Élargissements et Brexit : de six à vingt-sept, et les frontières de l'Europe
Notion
8 min de lecture1973 – aujourd'huiSept élargissements ont porté l'Europe de six à vingt-huit membres, réunifiant le continent après 1989 ; un retrait, le Brexit (2016-2020), l'a ramenée à vingt-sept. Chaque adhésion pose la même question : jusqu'où va l'Europe, et à quelles conditions (les critères de Copenhague) ? La guerre d'Ukraine a relancé la course (dix candidats, dont l'Ukraine et la Moldavie) et le débat sur la réforme préalable des institutions. La Turquie, la Suisse, le Royaume-Uni dessinent en creux les limites du projet.
Définition
L'élargissement est le processus par lequel un État européen adhère à l'Union (article 49 du traité) : demande, statut de candidat accordé par le Conseil européen à l'unanimité, négociations chapitre par chapitre (35 chapitres de l'acquis communautaire, 100 000 pages de droit), traité d'adhésion ratifié par tous les membres et le candidat (souvent par référendum). Les critères de Copenhague (1993) : institutions démocratiques stables (État de droit, droits de l'homme, minorités), économie de marché viable capable de supporter la concurrence, capacité à reprendre l'acquis. Le retrait est prévu par l'article 50 (Lisbonne) : notification, deux ans de négociation, accord de retrait.Les vagues : 1973 (Royaume-Uni, Irlande, Danemark ; la Norvège refuse par référendum), 1981 (Grèce), 1986 (Espagne, Portugal), 1995 (Autriche, Suède, Finlande ; la Norvège refuse encore), 2004 (dix : Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Slovénie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Chypre, Malte), 2007 (Roumanie, Bulgarie), 2013 (Croatie) ; retrait du Royaume-Uni (31 janvier 2020) ; le Groenland a quitté la CEE en 1985.Les candidats (2025) : Monténégro, Serbie, Macédoine du Nord, Albanie, Bosnie-Herzégovine (Balkans occidentaux), Turquie (candidate depuis 1999, négociations gelées depuis 2018), Ukraine et Moldavie (candidats juin 2022, négociations ouvertes juin 2024), Géorgie (candidate 2023, processus suspendu 2024) ; le Kosovo est candidat potentiel. Les partenariats : Espace économique européen (Norvège, Islande, Liechtenstein : marché sans vote), Suisse (accords bilatéraux), Royaume-Uni (accord de commerce et de coopération 2020, « reset » depuis 2024), Communauté politique européenne (2022, 47 pays, forum informel), politique de voisinage.
Contexte
Les premiers élargissements. De Gaulle oppose deux vetos au Royaume-Uni (1963, 1967 : le « cheval de Troie américain ») ; Pompidou lève l'obstacle (1969) ; l'adhésion de 1973 est confirmée par référendum britannique en 1975 (67 %) mais la relation reste difficile (« I want my money back », Thatcher obtient le rabais budgétaire en 1984). L'élargissement au Sud (Grèce 1981, Espagne et Portugal 1986) consolide les jeunes démocraties sorties des dictatures et crée les fonds structurels (la cohésion comme prix de l'adhésion). Les neutres (Autriche, Suède, Finlande) entrent après la fin de la guerre froide (1995).La réunification du continent. Après 1989, les anciens pays communistes demandent l'adhésion (la Hongrie et la Pologne dès 1994) ; l'Union pose les critères de Copenhague (1993), négocie de 1998 à 2002, et accueille dix pays le 1er mai 2004 (75 millions d'habitants, PIB par tête à 40 % de la moyenne) : c'est le « retour en Europe » (Havel), un succès géopolitique (démocratie, marché, OTAN en parallèle) et un choc (délocalisations, « plombier polonais », migrations de travail, un million de Polonais au Royaume-Uni). La Roumanie et la Bulgarie (2007, avec mécanisme de coopération et de vérification), la Croatie (2013) suivent. La Turquie, candidate depuis 1999 (négociations ouvertes en 2005), est bloquée par Chypre, les droits de l'homme (surtout après 2016) et le refus de plusieurs opinions publiques (France, Autriche, Allemagne).Le Brexit. David Cameron promet un référendum (2013) pour calmer son parti et l'UKIP de Farage ; après une renégociation (février 2016), le vote du 23 juin 2016 donne 51,9 % au Leave (Angleterre et pays de Galles pour, Écosse, Irlande du Nord et Londres contre ; jeunes contre, vieux pour ; diplômés contre) sur les thèmes de l'immigration, de la souveraineté (« Take back control ») et des 350 millions de livres par semaine promis au NHS (chiffre faux). Theresa May notifie l'article 50 (29 mars 2017), négocie un accord rejeté trois fois par les Communes ; Boris Johnson (« Get Brexit done ») obtient un accord (octobre 2019, protocole nord-irlandais), gagne les élections (décembre 2019) ; sortie le 31 janvier 2020, fin de la transition le 31 décembre 2020 avec l'accord de commerce (sans droits de douane, mais contrôles, fin de la libre circulation, sortie d'Erasmus). Le protocole nord-irlandais (frontière en mer d'Irlande) est renégocié dans le cadre de Windsor (2023). Bilan : PIB britannique inférieur de 2 à 4 % selon les estimations, commerce en baisse, pénuries de main-d'œuvre, opinion majoritairement regrettante (le « Bregret », 55 %), Starmer (2024) cherche un rapprochement (sommet de mai 2025 : défense, contrôles sanitaires, mobilité des jeunes en discussion).La relance de 2022. L'invasion russe fait de l'élargissement une question de sécurité : l'Ukraine dépose sa candidature quatre jours après l'invasion, obtient le statut en juin 2022, l'ouverture des négociations en juin 2024 ; la Moldavie suit ; les Balkans, en attente depuis vingt ans (le sommet de Thessalonique de 2003 leur promettait l'adhésion), sont remis sur les rails ; la Commission parle de 2030 comme horizon. Les conditions : réformes (corruption, justice, oligarques), reconstruction, et réforme de l'Union (majorité qualifiée, budget, PAC : l'Ukraine, 40 millions d'habitants et premier producteur agricole, changerait tout).
Mécanismes
Pourquoi élargir. Stabiliser (démocratie, paix : le Sud en 1980, l'Est en 2004, les Balkans et l'Ukraine demain), étendre le marché, peser dans le monde, tenir la promesse du traité (« tout État européen »). Le coût : hétérogénéité (PIB par tête de 1 à 5), institutions plus lourdes (unanimité à 27), transferts budgétaires (la Pologne, premier bénéficiaire net), divergences de valeurs (Hongrie, Pologne 2015-2023).Élargir ou approfondir. Le dilemme classique : chaque élargissement dilue, d'où les réformes institutionnelles qui l'accompagnent (Nice 2001, Lisbonne 2007 pour digérer 2004) ; les alternatives à l'adhésion pleine (Europe à plusieurs cercles, statut d'associé, adhésion progressive, Communauté politique européenne) sont débattues pour l'Ukraine et les Balkans ; Macron et Scholz ont commandé un rapport d'experts (2023) sur une Europe à quatre cercles.Le Brexit comme leçon. Il a montré le coût de la sortie (aucun autre pays ne veut suivre), l'unité des 27 face à Londres (Michel Barnier négociateur), la difficulté de « reprendre le contrôle » sans perdre l'accès au marché (le trilemme : souveraineté, marché unique, absence de frontière en Irlande), et le rôle des campagnes (mensonges, Cambridge Analytica, ingérences). Il a aussi affaibli l'Europe (perte de la deuxième économie, d'une puissance nucléaire et diplomatique) et rendu nécessaire la relation de sécurité post-2022.Où finit l'Europe ? La géographie ne décide pas (Chypre est en Asie, la Turquie a un pied en Europe, l'Islande et la Norvège refusent) ; les critères sont politiques (démocratie) et culturels (le débat sur les « racines chrétiennes » au moment de la Constitution) ; la Russie est le contre-modèle qui définit aujourd'hui la frontière.
Enjeux & débats
1) La Turquie. Candidate depuis 1999, elle est le cas limite : pays majoritairement musulman de 85 millions d'habitants, membre de l'OTAN, économie liée à l'Europe, régime autoritaire depuis 2016 ; l'adhésion est gelée, pas rompue ; le débat sur les « frontières de l'Europe » (Giscard en 2002 : « la Turquie n'est pas un pays européen ») reste posé ; l'Union préfère un partenariat (union douanière, accord migratoire de 2016).2) L'Ukraine à 2030 ? L'adhésion d'un pays en guerre, de 40 millions d'habitants, pauvre, agricole, en reconstruction (500 milliards estimés), poserait des questions de budget (elle absorberait une large part de la PAC et de la cohésion), de sécurité (adhésion avant la fin de la guerre ?), de réformes ; les partisans (Baltes, Pologne, Commission) y voient une nécessité géopolitique ; les prudents (Hongrie, agriculteurs, France sur la PAC) une fuite en avant. La Hongrie a bloqué à plusieurs reprises.3) Les Balkans, oubliés ? Vingt ans d'attente ont produit la fatigue (Serbie proche de la Russie, Bosnie bloquée, Macédoine du Nord bloquée par la Grèce puis la Bulgarie), la corruption, l'influence russe et chinoise ; le Monténégro pourrait être le premier (2028 ?). La crédibilité de la promesse européenne se joue là.4) L'État de droit comme critère après l'adhésion. Copenhague s'applique avant l'entrée ; après, la Hongrie et la Pologne ont montré qu'un membre peut régresser sans être exclu (l'article 7 exige l'unanimité) ; le mécanisme de conditionnalité budgétaire (2020, fonds gelés pour la Hongrie) est la réponse ; le débat sur l'exclusion (impossible juridiquement) et sur les critères « post-adhésion » est ouvert.5) Le Brexit était-il inévitable ? Le Royaume-Uni n'a jamais adhéré au projet politique (pas d'euro, pas de Schengen, rabais) ; le référendum a cristallisé un malaise national (désindustrialisation, immigration, austérité) autant qu'un rejet de l'Europe ; les historiens y voient la fin d'un malentendu ; les Européens ont fait de l'unité des 27 leur victoire, et le « Bregret » britannique la preuve du coût.
Exemples
- De Gaulle, 14 janvier 1963 : « L'Angleterre est insulaire, maritime… » ; veto à la candidature britannique ; second veto en 1967.
- « *I want my money back* » (Thatcher, Dublin, 1979) : le rabais britannique obtenu à Fontainebleau (1984), supprimé avec le Brexit.
- La Norvège : deux référendums négatifs (1972, 1994) ; membre de l'EEE, applique le droit sans le voter (« fax democracy »).
- 1er mai 2004 : feux d'artifice de Varsovie à Vilnius ; Havel : « Nous rentrons à la maison ».
- Le bus du Leave : « We send the EU £350 million a week, let's fund our NHS instead » ; chiffre démenti par l'office statistique.
- La frontière irlandaise : 500 km, 300 points de passage, aucun contrôle depuis l'accord du Vendredi saint (1998) ; le nœud du Brexit.
- 28 février 2022 : Zelensky signe la demande d'adhésion à Kiev, quatre jours après l'invasion ; statut de candidat le 23 juin 2022.
- Communauté politique européenne (Prague, 6 octobre 2022) : 44 puis 47 pays, de l'Islande à l'Arménie, sans la Russie ni la Biélorussie ; idée de Macron.
Pièges & confusions
- Confondre candidat et négociant. Le statut de candidat ne signifie pas que les négociations sont ouvertes (Turquie : ouvertes puis gelées ; Ukraine : ouvertes en 2024).
- Croire que le Brexit a rétabli des droits de douane. L'accord de 2020 les évite ; ce sont les contrôles, normes et formalités qui pèsent.
- Oublier la Norvège et la Suisse. Elles montrent qu'on peut être dans le marché sans être dans l'Union, au prix de l'absence de vote.
- Ignorer les critères de Copenhague. Ce sont les trois conditions ; le jury les demande.
- Traiter l'élargissement comme un sujet technique. C'est le sujet géopolitique majeur depuis 2022.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Où sont les frontières de l'Europe ? », « Peut-on quitter une union ? », « La démocratie est-elle exportable ? », « Faut-il choisir entre élargir et approfondir ? », « La géopolitique dicte-t-elle l'histoire ? », « Le peuple peut-il se tromper ? » (Brexit). Fiche à relier à la guerre d'Ukraine, à la Russie, aux Balkans.À l'oral, tenez les sept vagues avec leurs dates, les critères de Copenhague, l'article 49 et l'article 50, le Brexit (2016, 2020, le bilan), les candidats de 2025 et le débat sur l'Ukraine ; les cas limites (Turquie, Norvège, Suisse) montrent que vous avez compris les formes de l'appartenance. Les citations de De Gaulle, Thatcher et Havel encadrent.Angle d'attaque conseillé : partir de la signature de Zelensky le 28 février 2022 pour montrer que l'élargissement est redevenu une question de guerre et de paix, puis remonter aux précédents (1981, 2004) où l'adhésion a stabilisé.
Sources
Questions d'oral
1Quelles sont les grandes vagues d'élargissement de l'Union ?2Que sont les critères de Copenhague ?3Pourquoi l'élargissement de 2004 est-il historique ?4Pourquoi le Royaume-Uni a-t-il voté le Brexit et quel en est le bilan ?5La Turquie peut-elle adhérer à l'Union ?
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