Vichy, la Résistance et la Libération (1940-1945) : les années noires et leur mémoire

    Événement
    8 min de lecture1940-1945

    Entre juin 1940 et mai 1945, la France a été vaincue, occupée, divisée : l'État français de Pétain collabore, exclut les juifs et livre 76 000 d'entre eux à la déportation ; la France libre de De Gaulle et la Résistance intérieure (Jean Moulin, le CNR) refusent la défaite et préparent la Libération (1944) et le programme social d'après-guerre. La mémoire de ces années, du mythe résistancialiste au « syndrome de Vichy » et au discours de Chirac (1995), est un chapitre de l'histoire à part entière.

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    Définition

    Les acteurs et les termes :
    • l'État français (« Vichy », 1940-1944) : régime issu du vote du 10 juillet 1940, dirigé par le maréchal Pétain (chef de l'État) et Laval (chef du gouvernement 1940 et 1942-1944), Darlan (1941-1942) ; devise « Travail, Famille, Patrie », Révolution nationale (antiparlementaire, corporatiste, catholique, antisémite), collaboration d'État (Montoire, 24 octobre 1940), statuts des juifs (3 octobre 1940, 2 juin 1941), Milice (1943), STO (1943) ;
    • l'Occupation : zone occupée (nord et ouest), zone libre jusqu'en novembre 1942, Alsace-Moselle annexée, Nord rattaché à Bruxelles ; réquisitions, rationnement, marché noir, 1,8 million de prisonniers ; la Gestapo, la Shoah en France (rafle du Vel' d'Hiv', 16-17 juillet 1942 ; Drancy ; 76 000 déportés juifs, 2 500 survivants) ;
    • la France libre : le général de Gaulle à Londres, appel du 18 juin 1940, Forces françaises libres (Bir Hakeim, 1942), Comité français de libération nationale (Alger, 1943), Gouvernement provisoire (juin 1944) ;
    • la Résistance intérieure : mouvements (Combat, Libération, Franc-Tireur au sud ; OCM, Libération-Nord au nord), réseaux de renseignement, presse clandestine, FTP communistes, maquis (Vercors, Glières), unifiés par Jean Moulin au Conseil national de la Résistance (27 mai 1943) et dans les FFI (1944) ; programme du CNR (15 mars 1944) ;
    • la Libération (6 juin 1944 Normandie, 15 août Provence, 25 août Paris, 23 novembre Strasbourg ; 8 mai 1945) et l'épuration (9 000 exécutions sommaires, 1 500 légales, 50 000 indignités nationales).
    Notions : collaboration et collaborationnisme (les partis parisiens, Doriot, Déat), attentisme (la majorité), résistance, Justes (4 000 Français reconnus par Yad Vashem), résistancialisme (mythe d'une France unanimement résistante), syndrome de Vichy (Henry Rousso : la mémoire refoulée puis obsédante).

    Contexte

    La défaite et Vichy. Six semaines (10 mai-22 juin 1940), 100 000 morts, l'exode de 8 millions de personnes, l'armistice signé à Rethondes ; Pétain, héros de Verdun, obtient les pleins pouvoirs et fonde un régime autoritaire à Vichy. La Révolution nationale veut régénérer une France « décadente » (retour à la terre, culte du chef, exclusion des juifs, des francs-maçons, des communistes, des étrangers) ; la collaboration est choisie (poignée de main de Montoire, 24 octobre 1940 ; « J'entre aujourd'hui dans la voie de la collaboration ») pour obtenir une place dans l'Europe allemande ; Laval « souhaite la victoire de l'Allemagne » (22 juin 1942). Vichy légifère seul contre les juifs (statuts, aryanisation, recensement) et livre les juifs étrangers puis français : la rafle du Vel' d'Hiv' (13 152 personnes, dont 4 000 enfants, arrêtées par la police française). Après novembre 1942 (débarquement allié en Afrique du Nord, invasion de la zone sud, sabordage de la flotte à Toulon), Vichy n'est plus qu'un État satellite ; la Milice de Darnand (1943) traque résistants et juifs ; le STO (février 1943, 650 000 travailleurs envoyés en Allemagne) pousse les jeunes vers les maquis.
    La Résistance. Le 18 juin 1940, de Gaulle, sous-secrétaire d'État inconnu, refuse l'armistice à la BBC (« la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre ») ; condamné à mort, il rallie l'Empire (AEF, Leclerc) et quelques milliers d'hommes, puis s'impose aux Alliés grâce à la Résistance intérieure. Celle-ci naît en ordre dispersé (le musée de l'Homme, les journaux Combat, Libération, Défense de la France, le PCF après juin 1941), se militarise (attentats, sabotages, répression : Châteaubriant, 27 otages fusillés, 22 octobre 1941 ; Guy Môquet) et s'unifie : Jean Moulin, ancien préfet, parachuté en janvier 1942, crée le CNR (27 mai 1943, rue du Four), qui reconnaît de Gaulle ; arrêté à Caluire le 21 juin 1943, torturé par Klaus Barbie, il meurt le 8 juillet. Le programme du CNR (mars 1944) prévoit la Sécurité sociale, les nationalisations, la presse libre. Les maquis (Vercors, juin-juillet 1944, 800 morts) et les FFI (200 000 hommes) participent à la Libération ; Oradour-sur-Glane (10 juin 1944, 643 victimes) et Tulle rappellent le prix.
    Libération et épuration. Le 6 juin (Overlord), la 2e DB de Leclerc entre dans Paris le 25 août (« Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! ») ; de Gaulle impose le Gouvernement provisoire contre les projets d'administration alliée et contre les communistes, rétablit la République (« elle n'a jamais cessé d'être ») et lance les réformes du CNR (vote des femmes 21 avril 1944, Sécurité sociale octobre 1945, nationalisations, comités d'entreprise, ENA). L'épuration (sauvage puis légale : Pétain condamné à mort et gracié, Laval fusillé, Brasillach fusillé, Céline en fuite) laisse un sentiment d'injustice ; les amnisties de 1951 et 1953 tournent la page. Le 8 mai 1945, la France est parmi les vainqueurs (signature de Berlin, siège à l'ONU) ; le même jour, Sétif ouvre la guerre coloniale.

    Mécanismes

    Pourquoi Vichy ? Le traumatisme de la défaite, le prestige de Pétain (le « bouclier »), la haine de la IIIe République et du Front populaire, la peur du communisme, un pays rural et catholique séduit par la Révolution nationale ; le maréchalisme (l'attachement à la personne) diffère du pétainisme (l'adhésion au régime) et de la collaboration. Robert Paxton (1973) a montré que Vichy a proposé la collaboration à l'Allemagne, non l'inverse, et que la persécution des juifs fut une initiative française.
    Pourquoi la Résistance ? Le refus (« le premier acte de résistance est un non »), le patriotisme, la foi, l'antifascisme, le communisme après 1941, la révolte contre le STO ; un phénomène minoritaire (2 % de la population engagée activement selon les estimations) mais qui a permis à la France de sortir de la guerre du côté des vainqueurs, de rétablir la République et de fonder l'État social.
    La mémoire (Rousso). Quatre phases : le deuil inachevé (1944-1954, épuration, amnisties), le refoulement (1954-1971, le mythe gaullien et communiste d'une France résistante, La Grande Vadrouille), le miroir brisé (1971-1974 : Le Chagrin et la Pitié d'Ophuls, Paxton, Lacombe Lucien), l'obsession (depuis 1974 : procès Barbie 1987, Touvier 1994, Papon 1998, Bousquet assassiné en 1993, l'affaire Mitterrand-Bousquet 1994, Chirac au Vel' d'Hiv' le 16 juillet 1995 : « la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable »). La reconnaissance de la responsabilité de l'État (Chirac, puis Macron en 2017 : « c'est bien la France qui a organisé la rafle ») met fin à la thèse gaullienne de Vichy « nul et non avenu ».
    Les Justes et la survie. Les trois quarts des juifs de France ont survécu (contre un quart aux Pays-Bas) grâce à la dispersion, à la zone sud, à l'aide des Français (Le Chambon-sur-Lignon, les réseaux d'enfants, l'OSE), aux protestations épiscopales (Mgr Saliège, août 1942) et à la résistance passive de certains fonctionnaires : le tableau est double, État complice et société protectrice.

    Enjeux & débats

    1) Vichy, bouclier ou glaive ? La thèse du bouclier (Pétain aurait protégé les Français en négociant) est celle de sa défense au procès (1945) et de Robert Aron (1954) ; Paxton l'a détruite : Vichy n'a rien obtenu, a devancé les demandes allemandes (statut des juifs, livraison des enfants) et a fait la police contre ses propres citoyens. Le débat est clos historiographiquement mais ressurgit politiquement (Zemmour en 2021 : « Vichy a protégé les juifs français », démenti par tous les historiens).
    2) La France, résistante ou attentiste ? Le résistancialisme (de Gaulle : « la France entière ») a servi la réconciliation nationale ; la réalité est une minorité active, une majorité attentiste, une minorité collaboratrice ; les historiens (Pierre Laborie) parlent d'une opinion « à double pensée » évolutive. Le débat porte sur l'utilité du mythe et sur la justice envers les vrais résistants.
    3) Faut-il juger cinquante ans après ? Les procès Barbie, Touvier, Papon ont posé la question de l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité (loi de 1964), de la valeur pédagogique d'un procès tardif et de la responsabilité d'un fonctionnaire (Papon, secrétaire général de la préfecture de Gironde, condamné en 1998 pour complicité) ; la mémoire de la Shoah est devenue centrale (Mémorial de la Shoah 2005, Klarsfeld, Lanzmann).
    4) De Gaulle et les communistes. Deux Résistances, deux mémoires, une rivalité (le PCF, « parti des 75 000 fusillés », en réalité 4 500) ; de Gaulle a désarmé les milices patriotiques et empêché l'insurrection, ce que certains lisent comme le sauvetage de la démocratie et d'autres comme une confiscation de la Libération.
    5) L'héritage du CNR. La Sécurité sociale, les nationalisations, les comités d'entreprise, le statut de la fonction publique sont l'héritage de la Résistance ; le débat sur le « modèle social français » y renvoie sans cesse (« les jours heureux »), et sa remise en cause (Denis Kessler, 2007 : « défaire méthodiquement le programme du CNR ») est un enjeu politique.

    Exemples

    • L'appel du 18 juin 1940 : peu entendu, non enregistré ; l'affiche « À tous les Français » (août 1940) est plus connue ; texte inscrit au registre Mémoire du monde de l'UNESCO.
    • Montoire (24 octobre 1940) : la poignée de main Pétain-Hitler ; le discours du 30 octobre : « C'est dans l'honneur et pour maintenir l'unité française… que j'entre aujourd'hui dans la voie de la collaboration ».
    • Le Vel' d'Hiv' (16-17 juillet 1942) : 13 152 juifs arrêtés par 9 000 policiers français ; 4 115 enfants ; moins de 100 survivants.
    • Jean Moulin : parachuté avec un microfilm dans une boîte d'allumettes ; le CNR rue du Four ; Caluire, Barbie ; Panthéon 1964 (discours de Malraux : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège »).
    • Guy Môquet (17 ans, 22 octobre 1941) : « Vous tous qui restez, soyez dignes de nous » ; lettre lue dans les lycées (2007), polémique.
    • Le Chambon-sur-Lignon : 3 000 à 5 000 juifs cachés par des protestants ; village Juste parmi les nations.
    • Oradour-sur-Glane (10 juin 1944) : 643 morts, la division Das Reich ; ruines conservées ; Hollande et Gauck en 2013.
    • Chirac, 16 juillet 1995 : « Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'État français » ; rupture avec la position gaullienne.

    Pièges & confusions

    • Confondre collaboration d'État et collaborationnisme. Vichy collabore ; Doriot, Déat, Brasillach sont les fascistes de Paris.
    • Dire que Vichy était « la France ». Juridiquement, la République a déclaré ses actes nuls (1944) ; historiquement, Chirac a reconnu la responsabilité de l'État. Tenez les deux niveaux.
    • Croire au mythe des 75 000 fusillés. Environ 4 500 fusillés au total ; le chiffre communiste est une légende.
    • Ignorer Paxton. Sa thèse (1973) est la référence : Vichy a proposé la collaboration et persécuté seul.
    • Oublier que la Libération est aussi une fondation. Vote des femmes, Sécurité sociale, nationalisations : la France de 1945 naît du CNR.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il obéir à l'État ? », « Résister est-il un devoir ? », « Peut-on juger le passé ? », « La mémoire est-elle une histoire ? », « Une nation peut-elle se pardonner ? », « L'État doit-il reconnaître ses fautes ? ». Fiche à relier à la Shoah, à de Gaulle, à Arendt (la banalité du mal, Papon) et aux lois mémorielles.
    À l'oral, tenez la chronologie (juin 1940, octobre 1940, juillet 1942, novembre 1942, mai 1943, juin 1944, août 1944, mai 1945), les acteurs (Pétain, Laval, de Gaulle, Moulin), les chiffres (76 000, 13 152, 650 000 STO, 1,8 million de prisonniers), la thèse de Paxton, les phases de Rousso et le discours de Chirac. Le jury de Sciences Po attend une lecture nuancée : État complice, société double, mémoire évolutive.
    Angle d'attaque conseillé : partir de deux dates du même jour, le 8 mai 1945 (victoire à Berlin, massacre à Sétif), pour montrer que la Libération est un triomphe et l'ouverture d'un autre drame.

    Sources

    • Robert Paxton, La France de Vichy (1973)
    • Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy (1987)
    • Olivier Wieviorka, Histoire de la Résistance (2013)
    • Fondation de la Résistance
    • Mémorial de la Shoah

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