rire de tout, y compris des religions) ; la Cour européenne protège la satire ; mais les attentats de 2015 et l'assassinat de Samuel Paty (2020, après avoir montré des caricatures) ont déplacé le débat de la loi à la sécurité, et une partie de la jeunesse (sondages) juge les caricatures inutilement blessantes. Le dessin de presse est le baromètre de cette tension.
    4) Sexisme dans la BD. Angoulême 2016, les enquêtes sur le harcèlement dans le milieu (2020-2024, y compris à Angoulême), le rapport Racine sur les revenus des autrices (67 % sous le SMIC) : la BD, art longtemps masculin, se transforme (autrices majoritaires dans les écoles), avec des résistances. Le débat sur les personnages (Lara Croft, les héroïnes de shōnen) est la face visible d'un débat sur le métier.
    5) L'IA, fin ou renouveau du dessin ? Pour les uns, l'IA est un outil (comme la tablette graphique) qui libérera les auteurs des tâches répétitives ; pour les autres, une machine à contrefaire qui détruit le métier d'illustrateur et vide le dessin de sa valeur (la main, le temps). Les procès en cours et les régulations décideront de l'économie ; la question esthétique (qu'est-ce qu'un dessin sans dessinateur ?) restera.

    Exemples

    • Loi du 16 juillet 1949 : 25 000 publications examinées en 70 ans ; encore invoquée en 2023 contre des mangas.
    • « Bal tragique à Colombey, 1 mort » (1970) : Hara-Kiri interdit ; renaît sous le nom Charlie Hebdo.
    • Lucky Luke (1983) : la cigarette remplacée par un brin d'herbe pour le marché américain ; Morris récompensé par l'OMS (1988).
    • Tintin au Congo : plainte de Bienvenu Mbutu Mondondo (2007), rejetée (2012) ; au Royaume-Uni, vendu sous cellophane avec avertissement ; Hergé : « j'ai dessiné les Africains d'après les préjugés de l'époque ».
    • Angoulême 2016 : liste de 30 noms sans aucune femme ; boycott de Riad Sattouf, Joann Sfar, Daniel Clowes ; création du Collectif des créatrices.
    • Persepolis à Chicago (2013) : retrait des classes de 7e année ; manifestations d'élèves.
    • Maus dans le Tennessee (2022) : vote 10-0 du conseil scolaire du comté de McMinn ; ventes multipliées par 50.
    • Zarya of the Dawn (2022) : première BD à images générées par Midjourney ; le Copyright Office protège le texte et l'agencement, pas les images.

    Pièges & confusions

    • Confondre critique et censure. Analyser les stéréotypes de Tintin n'est pas interdire Tintin ; le jury attend cette distinction.
    • Croire que la loi de 1949 est abrogée. Elle est en vigueur, modifiée en 2011, et invoquée contre des mangas récemment.
    • Réduire Charlie Hebdo à 2015. Hara-Kiri était interdit dès 1961 ; la liberté du dessin a une longue histoire judiciaire.
    • Prendre parti sans nuance sur les œuvres du passé. Présentez les quatre réponses (retirer, avertir, modifier, maintenir) et leurs arguments.
    • Traiter l'IA comme un débat abstrait. Il y a des procès, une décision du Copyright Office, un règlement européen : citez-les.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il censurer les images ? », « Peut-on juger le passé ? », « L'art doit-il être moral ? », « La liberté d'expression a-t-elle des limites ? », « Faut-il protéger la jeunesse ? », « La machine peut-elle créer ? ». Fiche de synthèse du thème, transversale avec le droit, l'histoire des mentalités et l'IA.
    À l'oral, tenez la double censure fondatrice (1949, Comics Code), les cas emblématiques (Hara-Kiri 1970, Tintin au Congo, Maus 2022, Charlie 2015, Angoulême 2016), la typologie des quatre réponses aux œuvres du passé et le dossier IA (Zarya, procès, règlement européen). L'idée que la BD est censurée parce que l'image est immédiate est votre fil rouge.
    Angle d'attaque conseillé : partir de la case unique (la page de Fun Home dénoncée par un parent) pour montrer que la BD est censurée par l'image isolée, puis remonter à 1949 et descendre jusqu'à l'IA.

    Sources

    • Thierry Crépin, Haro sur le gangster ! La moralisation de la presse enfantine (2001)
    • Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse
    • Banned in the USA (rapports annuels)
    • Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme
    • Position sur l'IA générative

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