Qu'est-ce que la bande dessinée ? Le neuvième art, de Töpffer au roman graphique
Notion
8 min de lecture1827 – aujourd'huiLa bande dessinée est un art séquentiel : des images juxtaposées qui racontent. Inventée par Töpffer (1827), industrialisée par la presse américaine (1895), portée par l'école franco-belge (Hergé, Franquin) et le manga japonais (Tezuka), longtemps méprisée puis consacrée « neuvième art », elle est aujourd'hui en France le secteur le plus dynamique de l'édition (un livre vendu sur quatre), tirée par le manga, le roman graphique et le festival d'Angoulême.
Définition
La bande dessinée est, selon Will Eisner, un art séquentiel : une narration par des images fixes disposées en séquence, généralement accompagnées de texte (bulles, récitatifs), sur un support imprimé ou numérique. Scott McCloud (L'art invisible, 1993) la définit comme des « images juxtaposées en séquence délibérée, destinées à transmettre une information ou à produire une réaction esthétique ».Son vocabulaire : la case (vignette), la bande (strip, une ligne de cases), la planche (la page), la bulle (phylactère, inventée avec la BD moderne), le récitatif (texte narratif hors bulle), la gouttière (l'espace blanc entre les cases, où le lecteur reconstitue le mouvement : c'est l'ellipse, cœur du langage), l'onomatopée, le découpage et la mise en page. Thierry Groensteen parle de solidarité iconique : chaque case fait sens avec les autres.Ses grandes traditions : la franco-belge (album cartonné de 48 ou 64 pages, ligne claire, Tintin, Astérix), les comics américains (fascicules mensuels, super-héros, Marvel et DC), le manga japonais (noir et blanc, lecture de droite à gauche, prépublication en magazines) ; et ses formats : le strip de presse, l'album, le comic book, le roman graphique (récit long, souvent autobiographique ou documentaire, pour adultes), le webtoon (BD verticale conçue pour smartphone, Corée du Sud). Le terme neuvième art est popularisé en France dans les années 1960 (Francis Lacassin, Morris et Vankeer dans Spirou, 1964).
Contexte
Les ancêtres sont nombreux (colonne Trajane, tapisserie de Bayeux, gravures de Hogarth, images d'Épinal), mais l'inventeur reconnu est le Genevois Rodolphe Töpffer : ses « histoires en estampes » (Histoire de M. Jabot, 1833, dessinée en 1827) combinent dessin et texte en séquence, et Goethe les admire. Le XIXe siècle produit Wilhelm Busch (Max und Moritz, 1865, Allemagne) et Christophe (La Famille Fenouillard, 1889, France). La BD moderne naît dans la presse américaine : The Yellow Kid (Outcault, 1895, premier usage régulier de la bulle), Little Nemo (Winsor McCay, 1905), Krazy Kat ; les journaux Hearst et Pulitzer se disputent les dessinateurs. Les années 1930 inventent le comic book et le super-héros : Superman (Siegel et Shuster, 1938), Batman (1939), Captain America, puis Marvel dans les années 1960 (Stan Lee, Jack Kirby : Spider-Man, les X-Men).En Europe, Hergé crée Tintin (1929, Le Petit Vingtième) et la ligne claire ; le journal Spirou (1938) et Le Journal de Tintin (1946) fondent l'école franco-belge (Franquin, Morris, Peyo, Jijé, Jacobs), puis Pilote (1959) lance Astérix (Goscinny et Uderzo) et, dans les années 1970, la BD adulte (Gotlib, Bretécher, Mœbius, Métal hurlant 1975, Fluide glacial, L'Écho des savanes). Au Japon, Osamu Tezuka (Astro Boy, 1952) invente le manga moderne. Une loi française de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse censure les comics américains et pèse sur la BD jusque dans les années 1970.La reconnaissance vient dans les années 1960-1990 : le Club des bandes dessinées (1962, Resnais, Lacassin), le festival d'Angoulême (1974), le musée d'Angoulême et la Cité internationale de la bande dessinée (1990), le roman graphique (Maus d'Art Spiegelman, prix Pulitzer 1992 ; Persepolis de Marjane Satrapi, 2000) et l'entrée en Sorbonne (thèses, Groensteen). Depuis 2000, le marché français explose : le manga (près de la moitié des ventes en volume, la France est le deuxième marché mondial après le Japon), Astérix et Titeuf en tête des ventes, Riad Sattouf, Zep, Pénélope Bagieu, et le webtoon coréen. En 2020, l'Année de la BD (« BD 2020 ») consacre officiellement le neuvième art.
Mécanismes
Le langage de la BD. L'unité n'est pas la case mais la relation entre cases : la gouttière est le lieu de l'ellipse, où le lecteur reconstruit le temps (McCloud parle de « clôture », closure). Le dessinateur joue sur la taille des cases (une grande case dilate le temps), leur rythme (le gaufrier régulier d'Watchmen contre les éclatements de Mœbius), le cadrage (emprunté au cinéma : plongée, gros plan), la lecture (en Z sur la page occidentale, en N inversé sur la page japonaise), le texte (bulle, lettrage, onomatopée dessinée).Les styles. La ligne claire (Hergé : contour net, aplats de couleur, pas d'ombres, lisibilité totale), le style atome (Franquin, années 1950), le gros nez (Uderzo, Peyo), le réalisme (Giraud, Pratt), le style manga (grands yeux, lignes de vitesse, trames), l'underground (Crumb), le dessin de presse. Le style est un discours : la ligne claire dit la clarté du monde, le trait de Sattouf dit l'enfance.L'économie. En France, l'album cartonné à 12-15 euros et le manga à 7 euros ; les auteurs sont précaires (rapport Racine, 2020 : 53 % gagnent moins que le SMIC), les éditeurs concentrés (Média-Participations avec Dargaud, Dupuis, Le Lombard ; Glénat ; Delcourt ; Casterman chez Gallimard ; Pika, Kana, Kurokawa pour le manga). La BD représente environ 25 % des livres vendus en volume et 17 % en valeur (2023) ; le manga a représenté jusqu'à 55 % des ventes de BD en 2021 (effet du « pass Culture »).Les adaptations. La BD nourrit le cinéma (Marvel, 30 milliards de dollars au box-office ; Astérix, Tintin par Spielberg, Persepolis, Le Chat du rabbin), l'animation (l'anime japonais), les séries (The Walking Dead, The Boys, Arcane) et les jeux vidéo.
Enjeux & débats
1) Un art mineur ? Longtemps rangée avec la « paralittérature » pour enfants (loi de 1949, méfiance des enseignants), la BD a conquis le statut d'art (Angoulême, Louvre, prix littéraires) sans perdre son public ; certains auteurs (Joann Sfar, Blutch) refusent le terme « neuvième art », jugé compensatoire, ou le « roman graphique », jugé snob. La question est celle de toute culture populaire : qui décide de la légitimité ?2) Manga contre franco-belge. L'arrivée massive du manga (depuis Akira et le Club Dorothée, années 1990) a inquiété (perte d'identité, lecture inversée, violence), puis a régénéré le marché : la moitié des jeunes lecteurs lisent du manga, et une génération d'auteurs français (« manfra », Tony Valente, Radiant) en est issue. Le débat sur l'invasion culturelle s'est retourné en débat sur la mondialisation créative.3) La précarité des auteurs. Le rapport Racine (2020) a révélé qu'une majorité d'auteurs de BD vivent sous le seuil de pauvreté malgré le succès du secteur ; la grève des auteurs à Angoulême (2020), le mouvement pour un statut, les négociations sur le droit d'auteur et l'irruption de l'IA générative (images sans dessinateur) sont au cœur des débats professionnels.4) Représentations. Tintin au Congo (1931, colonialisme) et sa mise en cause judiciaire (Belgique, 2012), les femmes dans la BD (le « collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme », 2015, après une sélection Angoulême 100 % masculine ; premières grandes prix femmes : Florence Cestac 2000, Rumiko Takahashi 2019, Julie Doucet 2022, Posy Simmonds 2024), les stéréotypes dans les comics : la BD est un terrain des débats sur la représentation, avec la question de la contextualisation des œuvres anciennes.5) Le numérique. Les webtoons (Webtoon Naver, Piccoma) et la lecture sur smartphone changent le format (défilement vertical, épisodes courts) et l'économie (gratuit puis payant, coréenne) ; le piratage massif du manga (scantrad) et l'IA générative posent des questions de droit et de création.
Exemples
- Töpffer (1827-1833) : M. Jabot, M. Vieux Bois ; Goethe : « il pétille de talent et d'esprit ».
- The Yellow Kid (1895) : à l'origine du terme « presse jaune » (yellow journalism).
- Superman (1938) : Siegel et Shuster vendent les droits 130 dollars ; Action Comics n°1 vendu 6 millions de dollars en 2024.
- Tintin (1929) : 24 albums, 275 millions d'exemplaires, traduit en 130 langues ; Tintin au Tibet (1960) préféré d'Hergé.
- Astérix (1959) : 40 albums, 400 millions d'exemplaires, série la plus vendue de la BD européenne ; Astérix chez les Pictes premier album sans Goscinny ni Uderzo (2013).
- Maus (1980-1991) : Art Spiegelman, la Shoah avec des souris et des chats ; prix Pulitzer spécial 1992 ; retiré d'un programme scolaire du Tennessee en 2022, best-seller aussitôt.
- Persepolis (2000-2003) : Marjane Satrapi, l'Iran de la révolution ; 2 millions d'exemplaires, film prix du jury à Cannes 2007.
- Angoulême : 200 000 visiteurs, Grand Prix annuel ; 2020, Année de la BD.
- Chiffres 2023 : 85 millions de BD vendues en France, 25 % du marché du livre en volume ; manga près de 45 % des ventes de BD.
Pièges & confusions
- Confondre BD, roman graphique et manga. Ce sont des formats et des traditions au sein d'un même art.
- Dater la BD de Tintin ou de Superman. Töpffer (1827) et The Yellow Kid (1895) précèdent.
- Croire que le neuvième art est une expression officielle. C'est une conquête symbolique des années 1960.
- Réduire la BD à la jeunesse. Maus, Persepolis, L'Arabe du futur sont des œuvres adultes majeures.
- Oublier l'économie. Succès du secteur et pauvreté des auteurs : ce paradoxe est un excellent point d'oral.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Qu'est-ce qu'un art ? », « La culture populaire est-elle une culture ? », « L'image remplace-t-elle le texte ? », « Faut-il hiérarchiser les arts ? », « La mondialisation appauvrit-elle les cultures ? ». Fiche d'entrée pour tout le thème ; elle donne le vocabulaire (case, gouttière, ellipse) que le jury attend pour toute analyse.À l'oral, tenez la définition (art séquentiel, ellipse), la chronologie en six dates (1827, 1895, 1929, 1938, 1952, 1974), les trois traditions et trois chiffres (25 % du livre, 45 % de manga, 53 % d'auteurs sous le SMIC). Ayez Maus et Persepolis comme preuves de l'art adulte, et le rapport Racine comme actualité sociale. Le paradoxe (art consacré, auteurs pauvres) est votre meilleure conclusion.Angle d'attaque conseillé : partir de la gouttière (l'espace blanc entre deux cases) pour montrer que la BD est l'art de ce qu'on ne montre pas, puis élargir à l'histoire et à l'économie.
Sources
Questions d'oral
1Comment définir la bande dessinée et qu'est-ce qui la distingue de l'illustration ?2Pourquoi Töpffer est-il considéré comme l'inventeur de la BD ?3Que sont la ligne claire et l'école franco-belge ?4Comment la BD est-elle devenue le « neuvième art » ?5Qu'a changé l'arrivée du manga en France ?
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