La baisse de la fécondité : causes, politiques natalistes et « hiver démographique »
Notion
8 min de lecture1965 – aujourd'huiPourquoi fait-on moins d'enfants, et peut-on l'inverser ? La fécondité est passée de 5 à 2,25 enfants par femme dans le monde en soixante ans, et sous le seuil de renouvellement dans les deux tiers des pays ; la Corée est à 0,72, la Chine à 1,0, l'Italie à 1,18, la France, longtemps exception, à 1,62. Les causes (l'éducation des femmes, le coût de l'enfant, l'âge tardif, l'incertitude, le désir) sont connues ; les remèdes (allocations, congés, crèches, primes, logement) fonctionnent peu ou lentement ; le débat oppose natalistes (Macron, Musk, Orbán) et sceptiques (les démographes, les féministes, les écologistes).
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Définition
La fécondité se mesure par l'indice conjoncturel (ICF : le nombre d'enfants qu'aurait une femme si elle vivait toute sa vie féconde selon les taux de l'année ; sensible au calendrier) et par la descendance finale (le nombre réel d'enfants d'une génération de femmes, connu à 50 ans ; la France : 2,0 pour les femmes nées en 1975, 1,9 attendu pour 1985) ; le seuil de renouvellement est de 2,1 (2,05 dans les pays à faible mortalité, 3 dans les pays à forte mortalité infantile) ; la fécondité désirée (les enquêtes : 2,3 en France, 2 en Europe) dépasse la fécondité réalisée (le « déficit de fécondité » : Eurobaromètre) ; l'infécondité (les femmes sans enfant : 15 % en France, 25 % en Allemagne, 30 % au Japon) ; l'âge à la première naissance (France 29 ans, Italie 32, Corée 33 ; 22 en Afrique) ; le rang (le troisième enfant recule le plus) ; la « fécondité ultra-basse » (moins de 1,3 : la Corée 0,72, Taïwan 0,87, Hong Kong 0,75, Singapour 0,97, Ukraine 0,9, Italie 1,18, Espagne 1,12, Japon 1,2, Chine 1,0, Pologne 1,1, Canada 1,3) ; l'hiver démographique (expression conservatrice, reprise par Musk : « le plus grand risque pour la civilisation »).Les causes documentées : la transition (la baisse de la mortalité infantile, l'urbanisation), l'éducation des femmes (le facteur le plus robuste), le travail féminin (ambigu : il baisse la fécondité sans conciliation, la maintient avec), la contraception (la pilule 1960 : le calendrier, pas le nombre), le coût de l'enfant (le logement, les études, le temps : Becker et l'arbitrage quantité-qualité ; les « child penalties » : Kleven), l'âge (le report entraîne l'infertilité : 10 % des femmes de 35 ans, 30 % à 40), l'incertitude (les crises : 2008, le Covid ; le climat : 30 % des jeunes le citent), les valeurs (l'individualisme, la « seconde transition », les normes de parentalité intensive : le « parent parfait » coûte cher), le couple (moins de couples, plus tardifs, plus fragiles ; en Corée, le mariage recule : 70 % des jeunes femmes ne veulent pas d'enfant), le genre (les pays où les hommes partagent les tâches ont la fécondité la plus haute : la Suède, la France ; ceux où les femmes travaillent sans partage la plus basse : l'Italie, la Corée, le Japon : le « piège de l'inégalité de genre », Esping-Andersen), l'infertilité (les perturbateurs endocriniens : la qualité du sperme divisée par deux en 50 ans ; l'infertilité touche un couple sur quatre). Les politiques : les transferts (allocations, quotient), les congés (parental, paternité), les services (crèches : la Suède, la France), le logement, les primes (la Hongrie : exonération d'impôt à vie pour quatre enfants ; la Corée : 1 000 milliards de wons ; la Chine 2024-2025), la PMA (la Chine la finance, la France l'ouvre 2021), l'immigration, les interdictions (l'avortement en Pologne 2020, aux États-Unis 2022 : sans effet sur la fécondité), le temps de travail (la semaine de 4 jours en Corée).
Contexte
La baisse mondiale (1965-2000). De 5 enfants par femme (1965) à 2,7 (2000) : l'Asie de l'Est (le Japon sous 2,1 dès 1975, la Corée en 1983, la Chine en 1992 sous la contrainte), l'Europe du Sud (l'Italie et l'Espagne à 1,2 en 1995 : le « plus bas du monde » alors), l'Europe de l'Est après 1989 (l'effondrement : 1,1 en Bulgarie), l'Amérique latine (le Brésil de 6 à 2), le Maghreb (l'Iran, la Tunisie) ; les démographes découvrent la « fécondité inférieure au seuil » comme régime durable (la « seconde transition démographique » : Lesthaeghe et Van de Kaa, 1986 : l'autonomie, la cohabitation, le report) ; la France et la Scandinavie résistent (1,8-2,0).Le rebond et sa fin (2000-2015). Le début du siècle voit un léger rebond (la récupération des naissances reportées : la France à 2,0 en 2010, la Suède à 1,9, le Royaume-Uni à 1,9, la Russie de 1,2 à 1,7 avec le « capital maternel » de Poutine) ; les pays avec conciliation (crèches, congés) font mieux que les pays « familialistes » (Italie, Allemagne) : la « nouvelle » corrélation positive entre travail féminin et fécondité ; la crise de 2008 casse le rebond (l'Europe du Sud replonge, les États-Unis passent de 2,1 à 1,7).La chute générale (2015-2025). Tous les pays baissent, y compris les modèles (la Finlande de 1,9 à 1,3 en dix ans, la Norvège 1,4, la Suède 1,4, la France 1,62, l'Allemagne 1,35, l'Islande) ; l'Asie de l'Est entre en territoire inconnu (la Corée 0,72 en 2023, Séoul 0,55 ; la Chine 1,0 avec 9 millions de naissances contre 18 en 2016 ; le Japon 1,2 ; Taïwan 0,87) ; les explications changent (le report ne suffit plus : la descendance finale baisse ; le désir d'enfant recule chez les jeunes ; le « choix » de ne pas avoir d'enfant se banalise : les childfree) ; les États réagissent (Macron janvier 2024 : « réarmement démographique », congé de naissance ; la Corée : ministère de la population, primes de 100 millions de wons par entreprise ; la Chine : primes, PMA, congés, campagne contre le célibat ; la Hongrie d'Orbán : 5 % du PIB, exonérations, prêts effacés ; Poutine : la « Journée de la conception », la taxe sur le célibat évoquée, l'interdiction de la « propagande sans enfant » 2024 ; Trump : la « médaille de la maternité » de 5 000 dollars évoquée, le pronatalisme de Vance et Musk : « les gens sans enfants ne devraient pas décider ») ; les résultats sont nuls ou faibles (la Hongrie remonte de 1,2 à 1,5 puis retombe ; la Corée frémit à 0,75 en 2024) ; le débat devient idéologique.
Mécanismes
Pourquoi la fécondité baisse sous le seuil. Le modèle économique (Becker : les parents investissent dans la « qualité » de moins d'enfants ; le coût d'opportunité pour les femmes diplômées), le modèle sociologique (la seconde transition : l'individu, l'autonomie, le couple réversible, la parentalité choisie et tardive), le modèle de genre (Esping-Andersen, McDonald : la fécondité chute quand les femmes sont égales dans l'éducation et le travail mais pas dans la famille ; elle remonte quand la famille s'égalise), le modèle de l'incertitude (les jeunes sans emploi stable ni logement reportent ; les crises économiques, sanitaires, climatiques) ; ces modèles convergent : la fécondité est un choix rationnel sous contrainte, et les contraintes se sont alourdies.Ce qui marche (un peu). Les services (les crèches : 0,1 à 0,2 point), les congés bien payés et partagés (la Suède, l'Islande), le logement (le facteur le plus discuté), la stabilité de l'emploi ; les transferts monétaires purs (les allocations, les primes) agissent sur le calendrier (les naissances avancées) plus que sur le total (les études sur la Hongrie, la Russie, la Corée) ; les politiques cohérentes et durables (la France de 1945 à 2010 : 4 % du PIB, une norme) ont maintenu la fécondité au-dessus des voisins ; les interdictions (l'avortement) déplacent (les avortements clandestins, à l'étranger) sans augmenter.Ce qui ne marche pas. Les injonctions (les campagnes coréennes, chinoises, russes), les primes ponctuelles, les récompenses symboliques (les médailles de la mère : l'URSS, la France des années 1920 « médaille de la famille »), les restrictions (le divorce rendu difficile en Chine, la contraception) ; la Corée a dépensé 280 milliards de dollars en 20 ans pour passer de 1,2 à 0,72 ; le Japon a créé une agence pour l'enfance (2023) et vu la fécondité baisser ; les démographes (Pison, Toulemon) : « il n'y a pas de recette ».La France, cas d'école. L'exception (1975-2010) reposait sur la conciliation (les crèches, l'école maternelle, le travail féminin à temps plein) et la norme (deux enfants) ; sa fin (2011-2025) coïncide avec la modulation des allocations (2015), la baisse de la natalité des femmes de 25-30 ans (le report), la crise du logement, l'incertitude et une baisse du désir chez les jeunes ; le « réarmement » (le congé de naissance de six mois à 50 % du salaire, 2026 ?) est jugé insuffisant par les natalistes et déplacé par les féministes (« nos utérus ne sont pas des armes ») ; la fécondité continue de baisser (1,56 en 2025).
Enjeux & débats
1) Faut-il vouloir plus d'enfants ? Les natalistes (les retraites, la puissance, la nation, la civilisation : Orbán, Musk, Vance, une partie de la droite française) contre les écologistes (chaque enfant en moins réduit l'empreinte ; les GINK : green inclination, no kids), les féministes (le corps des femmes n'est pas un outil d'État) et les libéraux (l'enfant est un choix privé) ; les démographes rappellent que la fécondité mondiale reste au-dessus du seuil, que l'Europe peut vivre à 1,6 avec l'immigration, et que les politiques ont des effets limités ; la question est morale avant d'être technique.2) L'État peut-il faire des enfants ? Les politiques françaises et scandinaves ont maintenu la fécondité, non relancée ; les politiques asiatiques ont échoué ; les économistes (Doepke, Kindermann) montrent que ce qui compte est la charge des femmes : plus les pères participent, plus il y a d'enfants ; la politique efficace serait donc l'égalité de genre (les congés paternité obligatoires, les crèches, le temps de travail) plus que les primes ; les régimes conservateurs (la Hongrie, la Corée) échouent parce qu'ils veulent des enfants sans égalité.3) L'hiver démographique existe-t-il ? Le terme (d'origine catholique et conservatrice, Gérard-François Dumont) désigne une Europe qui « meurt » ; les faits : la population européenne est stable (l'immigration), le déclin est lent, la fécondité peut remonter (la France de 1993 à 2010) ; les alarmistes (Musk, Zemmour : le « suicide ») instrumentalisent ; les sereins (Le Bras) rappellent que 1900 avait la même peur (la « dénatalité » et l'Allemagne) ; la Corée et la Chine sont un cas réel de déclin rapide (chaque génération divisée par trois) ; l'Europe non.4) La Corée, société impossible ? 0,72 : la compétition scolaire (les hagwon, 25 % du revenu), le travail (52 heures), le logement à Séoul (20 ans de salaire), le sexisme (l'écart salarial de 30 %, le plus haut de l'OCDE), le mouvement 4B (pas de mariage, pas d'enfant, pas de sexe, pas de rendez-vous), les hommes qui votent à droite contre le féminisme (Yoon 2022) ; la Corée est le miroir grossissant de tous les facteurs ; les Coréens en parlent comme d'une « extinction nationale » ; l'immigration est refusée.5) La PMA et la technique sont-elles une réponse ? La PMA (3 % des naissances en France, 10 % au Danemark), la congélation des ovocytes (ouverte en France en 2021 : le « report » technique), la GPA (interdite en France), les utérus artificiels (recherche) ; les partisans (la liberté, la lutte contre l'infertilité en hausse) contre les critiques (la médicalisation, l'illusion du report : les taux de succès à 40 ans sont faibles, la marchandisation) ; la Chine et la Corée financent massivement la PMA sans résultat démographique ; la technique ne remplace pas le désir.
Exemples
- La pilule (1960) : Enovid aux États-Unis ; loi Neuwirth en France (1967) ; la fécondité française était déjà en baisse depuis 1965 : la pilule change le calendrier, pas le nombre.
- La Corée (2023) : 0,72 ; Séoul 0,55 ; 230 000 naissances contre un million en 1970 ; 280 milliards de dollars de politiques depuis 2006 ; « le pays disparaît en 2750 » (simulation de 2014).
- La Hongrie d'Orbán (2019) : « nous ne voulons pas d'immigrés, nous voulons des enfants hongrois » ; exonération d'impôt à vie pour les mères de quatre enfants ; fécondité de 1,23 à 1,59 (2021) puis 1,38 (2024).
- Musk (2022) : « l'effondrement de la population dû à la faible natalité est un risque bien plus grand pour la civilisation que le réchauffement climatique » ; 14 enfants au moins ; le pronatalisme de la Silicon Valley (les Collins, Natalism Conference).
- Macron (16 janvier 2024) : « réarmement démographique » ; congé de naissance ; « la France sera plus forte en relançant sa natalité » ; les féministes : « nos utérus ne sont pas des armes de guerre ».
- La Chine (2024) : primes de 3 000 yuans pour un deuxième enfant (Tianmen), appels téléphoniques aux jeunes mariées (« êtes-vous enceinte ? »), campagne contre le divorce ; 9,5 millions de naissances, la moitié de 2016.
- Poutine (2024) : la « propagande du refus d'enfant » interdite (loi de novembre 2024) ; la « Journée de la conception » ; les régions offrent 100 000 roubles aux étudiantes enceintes ; fécondité 1,4.
- Finlande (2010-2023) : de 1,87 à 1,26 : le modèle nordique s'effondre aussi ; les congés et crèches n'ont pas suffi ; « le mystère finlandais » des démographes.
Pièges & confusions
- Confondre indice conjoncturel et descendance finale. L'ICF est de l'année (1,62), la descendance finale de la génération (2,0) ; l'écart mesure le report.
- Croire que la pilule a fait baisser la natalité. La baisse commence avant ; la contraception change le calendrier.
- Attribuer la fécondité française à l'immigration. 0,1 point ; l'exception tenait aux politiques et au travail des femmes.
- Croire que les primes fonctionnent. Elles avancent les naissances sans les augmenter (Hongrie, Russie, Corée).
- Oublier le genre. L'égalité dans la famille est le facteur clé (Esping-Andersen) : l'argument attendu en N2.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il avoir des enfants ? », « L'État peut-il agir sur la vie privée ? », « La nation a-t-elle besoin de natalité ? », « L'égalité entre les sexes est-elle une politique familiale ? », « L'écologie interdit-elle l'enfant ? », « Peut-on vouloir sans pouvoir ? ». Fiche à mobiliser en ECG (l'humanité), à Sciences Po (politiques publiques) et dans tout débat sur le réarmement démographique.À l'oral, tenez les indicateurs (ICF, descendance finale, désirée, infécondité, âge), les chiffres (monde, France, Corée, Chine, Italie, Finlande), les causes (économiques, sociologiques, de genre, d'incertitude, d'infertilité), les politiques et leurs résultats (France, Scandinavie, Hongrie, Corée, Chine, Russie), et les débats (vouloir, l'État, l'hiver, la Corée, la PMA). Esping-Andersen, Becker, Lesthaeghe, Pison sont les références ; le « réarmement » et le mouvement 4B les actualités.Angle d'attaque conseillé : partir de la Corée (0,72, 280 milliards dépensés, le mouvement 4B) : quand une société fait tout pour les enfants sauf l'égalité, elle n'en a plus ; puis regarder la France, qui avait compris (1975-2010) et semble oublier.
Sources
- Gøsta Esping-Andersen, Trois leçons sur l'État-providence (2008)
- INED, Laurent Toulemon, La fécondité en France (Population et sociétés)
- Haut Conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge, rapports
- OCDE, Society at a Glance 2024 : la baisse de la fécondité
- Matthias Doepke et al., The Economics of Fertility : A New Era (2022)
Questions d'oral
1Quelle différence entre indice conjoncturel de fécondité et descendance finale ?2Pourquoi la fécondité baisse-t-elle sous le seuil de renouvellement ?3Quel est le lien entre égalité de genre et fécondité (Esping-Andersen) ?4Les politiques natalistes fonctionnent-elles (France, Hongrie, Corée) ?5Pourquoi la Corée du Sud a-t-elle la fécondité la plus basse du monde ?
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