Les prix littéraires : Goncourt, Renaudot, Femina, Booker, Pulitzer et la rentrée littéraire
Institution
8 min de lecture1903 – aujourd'huiChaque automne, 500 romans paraissent et dix jurés déjeunant chez Drouant décident du Goncourt, qui vaut 400 000 ventes et une carrière. Goncourt (1903), Femina (1904, créé par des femmes contre lui), Renaudot (1926), Interallié, Médicis, Grand prix de l'Académie française, et à l'étranger le Booker (1969), le Pulitzer (1917), le Nobel : les prix littéraires font le canon, le marché et les polémiques (Proust en 1919, Céline oublié, « Galligrasseuil », Houellebecq 2010, les 13 femmes sur 122 Goncourt). Cette fiche donne les repères, la mécanique et les débats.
Définition
Le prix Goncourt est décerné depuis 1903 par l'Académie Goncourt (dix membres cooptés, « les Dix », couverts, salaire symbolique ; présidée par Philippe Claudel depuis 2024 après Didier Decoin), créée par le testament d'Edmond de Goncourt (1896) pour récompenser « le meilleur ouvrage d'imagination en prose paru dans l'année » ; dotation de 10 euros ; annonce début novembre chez Drouant (place Gaillon, depuis 1914) ; sélection en trois listes (15, 8, 4 finalistes) ; règle non écrite de ne pas primer deux fois (sauf Romain Gary sous le nom d'Émile Ajar, 1956 et 1975) ; effet : 400 000 exemplaires en moyenne (Pierre Lemaitre 2013 : 600 000 ; Leïla Slimani 2016 : 600 000 ; Kamel Daoud 2024 : 300 000 ; Laurent Mauvignier 2025) ; les Goncourt dérivés : lycéens (1988, la Fnac), premier roman, nouvelle, poésie, biographie ; les autres prix d'automne : le Femina (1904, jury de douze femmes, créé en réaction au Goncourt masculin ; Mercier, Aragon, Marguerite Yourcenar, Ernaux non, Pinget), le Renaudot (1926, créé par des journalistes attendant le Goncourt ; Céline 1932, Aragon, Perec, Le Clézio, Houellebecq 1998, Yasmina Reza 2016), le Médicis (1958, « le roman d'un auteur dont la notoriété ne correspond pas au talent » ; Claude Simon, Duras 1984, Modiano), l'Interallié (1930, journalistes, souvent hommes), le Grand prix du roman de l'Académie française (1914 ; Houellebecq 2005, Adélaïde de Clermont-Tonnerre), le Goncourt des lycéens (le prix préféré des éditeurs pour la jeunesse), le prix Décembre, le prix du Livre Inter, le prix des libraires ; les prix de poésie (Apollinaire, Mallarmé), d'essai, de BD (Angoulême).À l'étranger : le Booker (1969, romans en anglais publiés au Royaume-Uni ou en Irlande, 50 000 livres ; Rushdie 1981, Ishiguro, Atwood, Mantel deux fois, Samantha Harvey 2024 ; International Booker pour les traductions : Tokarczuk, Han Kang 2016, Kang, Jenny Erpenbeck 2024), le Pulitzer (1917, journalisme et lettres américaines : Hemingway, Harper Lee, Morrison, Colson Whitehead deux fois), le National Book Award, le Cervantes (langue espagnole), le Strega (Italie), le prix de la Foire de Leipzig, le Nobel (fiche PRIX-002), le Neustadt, le Prix des cinq continents (francophonie). Concepts : la rentrée littéraire (août-octobre, 450 à 700 romans, un tiers de premiers romans), l'économie du livre (le prix fait vivre l'éditeur : Gallimard, Grasset, Le Seuil, Albin Michel ; 2,7 milliards de chiffre d'affaires, 10 000 libraires), le canon, la prescription, le bandeau rouge, le Galligrasseuil (Gallimard-Grasset-Seuil : 60 % des Goncourt), la littérature-monde, le prix comme scandale (le prix qui fait parler).
Contexte
Les origines (1896-1930). Edmond de Goncourt, en rivalité avec l'Académie française, veut une académie « des lettres pures » qui paie une rente à ses membres (Huysmans, Mirbeau, Daudet fils) ; le premier Goncourt (1903 : Nau) ; le Femina naît (1904) parce que le Goncourt refuse Myriam Harry ; le Goncourt 1919 (Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, contre Dorgelès et ses Croix de bois : scandale, « le prix à un vieillard de 48 ans ») fixe la légende ; le Renaudot (1926) naît de journalistes désœuvrés ; le refus de Céline (1932, Voyage au bout de la nuit préféré à Mazeline par le Goncourt, réparé par le Renaudot).L'âge d'or (1930-1980). Malraux (1933, La Condition humaine), Beauvoir (1954), Gary (1956 et 1975 sous pseudonyme : l'unique double), Tournier (1970), Perec au Renaudot (Les Choses, 1965), Duras au Goncourt (L'Amant, 1984, 1,5 million d'exemplaires) ; le Goncourt structure la rentrée, les éditeurs manœuvrent (le « Galligrasseuil » dénoncé par Julien Gracq, La Littérature à l'estomac, 1950 : il refuse le Goncourt 1951 pour Le Rivage des Syrtes) ; les jurés éditeurs (les affaires Hervé Bazin, les contrats) sont critiqués ; la réforme (2008) interdit aux jurés d'être salariés d'un éditeur.La mondialisation et le marché (1980-2010). Le Booker devient l'événement anglophone (Rushdie, les Booker nights télévisées), le Pulitzer et le National Book Award pèsent, le Cervantes couronne l'espagnol ; en France, le Goncourt fait vendre plus que jamais (Duras, Rouaud 1990, Makine 1995 : triple prix, Houellebecq 2010, La Carte et le Territoire, après le scandale de 1998 et de 2005), le Goncourt des lycéens (1988) devient le prix le plus « lu » ; les femmes sont rares (Slimani 2016 est la douzième), les auteurs francophones étrangers (Makine, Rahimi 2008, Chamoiseau 1992, Alain Mabanckou jamais) posent la question de la littérature-monde (manifeste de 2007).Aujourd'hui. Les Goncourt récents : Lemaitre 2013, Énard 2015, Slimani 2016, Vuillard 2017, Dubois 2019, Le Tellier 2020 (L'Anomalie, 1,2 million), Mohamed Mbougar Sarr 2021 (premier Sénégalais, éditeur indépendant Philippe Rey), Brigitte Giraud 2022, Jean-Baptiste Andrea 2023, Kamel Daoud 2024 (Houris, sur la décennie noire algérienne : interdit en Algérie, puis attaqué pour l'utilisation de l'histoire d'une patiente), Laurent Mauvignier 2025 (La Maison vide) ; les polémiques (le rejet de Sarr par le jury de l'Académie française, l'antisémitisme reproché à un finaliste, les jurés interviewés, l'IA), l'érosion des ventes des prix (le Renaudot vaut 100 000, le Femina 50 000), le succès des prix « populaires » (Goncourt des lycéens, Livre Inter, libraires), le Booker plus mondial (les traductions), le débat sur la « rentrée » (trop de livres, le tri par les prix), les prix comme spectacle télévisé (France 2, le Goncourt en direct).
Mécanismes
Comment se fabrique un Goncourt. Les éditeurs choisissent leurs « chevaux » (le service de presse, les jurés lisent l'été), les listes de septembre et octobre orientent la rentrée, les libraires exposent, les rumeurs circulent, les jurés votent à bulletin secret (majorité absolue, voix double du président au 14e tour), Drouant annonce à 12 h 45 début novembre, le bandeau part le jour même (les éditeurs ont préparé les réimpressions : 100 000 exemplaires en 48 heures) ; le lauréat fait les plateaux, les salons, les traductions (30 langues pour Slimani) ; l'année suivante, il est juré ou finaliste d'autres prix.L'économie. Le prix ne rapporte rien au lauréat directement (10 euros) mais des droits d'auteur (un million pour un Goncourt à 600 000 exemplaires), un contrat suivant, des ventes de poche ; pour l'éditeur, un Goncourt fait le résultat de l'année (Gallimard, Grasset, Le Seuil, Albin Michel, Actes Sud, Philippe Rey pour Sarr : le petit éditeur transfiguré) ; pour le marché, les prix d'automne représentent 5 % des ventes de romans ; la concentration (Hachette de Bolloré, Editis de Kretinsky, Madrigall-Gallimard) inquiète les jurys.La sociologie des jurés. Dix membres du Goncourt (écrivains, cooptés à vie, souvent édités chez Gallimard, Grasset, Le Seuil : le soupçon de connivence ; 4 femmes sur 10 en 2025), douze femmes au Femina (« le seul jury à ne pas être accusé de misogynie »), les journalistes du Renaudot et de l'Interallié (le « prix du déjeuner »), les 40 de l'Académie française ; Bourdieu (Les Règles de l'art) : les prix consacrent la littérature « moyenne », ni avant-gardiste ni commerciale ; les prix de « second cercle » (Médicis, Décembre) corrigent les oublis.Le canon et ses biais. 13 femmes sur 122 Goncourt (Elsa Triolet la première, 1944), 5 auteurs non français avant 2000, aucune BD, peu de nouvelles, peu de poésie ; les grands absents (Céline, Gracq, Modiano en 1978 oui, Le Clézio jamais, Ernaux jamais, Houellebecq tard), les grands oubliés du Femina et du Renaudot ; les prix anglophones ont leurs biais (le Booker et l'Empire, les Américains admis en 2014 : polémique).
Enjeux & débats
1) Le Goncourt est-il un prix littéraire ou commercial ? Un prix d'écrivains (le testament) devenu le premier instrument de vente du livre français ; ses choix mêlent qualité et « lisibilité » (le Goncourt aime le roman historique, la famille, la guerre) ; ses critiques (Gracq, Bourdieu) y voient le marché déguisé ; ses défenseurs : il fait lire (un livre lu par 500 000 personnes), découvre (Sarr, Andrea), résiste au best-seller commercial (jamais Musso, Levy) ; le prix des lycéens est son contrepoint.2) Les jurys sont-ils légitimes ? Cooptés à vie, liés aux éditeurs, âgés, parisiens ; les réformes (2008 : plus de salariés d'éditeur ; le renouvellement) ; les alternatives (le prix des lecteurs, des libraires, des lycéens : plus de femmes, plus de « genre », des choix différents) ; le Booker a un jury renouvelé chaque année (cinq personnes, dont des non-écrivains) : un modèle ?3) Les prix littéraires et les femmes. Le Femina existe parce que le Goncourt excluait ; 120 ans plus tard, 13 lauréates ; la parité des jurys progresse ; les autrices vendent plus (Ernaux, Slimani, Giraud) ; le débat oppose la correction volontaire (des listes paritaires) au « juste » jugement.4) Littérature française ou littérature en français ? Les Goncourt à Makine, Rahimi, Sarr, Daoud (Algérien) ; le manifeste « Pour une littérature-monde en français » (2007, Le Bris, Rouaud) contre la « francophonie » ; l'affaire Daoud (2024-2025 : le roman interdit en Algérie, la plainte pour usage de l'histoire d'une victime ; la question de la frontière entre témoignage et fiction, en écho au procès d'Angot, de Christine Angot) ; la littérature française se mondialise par ses prix.5) L'IA et le prix. Rie Kudan (prix Akutagawa 2024, 5 % du texte par ChatGPT), les éditeurs qui interdisent, les prix qui exigent des déclarations ; la question de l'auteur (Barthes avait annoncé sa mort en 1968) revient par la technique ; le prix littéraire, jugement de la singularité, est le lieu du débat.
Exemples
- Le testament d'Edmond (1896) : « une société littéraire… qui aura pour but la fondation d'un prix annuel de 5 000 francs destiné à un ouvrage d'imagination en prose » ; l'Académie Goncourt est reconnue en 1903 après un procès contre les héritiers.
- Proust (10 décembre 1919) : 6 voix contre 4 à Dorgelès ; L'Humanité : « Place aux vieux ! » ; Proust, 48 ans, malade, rentier ; Gallimard réimprime ; la légende est née.
- Céline (7 décembre 1932) : le Goncourt promis puis donné à Guy Mazeline (Les Loups) ; Lucien Descaves claque la porte ; le Renaudot le lendemain : « ils m'ont eu par le Renaudot, mais le Goncourt, c'était 100 000 exemplaires ».
- Gracq (1951) : refuse le Goncourt pour Le Rivage des Syrtes, un an après La Littérature à l'estomac ; « je ne suis pas candidat ».
- Gary-Ajar (1975) : La Vie devant soi ; le neveu Paul Pavlowitch joue Ajar ; Gary révèle la supercherie dans Vie et mort d'Émile Ajar après son suicide (1980) : le seul double Goncourt.
- Duras (1984) : L'Amant, 70 ans, 1,5 million d'exemplaires, 43 langues ; « enfin » ; le Goncourt le plus vendu.
- Sarr (3 novembre 2021) : La plus secrète mémoire des hommes, 31 ans, Philippe Rey et Jimsaan (Dakar) ; premier Africain subsaharien ; 500 000 ventes ; « la littérature, c'est le chemin ».
- Daoud (4 novembre 2024) : Houris, sur la guerre civile algérienne (200 000 morts) ; interdit à Alger ; une patiente affirme que son histoire a été utilisée sans consentement ; Daoud : « la fiction est libre ».
Pièges & confusions
- Croire que le Goncourt est doté. 10 euros ; le Booker 50 000 livres, le Pulitzer 15 000 dollars.
- Dire que Céline a eu le Goncourt. Renaudot 1932 ; le Goncourt est allé à Mazeline.
- Oublier Gary-Ajar. Le seul double Goncourt : anecdote attendue.
- Confondre Femina et prix féminin. Jury féminin, lauréats des deux sexes.
- Ignorer les lauréats récents. Sarr 2021, Daoud 2024, Mauvignier 2025 : l'actualité littéraire.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « La littérature a-t-elle besoin de prix ? », « Le marché tue-t-il l'art ? », « Qui décide de ce qu'il faut lire ? », « La fiction a-t-elle des droits ? », « La littérature française est-elle encore mondiale ? », « Le canon est-il masculin ? ». Fiche utile pour l'entretien (« que lisez-vous ? », « votre dernier Goncourt ? ») ; ayez lu au moins un lauréat récent.À l'oral, tenez les six prix français avec dates et spécificités, les prix étrangers, la mécanique (listes, Drouant, bandeau, 400 000), l'économie, les scandales fondateurs (Proust, Céline, Gracq, Gary), les lauréats récents et les débats (commercial, jurys, femmes, littérature-monde, IA). Le testament d'Edmond et les 10 euros ouvrent ; l'affaire Daoud ferme.Angle d'attaque conseillé : partir de Céline en 1932 (le Goncourt promis et perdu, le Renaudot en consolation, la carrière quand même) : le prix ne fait pas l'œuvre, mais il fait le marché et la mémoire ; puis montrer comment le système s'est structuré autour de ce pouvoir.
Sources
Questions d'oral
1Comment fonctionne le prix Goncourt et que rapporte-t-il ?2Quels sont les autres grands prix littéraires français et leurs spécificités ?3Que sont le Booker et le Pulitzer ?4Quels scandales ont marqué l'histoire du Goncourt (Proust, Céline, Gracq, Gary) ?5Les jurys littéraires sont-ils légitimes ?
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