La naissance du royaume : Clovis, Charlemagne, Hugues Capet et la construction capétienne

    Événement
    8 min de lecture481-1328

    La France n'est pas née d'un coup : Clovis fait des Francs un peuple chrétien (496), Charlemagne un empire (800), le traité de Verdun (843) découpe une Francie occidentale, et Hugues Capet (987) fonde une dynastie qui, de Philippe Auguste à Philippe le Bel, transforme un petit domaine autour de Paris en royaume le plus puissant d'Europe. Cette construction patiente, par le sacre, la guerre, le mariage et le droit, est la matrice de l'État français.

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    Définition

    La monarchie française médiévale repose sur quelques institutions et notions :
    • le sacre : cérémonie religieuse (à Reims, avec l'huile de la Sainte Ampoule, depuis Pépin le Bref en 751 et Louis le Pieux en 816) qui fait du roi un personnage sacré, « lieutenant de Dieu », capable de guérir les écrouelles (le roi thaumaturge étudié par Marc Bloch) ;
    • la dynastie et l'hérédité : les Capétiens font élire et sacrer leur fils aîné de leur vivant jusqu'en 1179, puis l'hérédité s'impose ; la loi salique (réinterprétée au XIVe siècle) exclut les femmes de la succession ;
    • le domaine royal : les terres que le roi possède directement (en 987, à peine Paris, Orléans, Senlis) par opposition aux fiefs des grands vassaux ; l'histoire capétienne est celle de son extension ;
    • la féodalité : le roi est le suzerain suprême d'une pyramide de vassaux (hommage, fief, service) mais n'est longtemps qu'un seigneur parmi d'autres ;
    • les institutions : la cour devient conseil, le Parlement (cour de justice, XIIIe siècle), la Chambre des comptes, les baillis et sénéchaux (Philippe Auguste), les légistes (Philippe le Bel) qui théorisent que « le roi est empereur en son royaume » ;
    • les dynasties : Mérovingiens (481-751), Carolingiens (751-987), Capétiens directs (987-1328).

    Contexte

    Les Francs. Peuple germanique installé en Gaule du Nord, les Francs sont unifiés par Clovis (481-511), roi mérovingien qui bat Syagrius à Soissons (486, le « vase de Soissons »), les Alamans à Tolbiac et les Wisigoths à Vouillé (507), et se fait baptiser à Reims par saint Remi (496 selon la tradition, entre 496 et 508 selon les historiens) : en choisissant le catholicisme et non l'arianisme des autres rois barbares, il gagne l'appui des évêques et de la population gallo-romaine. Ses successeurs, les « rois fainéants », laissent le pouvoir aux maires du palais : Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers (732), et son fils Pépin le Bref dépose le dernier Mérovingien avec l'accord du pape et se fait sacrer (751), fondant les Carolingiens.
    Charlemagne (768-814) conquiert la Lombardie, la Saxe (au prix de massacres), la Bavière, combat en Espagne (Roncevaux, 778, d'où la Chanson de Roland), est couronné empereur par le pape Léon III à Rome le 25 décembre 800 ; il organise son empire (comtes, missi dominici, capitulaires), restaure les lettres (la « renaissance carolingienne », Alcuin, l'école d'Aix-la-Chapelle, la minuscule caroline) et devient le « père de l'Europe » revendiqué par la France et l'Allemagne. Son empire est partagé par ses petits-fils au traité de Verdun (843) : la Francie occidentale de Charles le Chauve est l'embryon de la France, la Lotharingie entre les deux (source de mille ans de conflits franco-allemands). Les invasions vikings (siège de Paris, 885 ; Normandie concédée à Rollon, 911) affaiblissent les Carolingiens.
    Les Capétiens. En 987, les grands élisent Hugues Capet, duc des Francs, contre le prétendant carolingien : le domaine royal est minuscule, mais la dynastie dure. Louis VI (1108-1137) soumet les seigneurs pillards d'Île-de-France, avec Suger, abbé de Saint-Denis ; Louis VII épouse puis répudie Aliénor d'Aquitaine (1152), qui apporte l'Ouest à Henri Plantagenêt, roi d'Angleterre : naissance de l'« empire Plantagenêt » et du conflit franco-anglais. Philippe Auguste (1180-1223) confisque la Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine à Jean sans Terre (1204) et gagne Bouvines (1214) : le domaine quadruple, Paris est fortifié (Louvre, enceinte), l'administration naît. Saint Louis (1226-1270) incarne le roi justicier (le chêne de Vincennes), croisé (deux croisades, mort à Tunis), arbitre de l'Europe ; il est canonisé en 1297. Philippe le Bel (1285-1314) affronte le pape Boniface VIII (Anagni, 1303), installe la papauté à Avignon, supprime les Templiers (1307-1314), convoque les premiers États généraux (1302) et s'appuie sur les légistes : c'est la naissance de l'État moderne. Ses trois fils meurent sans héritier mâle (les « rois maudits ») : en 1328, la couronne passe aux Valois, et l'Angleterre conteste : la guerre de Cent Ans commence.

    Mécanismes

    Le sacre et la légitimité. Le roi capétien est faible militairement mais fort symboliquement : sacré, il est d'une autre nature que les grands ; les récits (la Sainte Ampoule apportée par une colombe, les fleurs de lys, l'oriflamme de Saint-Denis, la guérison des écrouelles) construisent la religion royale. Suger et Saint-Denis, puis les Grandes Chroniques de France, écrivent l'histoire officielle : le roman national a commencé au XIIe siècle.
    L'extension du domaine. Par la guerre (Philippe Auguste), la confiscation féodale (le vassal félon perd son fief : Jean sans Terre en 1202), le mariage (la Champagne par Philippe le Bel, la Bretagne plus tard), l'achat et l'héritage ; le roi joue du droit féodal contre les féodaux. À la mort de Philippe le Bel, le domaine couvre les deux tiers du royaume.
    La construction administrative. Baillis et sénéchaux (agents royaux salariés, révocables, envoyés en province : l'ancêtre des préfets), le Parlement de Paris (justice royale supérieure), la Chambre des comptes, la monnaie royale, les enquêteurs de Saint Louis, les légistes de Philippe le Bel (Nogaret, Flote) qui importent le droit romain et affirment la souveraineté ; la fiscalité naît avec les guerres (décimes sur le clergé, altération des monnaies, « faux-monnayeur » Philippe le Bel).
    La lutte avec l'Église. Le roi « très chrétien » défend l'Église (croisades) et s'en affranchit (Philippe le Bel contre Boniface VIII : la bulle Unam Sanctam de 1302 affirme la supériorité du pape, l'attentat d'Anagni y répond) : le gallicanisme (l'Église de France sous protection royale) est né.

    Enjeux & débats

    1) Clovis, fondateur de la France ? Le baptême est célébré comme naissance de la « fille aînée de l'Église » (Jean-Paul II à Reims, 1996) ; les historiens rappellent que Clovis est un roi franc, pas français, que la date est incertaine et que le royaume n'a pas de continuité territoriale avec la France. La date est une construction mémorielle du XIXe siècle (et de la droite catholique) ; la République lui a préféré Vercingétorix.
    2) Charlemagne, français ou allemand ? Les deux nations l'ont revendiqué (Aix-la-Chapelle est en Allemagne, il parlait le francique) ; l'Europe en a fait son symbole (prix Charlemagne, 1950). Les historiens le disent simplement franc, et son empire un ensemble sans nation.
    3) Une monarchie « féodale » ou « nationale » ? La thèse classique (Lavisse) fait des Capétiens les bâtisseurs de la France ; les médiévistes (Duby, Le Goff) insistent sur le hasard (la survie dynastique), la lenteur et le rôle des autres acteurs (villes, Église, seigneurs). Le sentiment national naît plus tard, à la guerre de Cent Ans.
    4) Les Templiers et la raison d'État. Le procès des Templiers (1307-1314), fondé sur des aveux extorqués sous la torture, est lu comme le premier grand procès politique et fiscal ; Philippe le Bel y inaugure la raison d'État. Le mythe (la malédiction de Jacques de Molay, Les Rois maudits de Druon) a recouvert l'histoire.
    5) La loi salique. Inventée après coup (1328, puis 1358) pour exclure les femmes et les prétendants anglais, elle a été présentée comme « loi fondamentale » du royaume ; elle est l'exemple d'une tradition fabriquée, qui explique aussi pourquoi la France n'a jamais eu de reine régnante.

    Exemples

    • Le vase de Soissons (486) : Clovis fend le crâne du guerrier qui avait brisé le vase : « Souviens-toi du vase de Soissons » ; anecdote de Grégoire de Tours devenue leçon d'école.
    • Roncevaux (778) : l'arrière-garde de Charlemagne massacrée par les Basques ; devenue combat contre les Sarrasins dans la Chanson de Roland (vers 1100).
    • Verdun (843) : le premier texte en langue romane, les Serments de Strasbourg (842), est lié à ce partage : naissance du français et de la France la même année, dit-on.
    • Bouvines (27 juillet 1214) : victoire contre l'empereur, le comte de Flandre et Jean sans Terre ; Georges Duby y voit l'un des premiers moments de ferveur « nationale » ; Paris fête le roi trois jours.
    • Saint Louis rendant la justice sous le chêne de Vincennes : image de Joinville ; le roi rachète la couronne d'épines et fait bâtir la Sainte-Chapelle (1248).
    • Anagni (1303) : Nogaret et Colonna giflent (selon la légende) le pape Boniface VIII ; il meurt un mois plus tard.
    • Le bûcher des Templiers (18 mars 1314) : Jacques de Molay brûlé sur l'île de la Cité, maudissant (dit-on) le roi et le pape, tous deux morts dans l'année.
    • Reims : 33 rois sacrés, de Louis le Pieux à Charles X (1825) ; Jeanne d'Arc y conduit Charles VII (1429).

    Pièges & confusions

    • Faire de Clovis un roi de France. Il est roi des Francs ; la France n'existe pas encore comme territoire ni comme nom.
    • Confondre Charles Martel, Pépin le Bref et Charlemagne. Grand-père (Poitiers 732), père (sacre 751), fils (empereur 800).
    • Croire que Hugues Capet est puissant. Son domaine tient dans l'Île-de-France ; la dynastie a survécu par la chance biologique et le sacre.
    • Dater la loi salique de Clovis. Le texte mérovingien concerne les terres ; son usage successoral est une invention du XIVe siècle.
    • Oublier Aliénor d'Aquitaine. Son remariage (1152) crée l'empire Plantagenêt et trois siècles de conflit.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Le pouvoir a-t-il besoin du sacré ? », « Qu'est-ce qu'un État ? », « La nation précède-t-elle l'État ? », « L'Europe a-t-elle des racines chrétiennes ? », « Peut-on fabriquer une tradition ? ». Fiche de fond sur la genèse de l'État, utile pour toute question sur la légitimité et la souveraineté.
    À l'oral, tenez les trois dynasties, six rois (Clovis, Charlemagne, Hugues Capet, Philippe Auguste, Saint Louis, Philippe le Bel), trois mécanismes (sacre, extension du domaine, administration) et deux débats (Clovis 1996, la loi salique). Le roi thaumaturge de Marc Bloch et le « dimanche de Bouvines » de Duby sont les références historiographiques qui distinguent.
    Angle d'attaque conseillé : partir du domaine minuscule de 987 (Paris et Orléans) pour montrer comment, en trois siècles, une dynastie sans puissance a fait un État, par le sacré et le droit plus que par la force.

    Sources

    • Marc Bloch, Les Rois thaumaturges (1924)
    • Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines (1973)
    • Jacques Le Goff, Saint Louis (1996)
    • Michel Rouche, Clovis (1996)
    • Jean Favier, Philippe le Bel (1978)

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