Hergé et Tintin : la ligne claire, l'école franco-belge et ses zones d'ombre
Biographie
8 min de lecture1907-1983Georges Remi, dit Hergé, a créé Tintin en 1929 et inventé la ligne claire, style qui a fondé l'école franco-belge. En 24 albums vendus à 275 millions d'exemplaires, il a fait de la BD un art du récit d'aventure documenté et universel. Mais l'œuvre porte les traces de son époque : le colonialisme de Tintin au Congo, l'antisémitisme d'une version de L'Étoile mystérieuse, la collaboration au Soir sous l'Occupation. Tintin est un monument, et un cas d'école sur l'art et la morale.
Définition
Hergé (1907-1983), pseudonyme formé de ses initiales inversées (R. G.), est un dessinateur belge, créateur de Tintin (1929), de Quick et Flupke et de Jo, Zette et Jocko, et fondateur du Studios Hergé (1950). Son apport tient en trois points :
- la ligne claire (expression forgée en 1977 par le Néerlandais Joost Swarte) : un trait d'épaisseur constante, sans hachures ni ombres, des aplats de couleur, une lisibilité absolue où chaque élément est dessiné avec le même soin, du visage à la roue de voiture ; un style qui privilégie la clarté du récit sur l'expressivité du trait ;
- le récit d'aventure documenté : à partir du Lotus bleu (1936), Hergé se documente avec obsession (le Chinois Tchang Tchong-jen, les revues, les photos), ce qui donne aux albums une valeur encyclopédique (la Lune en 1954, quinze ans avant Armstrong) ;
- une galerie de personnages archétypaux : Tintin (le reporter sans âge ni famille, pure fonction narrative), Milou, le capitaine Haddock (1941, le double humain, colérique et fidèle), le professeur Tournesol (1944), les Dupondt, la Castafiore.
Contexte
Georges Remi naît à Etterbeek (Bruxelles) en 1907, scout, illustrateur du Boy-Scout belge, puis employé du quotidien catholique conservateur *Le Vingtième Siècle de l'abbé Norbert Wallez, qui lui demande un héros pour le supplément jeunesse : Tintin au pays des Soviets (1929) est une propagande anticommuniste, Tintin au Congo (1931) une propagande coloniale (les Congolais paternalistes, la chasse), Tintin en Amérique (1932) une satire du capitalisme. Le tournant est BOLD1 (1934-1936) : la rencontre avec l'étudiant chinois Tchang Tchong-jen convertit Hergé à la documentation et à l'antiracisme (le Japon impérialiste est dénoncé, les stéréotypes sur la Chine retournés). Suivent les chefs-d'œuvre d'avant-guerre : L'Oreille cassée, L'Île noire, *Le Sceptre d'Ottokar* (1939, une anticipation de l'Anschluss).Pendant l'Occupation, Hergé continue de publier dans *Le Soir « volé », journal contrôlé par les Allemands : Le Crabe aux pinces d'or (Haddock), L'Étoile mystérieuse (1942, avec un financier américain au nom juif, Blumenstein, et une caricature de juifs supprimées ensuite), les diptyques du Secret de la Licorne et des 7 Boules de cristal. À la Libération, il est interdit de publication, brièvement arrêté, puis blanchi grâce à Raymond Leblanc, résistant, qui fonde le journal Tintin (1946). Hergé crée le Studios Hergé (1950), avec Bob de Moor et Jacques Martin, et produit ses albums les plus ambitieux : Objectif Lune et On a marché sur la Lune (1950-1954), L'Affaire Tournesol (1956, guerre froide), BOLD2 (1960, son album préféré, né d'une dépression et d'une quête de « blancheur », sans méchant), Les Bijoux de la Castafiore (1963, un album où il ne se passe rien, admiré des intellectuels), Vol 714 pour Sydney, Tintin et les Picaros (1976). Il meurt en 1983, laissant Tintin et l'Alph-Art inachevé et interdisant toute suite.La postérité : un musée Hergé à Louvain-la-Neuve (2009, Christian de Portzamparc), le film de Spielberg et Jackson (2011), la vente d'une couverture originale du Lotus bleu pour 3,2 millions d'euros (2021, record pour la BD), et des procès : Tintin au Congo attaqué pour racisme en Belgique (2007-2012, plainte rejetée, l'album est vendu avec une préface au Royaume-Uni), la ligne claire revendiquée par Swarte, Chaland, Floc'h, Yves Chaland, et réinterprétée par les auteurs contemporains.
Mécanismes
Pourquoi la ligne claire. Elle assure la lisibilité (tout se lit d'un coup d'œil, même les scènes complexes), la crédibilité (le réel est dessiné avec exactitude, ce qui rend l'aventure vraisemblable) et une forme d'objectivité : le trait ne juge pas, ne déforme pas. Elle s'oppose au trait expressif (Franquin) et au trait réaliste ombré (Giraud) ; elle est aussi un idéal moral : la clarté comme vertu.Le récit hergéen. Le scénario repose sur la quête (un objet, un ami, un secret) et le voyage ; la planche est conçue pour le journal (un « gag » ou un suspense en bas de chaque page, remontés ensuite en albums de 62 planches, format qui devient le standard franco-belge) ; l'humour (Haddock, les Dupondt) tempère l'aventure ; les décors documentaires font de chaque album une leçon de géographie. Les intellectuels (Michel Serres, Benoît Peeters, Pierre Assouline) ont analysé la structure quasi mythique des albums.Le personnage sans qualités. Tintin n'a ni âge, ni passé, ni famille, ni amour : il est un « degré zéro » du héros (Hergé parle d'un personnage « neutre ») qui permet l'identification universelle ; c'est Haddock qui porte les passions, la faiblesse et la richesse. Cette structure explique la longévité et les critiques (asexualité, absence de femmes en dehors de la Castafiore).Les corrections. Hergé a réécrit et redessiné ses albums : Tintin au Congo refait en couleurs (1946, professeur de géographie transformé en professeur de calcul pour effacer « votre patrie la Belgique »), L'Étoile mystérieuse modifiée, L'Île noire redessinée par Bob de Moor (1965). L'œuvre est donc mouvante, et les débats sur ses versions font partie de son histoire.
Enjeux & débats
1) Que faire de *Tintin au Congo* ? L'album reste vendu ; la plainte du Congolais Bienvenu Mbutu Mondondo (2007) a été rejetée en 2012 par la justice belge (pas d'intention discriminatoire au sens de la loi de 1981) ; le Royaume-Uni le vend sous cellophane avec une mise en garde, la Suède l'a un temps retiré des bibliothèques (2012). Le débat oppose la contextualisation (préface, notes, explication du contexte colonial de 1931) à la censure ou à l'avertissement, et pose la question générale des œuvres du passé (Agatha Christie, Roald Dahl, les Dix petits nègres).2) Hergé collaborateur ? Publier au Soir volé, c'est servir la propagande allemande, même sans contenu politique ; Hergé a plaidé qu'il travaillait comme un boulanger. Les historiens (Assouline, Hergé, 1996) et Hergé lui-même (entretiens avec Numa Sadoul, 1971) reconnaissent une « faute » sans engagement idéologique ; Léon Degrelle, chef rexiste, a prétendu avoir inspiré Tintin. L'affaire illustre la responsabilité de l'artiste sous l'occupation.3) Une œuvre sans femmes ni sexualité. La Castafiore est le seul personnage féminin récurrent, objet de comédie ; Tintin est asexué ; les critiques y voient un reflet du monde scout et catholique d'Hergé, les défenseurs une convention du récit d'aventure. Des relectures (Tintin et le mystère de la Toison d'or, les pastiches) ont joué de ce vide.4) L'interdiction de toute suite. Fanny Rodwell, veuve d'Hergé, et la société Moulinsart gèrent l'œuvre avec rigueur : interdiction de nouveaux albums, procès contre les parodies et les hommages, mais autorisation du film de Spielberg. Le débat porte sur le droit moral contre la vie des personnages, et sur l'entrée de Tintin dans le domaine public (2054).5) Tintin et le monde. L'œuvre est un document sur le XXe siècle vu de Bruxelles : anticommunisme, colonialisme, guerre sino-japonaise, Anschluss, guerre froide, dictatures sud-américaines, pétrole. Les historiens (Pierre Assouline, Marc Angenot) et les politologues la lisent comme une archive des représentations européennes.
Exemples
- Le Lotus bleu (1936) : Tchang Tchong-jen, étudiant aux Beaux-Arts de Bruxelles, calligraphie les enseignes chinoises et convertit Hergé au réalisme ; retrouvailles en 1981, quarante-cinq ans après.
- Le Sceptre d'Ottokar (1939) : la Syldavie et la Bordurie, deux pays imaginaires ; parabole de l'Anschluss publiée quelques mois après.
- Le Crabe aux pinces d'or (1941) : apparition de Haddock ; « Mille sabords », « Tonnerre de Brest », « Bachi-bouzouk ».
- On a marché sur la Lune (1954) : fusée à damier rouge et blanc, documentée avec des ingénieurs ; Hergé invité par la NASA après 1969.
- Tintin au Tibet (1960) : Hergé en analyse, rêves de blanc, album « sans méchant » ; prix Lumière de la Vérité du Dalaï-Lama (2006).
- Les Bijoux de la Castafiore (1963) : un « anti-album » où rien n'arrive ; admiré par les structuralistes.
- Record (2021) : couverture originale du Lotus bleu, 3,2 millions d'euros chez Artcurial.
- Chiffres : 24 albums, 275 millions d'exemplaires, 130 langues et dialectes.
Pièges & confusions
- Confondre Hergé et l'école franco-belge entière. Franquin, Morris, Peyo (Marcinelle) sont un autre style et une autre revue.
- Réduire Hergé à ses fautes ou les excuser. Le jury attend les deux : l'artiste majeur et l'homme de son temps ; Assouline est la référence pour tenir les deux.
- Croire que la ligne claire est un terme d'Hergé. C'est Joost Swarte, en 1977.
- Oublier les versions. Tintin au Congo de 1931 et de 1946 ne sont pas le même album.
- Dire que Tintin est belge. Il n'a pas de nationalité explicite ; c'est Hergé qui est belge, et l'universalité du personnage est calculée.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Peut-on juger une œuvre d'après la morale de son auteur ? », « Faut-il réécrire les œuvres du passé ? », « L'artiste est-il responsable ? », « Qu'est-ce qu'un héros ? », « La clarté est-elle une vertu ? ». Fiche exemplaire pour tout débat sur les œuvres et leur contexte.À l'oral, tenez trois albums-pivots (Le Lotus bleu pour la documentation, Le Sceptre d'Ottokar pour la politique, Tintin au Tibet pour l'intime), la définition de la ligne claire, la période du Soir traitée avec nuance (Assouline) et le procès de Tintin au Congo avec les trois positions (censure, avertissement, contextualisation). Le degré zéro du héros est une idée qui plaît aux jurys.Angle d'attaque conseillé : partir de la couverture du Lotus bleu vendue 3,2 millions pour montrer la consécration, puis remonter à Tchang : la rencontre qui a fait d'une propagande coloniale une œuvre universelle.
Sources
Questions d'oral
1Qu'est-ce que la ligne claire et pourquoi a-t-elle fondé une école ?2En quoi Le Lotus bleu marque-t-il un tournant dans l'œuvre d'Hergé ?3Que faire aujourd'hui de Tintin au Congo ?4Hergé a-t-il collaboré pendant l'Occupation ?5Pourquoi Tintin n'a-t-il ni âge, ni famille, ni amour ?
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