Les comics américains : Superman, Marvel et DC, du Comics Code à l'empire cinématographique
Notion
8 min de lecture1938 – aujourd'huiNés en 1938 avec Superman, les comics de super-héros sont la mythologie moderne des États-Unis : DC (Superman, Batman, Wonder Woman) puis Marvel (Spider-Man, X-Men, Avengers, créés par Stan Lee et Jack Kirby dans les années 1960) ont traversé la censure du Comics Code (1954), la révolution adulte de Watchmen (1986) et sont devenus l'industrie cinématographique la plus rentable de l'histoire (30 milliards de dollars pour le Marvel Cinematic Universe). Les comics, c'est aussi l'underground, Maus et le roman graphique.
Définition
Les comics désignent la bande dessinée américaine, et plus particulièrement le comic book, fascicule de 22 à 32 pages en couleurs, vendu au numéro (mensuel) puis compilé en recueils (trade paperbacks). Le genre dominant est le super-héros : personnage doté de pouvoirs ou de capacités exceptionnelles, d'une identité secrète et d'un costume, qui combat le crime dans un univers partagé avec d'autres héros (les univers DC et Marvel, avec leurs crossovers et leurs reboots).Les deux maisons : DC Comics (fondée en 1934 sous le nom National Allied Publications, propriété de Warner Bros. Discovery ; Superman, Batman, Wonder Woman, Flash, Green Lantern, la Justice League) et Marvel Comics (Timely en 1939, Marvel en 1961, propriété de Disney depuis 2009 ; Spider-Man, les Quatre Fantastiques, Hulk, Thor, Iron Man, les X-Men, Captain America, les Avengers). Elles détiennent 70 % du marché ; les indépendants (Image Comics, 1992, propriété des auteurs : Spawn, The Walking Dead ; Dark Horse ; IDW ; Fantagraphics pour la BD d'auteur) complètent.Les autres traditions américaines : le strip de presse (Peanuts, Calvin et Hobbes, Garfield), les comics d'horreur et de crime (EC Comics), l'underground (Robert Crumb, années 1960), le roman graphique (A Contract with God de Will Eisner, 1978 ; Maus, Fun Home, Jimmy Corrigan de Chris Ware). Le vocabulaire : scénariste, dessinateur (penciller), encreur, coloriste, lettreur : le comic book est une œuvre collective en chaîne, dont les personnages appartiennent à l'éditeur (work for hire).
Contexte
L'âge d'or (1938-1950) : Superman dans Action Comics n°1 (juin 1938, Jerry Siegel et Joe Shuster, deux jeunes juifs de Cleveland), puis Batman (1939, Bob Kane et Bill Finger), Wonder Woman (1941, créée par le psychologue William Moulton Marston), Captain America (1941, frappant Hitler en couverture avant l'entrée en guerre) ; les comics se vendent par dizaines de millions aux soldats et aux enfants. Après-guerre, le crime et l'horreur (EC Comics, Tales from the Crypt) prospèrent jusqu'à la panique morale : le psychiatre Fredric Wertham (Seduction of the Innocent, 1954) accuse les comics de corrompre la jeunesse (Batman et Robin homosexuels, Wonder Woman lesbienne), le Sénat enquête et l'industrie s'autocensure par le Comics Code Authority (1954, interdisant sang, sexe, monstres, autorité bafouée), qui étouffe la création pendant quinze ans. La France en fait autant par la loi de 1949.L'âge d'argent (1956-1970) renaît avec Flash puis avec la révolution Marvel : Stan Lee (scénariste, éditeur, bonimenteur) et Jack Kirby (dessinateur, « le Roi ») puis Steve Ditko créent en quatre ans (1961-1964) les Quatre Fantastiques, Hulk, Thor, Spider-Man (un adolescent avec des problèmes d'argent et d'acné), les X-Men (mutants persécutés, allégorie des droits civiques), Iron Man, Daredevil, les Avengers. Les héros Marvel ont des névroses, des factures, des doutes ; ils vivent dans le New York réel. Les années 1970 (âge de bronze) abordent la drogue, le racisme, le Vietnam ; Kirby quitte Marvel, dépossédé de ses créations : la question des droits des auteurs commence (Siegel et Shuster obtiennent une pension en 1975).L'âge moderne (1986-) est ouvert par trois œuvres : *Watchmen (Alan Moore et Dave Gibbons, 1986, déconstruction du super-héros, seul comic dans la liste des 100 meilleurs romans du Time), BOLD2 (Frank Miller, 1986, Batman vieilli et fasciste) et *Maus (Spiegelman, 1986-1991). Les années 1990 sont celles de la spéculation (couvertures variantes, La Mort de Superman 1992, faillite de Marvel en 1996) et de la fondation d' BOLD4 . Les années 2000-2020 sont celles du cinéma : X-Men (2000), Spider-Man (2002), puis le BOLD5 (Iron Man, 2008 ; Avengers: Endgame, 2019, 2,8 milliards, record mondial ; 30 milliards cumulés), The Dark Knight de Nolan (2008), le rachat de Marvel par BOLD6 (2009, 4 milliards), les séries (The Walking Dead, The Boys, Watchmen* HBO). Les ventes de fascicules ont chuté (moins de 100 000 exemplaires pour les meilleurs titres) mais les recueils, les librairies et le numérique ont pris le relais, et le manga a dépassé les comics en librairie aux États-Unis (2021).
Mécanismes
Le super-héros comme mythe. Umberto Eco (Le mythe de Superman, 1962) montre que le super-héros vit dans un temps « onirique » sans évolution (chaque épisode remet le monde à zéro), ce qui en fait un mythe plutôt qu'un roman. Les héros incarnent des valeurs américaines (Superman l'immigrant assimilé, créé par des juifs comme un golem laïc ; Captain America le patriotisme ; Batman la vengeance et l'argent ; Wonder Woman le féminisme de Marston ; les X-Men la minorité), et servent d'allégories politiques (McCarthy, Vietnam, sida avec le « virus Legacy », 11-Septembre).La chaîne de production. Le scénariste écrit (parfois seulement un synopsis, « méthode Marvel » de Stan Lee, où le dessinateur construit l'histoire et Lee ajoute les dialogues, d'où les querelles de paternité avec Kirby), le dessinateur crayonne, l'encreur encre, le coloriste colore ; l'éditeur possède tout. Les auteurs stars (Alan Moore, Grant Morrison, Neil Gaiman avec Sandman, Todd McFarlane) ont conquis des droits par les indépendants (Image) et le roman graphique.La continuité et ses reboots. Un univers partagé depuis 80 ans devient illisible ; DC et Marvel relancent régulièrement (Crisis on Infinite Earths, 1985 ; New 52, 2011) et jouent des multivers, concept passé au cinéma (Spider-Man: No Way Home, Everything Everywhere). La mort des héros est toujours provisoire (Superman 1992, Captain America 2007) : c'est le temps mythique d'Eco.Le passage au cinéma. Les effets numériques (années 2000) ont rendu les pouvoirs crédibles ; Kevin Feige a construit le MCU comme un feuilleton de comics à l'écran (films interconnectés, scènes post-générique) ; le « film de super-héros » est devenu le genre dominant d'Hollywood, jusqu'à la « fatigue » des années 2023-2024 (échecs de The Marvels, The Flash), analysée comme saturation.
Enjeux & débats
1) Les comics, mythologie ou marchandise ? Les super-héros sont à la fois des mythes modernes (Eco, Joseph Campbell) et des propriétés intellectuelles gérées par Disney et Warner ; Martin Scorsese a déclaré (2019) que les films Marvel « ne sont pas du cinéma » mais des parcs d'attractions, ouvrant un débat sur l'art et l'industrie. La réponse : le genre a produit Watchmen et The Dark Knight, et Hollywood a toujours été une industrie.2) La censure et sa levée. Le Comics Code (1954-2011) est un cas d'école de panique morale et d'autocensure ; il a aussi provoqué l'underground (Crumb, Zap Comix, 1968) et, par réaction, la BD adulte. Les débats actuels portent sur les contenus dans les bibliothèques scolaires américaines (Maus retiré dans le Tennessee en 2022, Gender Queer le livre le plus interdit aux États-Unis).3) Les droits des créateurs. Siegel et Shuster (Superman vendu 130 dollars), Kirby (dépossédé, procès de ses héritiers perdu en 2011 puis accord avec Disney en 2014), Bill Finger (cocréateur de Batman non crédité jusqu'en 2015) : les comics sont l'exemple du work for hire et de l'expropriation des auteurs par les éditeurs. Image (1992) et le creator-owned sont la réponse.4) Diversité et réaction. Marvel et DC ont diversifié leurs héros (Miles Morales, Spider-Man noir et latino, 2011 ; Kamala Khan, Ms. Marvel musulmane, 2014 ; Batwoman lesbienne ; Superman bisexuel, fils de Clark, 2021), suscitant enthousiasme et campagnes hostiles (« Comicsgate », 2017), reflet des guerres culturelles américaines. Les X-Men, allégorie de toutes les minorités, sont le lieu classique de ce débat.5) La fin des super-héros ? Le déclin des fascicules, la fatigue du cinéma, la concurrence du manga (préféré des jeunes Américains) posent la question de l'avenir d'un genre né en 1938. Ses défenseurs rappellent qu'il a déjà été enterré (1950, 1996) ; ses critiques (Alan Moore lui-même) y voient un signe d'infantilisation de la culture.
Exemples
- Action Comics n°1 (juin 1938) : Superman soulève une voiture ; exemplaire vendu 6 millions de dollars en 2024 ; Siegel et Shuster payés 130 dollars pour les droits.
- Captain America Comics n°1 (mars 1941) : le Captain frappe Hitler neuf mois avant Pearl Harbor ; Kirby et Simon reçoivent des menaces.
- Seduction of the Innocent (1954) : Wertham et les auditions du Sénat ; le Comics Code interdit les mots « horror » et « terror » dans les titres.
- Amazing Fantasy n°15 (1962) : première apparition de Spider-Man ; « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » (formule attribuée à Stan Lee, présente dès ce numéro).
- Watchmen (1986) : douze numéros, la « gaufre » de neuf cases, Rorschach et le Dr Manhattan ; Alan Moore refuse tout lien avec les adaptations.
- Image Comics (1992) : sept dessinateurs stars quittent Marvel pour garder leurs droits ; Spawn n°1 vendu à 1,7 million d'exemplaires.
- Avengers: Endgame (2019) : 2,8 milliards de dollars, film le plus rentable de l'histoire (avant la réédition d'Avatar) ; MCU : 30 milliards cumulés sur 35 films.
- Maus dans le Tennessee (2022) : retiré du programme d'un district pour « langage grossier et nudité » ; numéro un des ventes Amazon la semaine suivante.
Pièges & confusions
- Confondre Marvel et DC. Superman, Batman, Wonder Woman sont DC (Warner) ; Spider-Man, X-Men, Avengers sont Marvel (Disney).
- Attribuer tout Marvel à Stan Lee. Kirby et Ditko sont les cocréateurs ; la querelle de paternité est un sujet en soi.
- Réduire les comics aux super-héros. Peanuts, Crumb, Maus, Chris Ware, Fun Home sont des comics.
- Ignorer le Comics Code. C'est l'équivalent américain de la loi française de 1949, et la clé de l'histoire du genre.
- Prendre le succès cinéma pour un succès des comics. Les fascicules se vendent à 50 000 exemplaires ; c'est la propriété intellectuelle qui vaut des milliards.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Avons-nous besoin de héros ? », « La culture de masse produit-elle des mythes ? », « Faut-il censurer les images ? », « L'artiste est-il propriétaire de son œuvre ? », « Le cinéma est-il encore un art ? » (Scorsese), « Qu'est-ce qu'un mythe moderne ? ». Fiche à relier à l'Amérique, à la mythologie et au cinéma.À l'oral, tenez les trois âges (or 1938, argent 1961, moderne 1986), le Comics Code comme parallèle de la loi de 1949, la thèse d'Eco sur le temps mythique, la révolution Marvel (héros à problèmes) et Watchmen comme déconstruction. Ayez les 130 dollars de Siegel et Shuster et les 2,8 milliards d'Endgame : le contraste résume l'histoire du genre. Le débat Scorsese est le meilleur point d'ouverture.Angle d'attaque conseillé : partir de Superman comme golem laïc créé par deux fils d'immigrés juifs en 1938, pour montrer que le super-héros est d'abord une réponse à l'histoire.
Sources
Questions d'oral
1Quels sont les trois âges des comics et leurs œuvres emblématiques ?2Qu'est-ce que le Comics Code et pourquoi a-t-il été créé ?3En quoi la révolution Marvel des années 1960 a-t-elle changé le super-héros ?4Que veut dire Umberto Eco quand il parle du temps mythique de Superman ?5Pourquoi Watchmen est-il considéré comme un tournant ?
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