De Gaulle et la Ve République : de 1958 à nos jours, un régime et ses présidents

    Événement
    8 min de lecture1958 – aujourd'hui

    Rappelé par la crise algérienne, de Gaulle fonde en 1958 une République à exécutif fort, que l'élection du président au suffrage universel (1962) rend présidentielle : le régime a survécu à Mai 68, à l'alternance (1981), aux cohabitations (1986, 1993, 1997), au quinquennat (2000) et à huit présidents. Décolonisation, Trente Glorieuses, construction européenne, révolutions sociétales (1975, 1981, 2013) et crises récentes (Gilets jaunes, dissolution de 2024) jalonnent une histoire où la question du pouvoir présidentiel reste centrale.

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    Définition

    La Ve République est le régime fondé par la Constitution du 4 octobre 1958, rédigée par Michel Debré sous l'autorité de de Gaulle, approuvée par référendum (79 %). Caractères : un président puissant (art. 5 arbitre, art. 8 nomme le Premier ministre, art. 12 dissout, art. 16 pouvoirs exceptionnels, art. 11 référendum), élu au suffrage universel direct depuis la révision de 1962 (référendum du 28 octobre), pour sept ans puis cinq ans (2000) ; un Premier ministre et un gouvernement responsables devant l'Assemblée (art. 49) ; un Parlement rationalisé (domaine de la loi limité, art. 49-3, ordre du jour) ; un Conseil constitutionnel (devenu gardien des libertés depuis 1971 et la QPC de 2008). Le régime est semi-présidentiel (Duverger) : présidentiel quand président et majorité coïncident, parlementaire en cohabitation.
    Les présidents : de Gaulle (1959-1969), Pompidou (1969-1974), Giscard d'Estaing (1974-1981), Mitterrand (1981-1995), Chirac (1995-2007), Sarkozy (2007-2012), Hollande (2012-2017), Macron (depuis 2017). Les notions : gaullisme (indépendance nationale, État fort, rassemblement au-dessus des partis, référendum), alternance, cohabitation, fait majoritaire, quinquennat, présidentialisation, Trente Glorieuses (Fourastié : 1945-1975), décolonisation, Mai 68, construction européenne.

    Contexte

    De Gaulle (1958-1969). Le 13 mai 1958, l'insurrection d'Alger renverse la IVe République ; de Gaulle, investi le 1er juin, fonde la Ve, résout l'Algérie (autodétermination 1959, putsch des généraux 1961, OAS, accords d'Évian 18 mars 1962, un million de rapatriés, drame des harkis), décolonise l'Afrique (1960), impose le suffrage universel (1962) contre les partis, mène une politique de grandeur (force de frappe 1960, retrait du commandement intégré de l'OTAN 1966, veto à l'Angleterre, « Vive le Québec libre » 1967, traité de l'Élysée avec Adenauer 1963), modernise (nouveau franc, plan, aménagement du territoire). Mai 68 (barricades, 10 millions de grévistes, accords de Grenelle, discours du 30 mai, dissolution et raz-de-marée gaulliste) l'ébranle ; il démissionne après l'échec du référendum du 27 avril 1969 et meurt le 9 novembre 1970.
    Pompidou et Giscard (1969-1981). Pompidou industrialise (Airbus, TGV, nucléaire, Beaubourg), ouvre l'Europe à l'Angleterre (1973), meurt en fonctions (1974). Giscard (élu à 48 ans contre Mitterrand, 51,2 %) libéralise la société : majorité à 18 ans, divorce par consentement mutuel, loi Veil sur l'IVG (17 janvier 1975), collège unique (Haby), regroupement familial, mais subit le premier choc pétrolier (1973), la fin des Trente Glorieuses, le chômage de masse (1,5 million en 1981) et la rupture avec Chirac (1976, RPR).
    Mitterrand (1981-1995). L'alternance du 10 mai 1981 (« la force tranquille ») : abolition de la peine de mort (Badinter, 9 octobre 1981), nationalisations, 39 heures, cinquième semaine, retraite à 60 ans, décentralisation (Defferre), radios libres ; puis le tournant de la rigueur (mars 1983), la loi Savary retirée (1984), la première cohabitation (Chirac, 1986-1988), la réélection (1988, 54 %), Rocard (RMI, CSG), la Bibliothèque nationale, la pyramide, les grands travaux, Maastricht (référendum, 20 septembre 1992, 51 %), la deuxième cohabitation (Balladur, 1993-1995), les affaires (Bousquet, Rainbow Warrior, écoutes) et la maladie.
    Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron (1995-). Chirac : plan Juppé et grèves de 1995, dissolution ratée (1997, cohabitation Jospin : 35 heures, PACS, parité), quinquennat (2000), 21 avril 2002 (Le Pen au second tour, 82 %), refus de la guerre d'Irak (2003), non au traité constitutionnel (2005), émeutes des banlieues (2005). Sarkozy (2007) : hyperprésidence, crise de 2008, réforme des retraites (2010), Libye (2011). Hollande (2012) : mariage pour tous (2013), attentats de 2015 (Charlie, Bataclan) et état d'urgence, loi travail, renoncement (2016). Macron (2017, 66 %) : réformes (ordonnances travail, SNCF, ISF), Gilets jaunes (2018-2019), Covid (2020), réélection (2022, 58 %) sans majorité absolue, réforme des retraites par 49-3 (2023), dissolution du 9 juin 2024 et Assemblée sans majorité, gouvernements Barnier et Bayrou renversés ou fragiles (2024-2025). Le Rassemblement national atteint 41 % au second tour (2022) et 33 % aux législatives de 2024.

    Mécanismes

    La présidentialisation. Trois étapes : la Constitution (1958), le suffrage universel (1962), le fait majoritaire (une majorité parlementaire disciplinée derrière le président) ; puis le quinquennat et l'inversion du calendrier (2002 : législatives après la présidentielle) qui rendent la cohabitation improbable et font du président le chef réel du gouvernement, sans responsabilité devant le Parlement (le Premier ministre est un « fusible »). La dissolution de 2024 a fait apparaître la fragilité de ce système sans majorité.
    Le gaullisme comme méthode. Le référendum (1958, 1961, 1962, 1969 : de Gaulle part quand il le perd), l'appel direct au peuple contre les corps intermédiaires, la « certaine idée de la France », la politique d'indépendance (nucléaire, OTAN, Chine reconnue en 1964, Phnom Penh 1966) ; ses successeurs ont hérité de l'institution sans le charisme.
    Les grandes transformations. Décolonisation (1962), Trente Glorieuses (croissance de 5 % par an, baby-boom, exode rural, société de consommation, HLM, autoroutes) puis chômage de masse (depuis 1974), Europe (Maastricht, euro 2002), sécularisation (IVG, PACS, mariage pour tous), décentralisation (1982, 2003), féminisation (parité 2000, Édith Cresson 1991, Élisabeth Borne 2022), extrême droite (Le Pen au second tour 2002, 2017, 2022), crise des partis traditionnels (2017) et fragmentation (2022, 2024).
    La cohabitation. Trois épisodes (1986-1988, 1993-1995, 1997-2002) ont montré que le régime pouvait fonctionner en mode parlementaire : le Premier ministre gouverne, le président garde la défense et la diplomatie (« domaine réservé », expression de Chaban-Delmas). Depuis 2002, la question est devenue celle d'un président sans majorité (2022, 2024), situation nouvelle.

    Enjeux & débats

    1) La Ve République est-elle une démocratie ? Un « coup d'État permanent » (Mitterrand, 1964) dénoncé par la gauche avant qu'elle ne s'en accommode (1981) ; un « monarque républicain » (Duverger) sans contre-pouvoirs suffisants ; les propositions de VIe République (Montebourg, Mélenchon) et de proportionnelle reviennent à chaque crise (Gilets jaunes, 2024). Les défenseurs rappellent la stabilité (le plus long régime depuis 1789 après la IIIe), les alternances pacifiques et la légitimité du suffrage.
    2) Mai 68 : révolution ou psychodrame ? Aron y voyait une « révolution introuvable », Morin une « brèche » ; le mouvement a échoué politiquement (raz-de-marée gaulliste) et triomphé culturellement (libération des mœurs, féminisme, fin de l'autorité traditionnelle) ; Sarkozy en 2007 voulait « liquider » son héritage, jugé responsable du relativisme. Le débat porte sur ce qui a réellement changé la France : Mai 68 ou Giscard ?
    3) Le référendum, arme démocratique ou plébiscitaire ? De Gaulle en fait le cœur du régime et s'y soumet ; ses successeurs l'évitent après 2005 (le non au traité constitutionnel, contourné par Lisbonne en 2008, vécu comme un déni) ; la demande de RIC (référendum d'initiative citoyenne) des Gilets jaunes en est l'écho.
    4) L'Algérie, plaie mémorielle. Guerre non nommée jusqu'en 1999, torture (Aussaresses 2000), harkis abandonnés (loi de 2022), pieds-noirs, 17 octobre 1961 (Macron 2021), rapport Stora (2021) : la Ve République est née de l'Algérie et n'a pas fini d'en parler ; les relations franco-algériennes en dépendent encore.
    5) 2024, fin du fait majoritaire ? La dissolution du 9 juin 2024 a produit une Assemblée en trois blocs sans majorité, des gouvernements minoritaires renversés ou menacés, et posé la question de l'adaptation du régime (culture du compromis, proportionnelle, rôle du président). Le débat institutionnel est redevenu central pour la première fois depuis 1962.

    Exemples

    • 13 mai 1958 : comité de salut public à Alger ; « Je vous ai compris » (4 juin) ; de Gaulle, 67 ans, revient de Colombey.
    • Évian (18 mars 1962) : 400 000 morts algériens selon les estimations, 25 000 soldats français ; un million de rapatriés ; harkis massacrés.
    • 28 octobre 1962 : référendum sur l'élection du président au suffrage universel (62 %), après l'attentat du Petit-Clamart ; les partis crient au « forfait ».
    • Mai 68 : « Sous les pavés, la plage » ; nuit des barricades (10-11 mai) ; Grenelle (SMIG + 35 %) ; « La réforme oui, la chienlit non » ; un million de personnes sur les Champs-Élysées le 30 mai.
    • 10 mai 1981 : Mitterrand, Bastille sous la pluie, « la force tranquille » ; le Panthéon avec la rose, 21 mai.
    • Loi Veil (1975) : « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement » ; adoptée grâce aux voix de gauche ; IVG constitutionnalisée en 2024.
    • 21 avril 2002 : Jospin éliminé, Le Pen au second tour (16,9 %), Chirac réélu avec 82,2 %.
    • 9 juin 2024 : dissolution après les européennes ; Assemblée en trois blocs ; gouvernement Barnier renversé (4 décembre 2024), première censure depuis 1962.

    Pièges & confusions

    • Dater le suffrage universel présidentiel de 1958. C'est la révision de 1962 ; en 1958, un collège élit le président.
    • Confondre cohabitation et alternance. Alternance : changement de majorité présidentielle (1981) ; cohabitation : président et majorité opposés (1986).
    • Réduire Mai 68 aux étudiants. 10 millions de grévistes : c'est aussi la plus grande grève de l'histoire de France.
    • Oublier les cohabitations dans l'analyse du régime. Elles prouvent sa plasticité.
    • Parler de la Ve République sans 2024. Le jury vous demandera si le régime est en crise ; ayez une réponse.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il un pouvoir fort ? », « Le peuple doit-il décider directement ? », « Un régime peut-il survivre à son fondateur ? », « La France est-elle gouvernable ? », « L'indépendance nationale a-t-elle un sens ? », « Mai 68 a-t-il changé la société ? ». Fiche à relier au droit constitutionnel, à l'Europe, à la décolonisation.
    À l'oral, tenez les fondations (1958, 1962), les huit présidents avec un fait marquant chacun, les trois cohabitations, les grandes lois sociétales (1975, 1981, 2013), le mécanisme de présidentialisation et la crise de 2024. Les formules (« coup d'État permanent », « monarque républicain », « domaine réservé », « révolution introuvable ») sont attendues. Pour Sciences Po, la question de la VIe République et de la proportionnelle est probable.
    Angle d'attaque conseillé : partir du référendum de 1962 (le moment où le régime devient ce qu'il est) et arriver à la dissolution de 2024 (le moment où le fait majoritaire disparaît) : le régime entre les deux.

    Sources

    • Jean Lacouture, De Gaulle (3 volumes)
    • Serge Berstein, La France de l'expansion / Histoire du gaullisme
    • Jean-Jacques Chevallier, Guy Carcassonne, Olivier Duhamel, Histoire de la Ve République
    • Constitution du 4 octobre 1958
    • Benjamin Stora, Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie (2021)

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