Du postmodernisme à la starchitecture : l'architecture-spectacle
Courant
8 min de lecture1966-2020À partir des années 1960, le consensus moderniste se fissure. En 1966, l'Américain Robert Venturi répond au « less is more » de Mies par un ironique « less is a bore » (moins, c'est ennuyeux) et plaide pour une architecture de la complexité, de la contradiction et de la mémoire. C'est la naissance du postmodernisme : retour de l'ornement, de la couleur, des citations historiques traitées avec humour, comme dans le Portland Building de Michael Graves (1982) ou les colonnades de Ricardo Bofill à Marne-la-Vallée.
Dans les années 1980-1990, une autre voie s'ouvre : le déconstructivisme (exposition du MoMA, 1988), qui fait éclater les volumes, incline les murs et brouille les repères, sous l'influence de la philosophie de Derrida. Frank Gehry, Zaha Hadid, Daniel Libeskind, Rem Koolhaas en sont les figures. Ce qui les rassemble n'est pas un style mais une conception de l'architecture comme geste, comme signature, comme image.Le tournant est le musée Guggenheim de Bilbao (1997) de Frank Gehry. Ses volutes de titane transforment une ville industrielle déclinante en destination mondiale : un million de visiteurs par an, des retombées économiques massives. L'« effet Bilbao » devient le rêve de toutes les villes : un bâtiment-icône signé d'une star suffit à changer une image. C'est l'ère de la starchitecture, où quelques noms (Gehry, Hadid, Foster, Nouvel, Piano, Koolhaas, Herzog & de Meuron) se partagent les commandes de musées, de tours et de stades de Dubaï à Pékin.Ce système est aujourd'hui remis en cause : bâtiments-objets indifférents à leur contexte, coûts démesurés, empreinte carbone, complaisance envers des régimes autoritaires (Pékin 2008, Qatar 2022, Arabie saoudite). La nouvelle génération (Lacaton & Vassal, Francis Kéré, Grafton) valorise au contraire le modeste, le local et l'existant. L'architecture-spectacle a-t-elle vécu ?Définition
Le postmodernisme architectural (années 1970-1990) désigne le courant qui rejette le dogme fonctionnaliste et réhabilite l'ornement, la référence historique, le symbolisme et la culture populaire. Le mot est popularisé par le critique Charles Jencks, qui date la « mort de l'architecture moderne » de la démolition du grand ensemble Pruitt-Igoe à Saint-Louis le 15 juillet 1972. Le postmodernisme est ironique : il cite les colonnes et les frontons sans y croire, comme un collage.Le déconstructivisme (fin des années 1980) désigne des architectures qui fragmentent les volumes, déforment les géométries et refusent la stabilité apparente, en écho à la « déconstruction » du philosophe Jacques Derrida. Il n'est pas un mouvement organisé mais une étiquette apposée par l'exposition du MoMA de 1988 (Gehry, Hadid, Libeskind, Koolhaas, Eisenman, Tschumi, Coop Himmelb(l)au).La starchitecture (contraction de star et architecture) désigne, depuis les années 2000, le système dans lequel un petit nombre d'architectes mondialement célèbres reçoivent les commandes emblématiques des villes, des États et des grandes entreprises, en raison de la valeur médiatique et économique de leur signature. Le prix Pritzker, créé en 1979, en est le « Nobel » ; l'effet Bilbao en est le mythe fondateur.
Contexte
Dès les années 1960, la critique du modernisme monte de tous côtés : Jane Jacobs défend la rue vivante (1961), Venturi la complexité (1966) puis, avec Denise Scott Brown, « l'enseignement de Las Vegas » (1972), c'est-à-dire la valeur des enseignes et de l'architecture commerciale ordinaire. En Italie, Aldo Rossi (L'Architecture de la ville, 1966) réhabilite la mémoire des formes urbaines. Le contexte est celui de la contestation de 1968, de la crise pétrolière (1973) qui met fin aux grands chantiers, et de la révolte contre les démolitions.Les années 1980 sont celles du postmodernisme triomphant : Biennale de Venise de 1980 (« La présence du passé »), Portland Building, AT&T Building de Philip Johnson à New York (1984) avec son fronton à la Chippendale, ensembles néoclassiques de Bofill en France, projets de Léon Krier pour le prince Charles. En France, les Grands Travaux de François Mitterrand (pyramide du Louvre de Pei, 1989 ; Grande Arche ; Opéra Bastille ; BnF) mêlent modernité et monumentalité républicaine.Les années 1990 voient l'épuisement du postmodernisme et l'essor de la conception assistée par ordinateur, qui permet les formes libres de Gehry (logiciel CATIA emprunté à l'aéronautique) et de Hadid. Bilbao (1997) ouvre l'âge des icônes, que la mondialisation, l'argent du Golfe et de la Chine, et la compétition entre métropoles (Jeux olympiques, capitales de la culture) alimentent jusqu'à la crise de 2008. Depuis, le Pritzker récompense des démarches plus sobres (Lacaton & Vassal, 2021 ; Francis Kéré, 2022 ; Riken Yamamoto, 2024 ; Liu Jiakun, 2025), signe d'un changement d'époque.
Mécanismes
- La citation et le collage : le postmodernisme prélève des éléments de l'histoire (colonne, fronton, arc) et les recompose hors de leur système, souvent à une échelle démesurée ou dans des matériaux inattendus. L'ironie est le moteur : on montre que l'on sait que ce n'est « pas vrai ».
- La communication : le bâtiment doit « parler » (Venturi distingue le « canard », dont la forme dit la fonction, et le « hangar décoré », boîte neutre habillée d'enseignes). L'architecture est un langage de signes.
- La fragmentation : le déconstructivisme brise la boîte, incline les plans, superpose les grilles pour produire une impression d'instabilité et de mouvement (musée juif de Berlin de Libeskind, 1999, avec son plan en éclair et ses « vides »).
- La modélisation numérique : les logiciels paramétriques permettent de dessiner, calculer et fabriquer des surfaces courbes complexes, chaque panneau étant unique. Sans l'ordinateur, ni Bilbao ni les œuvres de Hadid n'auraient été constructibles.
- L'économie de l'icône : un bâtiment signé attire touristes, investisseurs et médias ; sa valeur est d'abord une valeur d'image. Les villes rivalisent par la commande de « signatures », comme les marques par le logo.
- Le concours international : la commande passe par des concours qui mettent en compétition les mêmes grandes agences, favorisant la circulation d'un vocabulaire mondial déconnecté des lieux.
Enjeux & débats
1) L'effet Bilbao existe-t-il ? Le Guggenheim a réussi parce qu'il s'inscrivait dans un plan de régénération complet (métro de Foster, assainissement de la ria, aéroport de Calatrava) et que Bilbao était la première. Les innombrables imitations (Cité des arts de Valence, musées vides en Chine) ont souvent échoué : un bâtiment ne fait pas une politique. Le mythe de l'icône révèle la foi contemporaine dans le marketing territorial.2) Génie ou geste ? La starchitecture valorise la forme spectaculaire au détriment du contexte, de l'usage et du coût (la Philharmonie de Hambourg de Herzog & de Meuron, 2017, a coûté dix fois son budget initial). Ses défenseurs répondent que l'architecture a toujours été une affaire de monuments, et que Bilbao ou Sydney ont apporté du bonheur collectif. La question rejoint celle de l'art contemporain : la valeur est-elle dans l'objet ou dans la signature ?3) Architecture et pouvoir autoritaire. Le CCTV de Koolhaas à Pékin (2012), le stade de Hadid au Qatar (2022), les projets de Neom en Arabie saoudite posent la question de la responsabilité des architectes envers les régimes qui les commanditent et les ouvriers qui construisent (des milliers de morts sur les chantiers qataris selon les ONG). Faut-il refuser ? Ou considérer, comme Koolhaas, que l'architecte n'a jamais choisi ses maîtres ? Le débat prolonge celui de Versailles ou de Speer.
Exemples
- Le Portland Building (1982) de Michael Graves : bâtiment municipal aux façades de couleur pastel ornées de pilastres géants et de guirlandes stylisées ; première grande œuvre publique postmoderne, aujourd'hui controversée pour ses défauts fonctionnels.
- Les Espaces d'Abraxas (Noisy-le-Grand, 1978-1983) de Ricardo Bofill : « Versailles pour le peuple » en béton préfabriqué, avec colonnes et frontons monumentaux ; décor de Brazil de Terry Gilliam et de Hunger Games. Symbole du postmodernisme français.
- La pyramide du Louvre (1989) de Ieoh Ming Pei : commandée par François Mitterrand, contestée puis adoptée ; exemple de la manière dont un geste moderne peut dialoguer avec le patrimoine et devenir icône.
- Le musée Guggenheim de Bilbao (1997) de Frank Gehry : volumes de titane conçus par ordinateur, un million de visiteurs par an ; a donné son nom à l'« effet Bilbao » et ouvert l'ère de la starchitecture.
- Le musée juif de Berlin (1999) de Daniel Libeskind : plan en zigzag, façades de zinc lacérées, « vides » commémoratifs ; le déconstructivisme au service de la mémoire de la Shoah.
- Le siège de la CCTV (Pékin, 2012) de Rem Koolhaas et OMA : boucle de 234 mètres de haut en porte-à-faux, construite pour la télévision d'État chinoise ; icône de la Chine olympique et symbole des compromissions de la starchitecture.
- Le centre Heydar Aliyev (Bakou, 2012) de Zaha Hadid : vagues blanches continues sans angle droit, commandé par le régime azerbaïdjanais ; chef-d'œuvre du paramétrisme et cas typique du débat éthique.
Pièges & confusions
- Confondre postmodernisme et néoclassicisme sincère : le postmoderne cite l'histoire avec ironie ; Léon Krier ou le prince Charles la citent avec foi. Ce sont deux attitudes opposées.
- Croire que le déconstructivisme applique une théorie de Derrida : l'analogie est lâche ; les architectes s'en réclament de façon libre, et Derrida lui-même s'en amusait.
- Attribuer l'effet Bilbao au seul musée : il fut le fleuron d'une régénération urbaine globale et coûteuse.
- Réduire la starchitecture à quelques ego : c'est un système de commande, de médias et de compétition entre villes, dont les architectes sont autant les produits que les acteurs.
- Penser que le postmodernisme est terminé : le retour du décor, de la couleur et du « pittoresque » dans l'architecture contemporaine en est une résurgence.
Usage concours / oral
Ce sujet vous permet d'aborder des questions très contemporaines : l'image et le spectacle, la mondialisation et l'uniformisation, le marketing territorial, l'éthique de l'artiste face au pouvoir. Le passage du « less is more » au « less is a bore » puis à l'icône de Gehry offre un fil narratif élégant pour une dissertation sur l'évolution du goût ou sur la modernité.Vous pouvez faire dialoguer la starchitecture avec l'art contemporain (Koons, Hirst : la signature comme valeur), avec la sociologie de Guy Debord (La Société du spectacle, 1967) ou avec l'économie de l'attention. À l'oral, une question sur Bilbao ou sur la pyramide du Louvre est un bon test de nuance : reconnaissez la réussite, mais montrez que vous en comprenez les conditions et les limites.Enfin, utilisez l'actualité : les Pritzker récents (Kéré, Lacaton & Vassal, Yamamoto, Liu Jiakun), les débats sur les stades de la Coupe du monde 2022, Neom, les tours de Paris (Triangle). Le jury attend que vous ayez un avis argumenté sur ce que doit être l'architecture aujourd'hui.
Sources
Questions d'oral
1Qu'est-ce que le postmodernisme en architecture ?2L'effet Bilbao est-il un mythe ?3L'architecture doit-elle être spectaculaire ?4Un architecte peut-il construire pour n'importe quel régime ?5En quoi l'ordinateur a-t-il changé l'architecture ?
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