Les enseignants : statut, salaire, formation, crise du recrutement et malaise

    Notion
    8 min de lecture1880 – aujourd'hui

    870 000 enseignants, 70 % de femmes, le premier corps de fonctionnaires, une profession qui a perdu son prestige et ses candidats : les concours non pourvus (3 000 postes en 2022, 1 500 en 2024), les contractuels (10 %), les démissions multipliées par cinq, le salaire en début de carrière parmi les plus bas de l'OCDE (2 000 euros nets après la revalorisation de 2023), 40 % qui ont subi des insultes, les assassinats de Samuel Paty (2020) et Dominique Bernard (2023). Des hussards noirs au « prof-bashing », de l'école normale à l'INSPE, cette fiche décrit le métier, ses statuts, sa formation, ses syndicats, son malaise et les réponses (le « pacte », la formation à bac +3, la revalorisation).

    Définition

    Les enseignants en France sont 870 000 (2025 : 380 000 dans le premier degré, 490 000 dans le second degré, plus 60 000 dans le supérieur ; 720 000 dans le public, 150 000 dans le privé sous contrat), le premier corps de l'État (40 % des fonctionnaires d'État), à 70 % des femmes (85 % en primaire, 60 % dans le secondaire, 35 % dans le supérieur), d'un âge moyen de 44 ans. Les corps : les professeurs des écoles (créés en 1990, remplaçant les instituteurs ; le concours CRPE, catégorie A, polyvalents, 24 heures de classe), les professeurs certifiés (le CAPES, 18 heures), les agrégés (l'agrégation, 1766-1808 ; 15 heures, mieux payés, 50 000, souvent en lycée et prépa), les professeurs de lycée professionnel (PLP), les professeurs d'EPS (CAPEPS), les contractuels (non titulaires : 10 % dans le secondaire, 2 % en primaire, en hausse ; recrutés en « job dating »), les maîtres du privé (contrat avec l'État, mêmes concours, mêmes salaires bruts, retraites moindres). Le statut (fonctionnaire de l'État, la loi de 1983 et le décret de 1950 sur les obligations de service (les heures de cours, non les heures de travail : 43 heures par semaine en moyenne selon la DEPP), la liberté pédagogique (loi 2005), l'obligation de neutralité, la mutation par barème, la notation par l'inspection puis les « rendez-vous de carrière » (2017), les trois grades : classe normale, hors classe, classe exceptionnelle), le salaire (2025 : un professeur des écoles ou certifié débutant touche 2 100 euros nets (1 700 avant 2023), un enseignant à 15 ans de carrière 2 600, en fin de carrière 3 500 ; un agrégé débutant 2 400 ; l'OCDE : la France paie ses enseignants en début de carrière 10 % sous la moyenne, en milieu de carrière 20 % sous ; l'Allemagne paie 60 % de plus ; la perte de pouvoir d'achat : -15 % depuis 1990 ; les primes REP+ (5 000 euros), le pacte enseignant (2023 : des missions supplémentaires payées 1 250 euros par « brique » : les remplacements courts, les devoirs faits ; 30 % de signataires)), la formation (les écoles normales 1833-1991, les IUFM 1991-2013, les ESPE 2013-2019, les INSPE depuis 2019 ; le concours à bac +5 (master MEEF) depuis 2010, réformé pour bac +3 dès 2026 (le concours en fin de licence, deux ans de formation rémunérée en master : la réforme Attal-Belloubet) ; la formation continue : 3 jours par an, la plus faible de l'OCDE), les syndicats (le taux de syndicalisation le plus élevé de la fonction publique : 25 % ; la FSU (SNES, SNUipp : la première), l'UNSA (SE-UNSA), le SGEN-CFDT, le SNALC, FO, SUD ; les élections professionnelles 2022), la crise du recrutement (les concours 2022 : 3 000 postes non pourvus, 4 000 en 2023, 1 500 en 2024 ; les académies de Créteil, Versailles, Guyane : les listes complémentaires épuisées ; les candidats divisés par deux en dix ans : 60 000 en 2012, 30 000 en 2022 au CAPES ; les maths, l'allemand, les lettres classiques sinistrés), les démissions (2 800 en 2022, 5 fois plus qu'en 2012 ; 1 % par an), l'absentéisme et les non-remplacements (15 millions d'heures perdues par an, « un prof devant chaque classe » promis 2023), le malaise (les enquêtes : 40 % ont subi des insultes, 8 % des violences physiques ; le « prof-bashing » (les vacances, les 18 heures) ; la perte de sens (les réformes, la paperasse, les injonctions) ; le burn-out ; la santé : 0,5 médecin de prévention pour 10 000 agents), les violences (Samuel Paty, 16 octobre 2020 ; Dominique Bernard, 13 octobre 2023 ; les menaces, les atteintes à la laïcité : 5 000 signalements par an), les comparaisons (la Finlande : les enseignants sélectionnés parmi les 10 % meilleurs, formés en 5 ans, autonomes, respectés ; Singapour ; l'Allemagne : les mieux payés d'Europe ; les États-Unis : la pénurie aussi).

    Contexte

    Les hussards noirs (1880-1940). Ferry crée les écoles normales dans chaque département (1879-1881), les instituteurs (« les hussards noirs » de Péguy : laïcs, promus du peuple, formés à 16 ans, la République au village, contre le curé), le respect (le « maître d'école », le secrétaire de mairie, le premier certifié), les instituteurs syndiqués (1905, l'amicale puis le syndicat interdit, le SNI 1920), les professeurs de lycée (l'agrégation, le prestige, Bergson et Sartre agrégés, les « profs » de khâgne), la Grande Guerre (8 000 instituteurs tués, le pacifisme du SNI), le Front populaire ; l'enseignant est la figure de la promotion républicaine (le fils de paysan devenu instituteur, la « voie royale » des écoles normales).
    La massification et la déqualification (1945-1990). Le baby-boom et les recrutements massifs (les PEGC, les auxiliaires, les « maîtres auxiliaires » : le début des non-titulaires), la fin des écoles normales à 16 ans (le bac puis le DEUG exigé), les certifiés et les CAPES de masse (1950 : 500 postes ; 1990 : 10 000), la féminisation (60 % en 1970, 80 % en primaire 1990), le déclassement (les salaires décrochent des cadres dans les années 1980 : « Le Monde » titre « le malaise enseignant » dès 1985), les syndicats puissants (le SNI-PEGC, le SNES, la FEN qui éclate en 1992 : FSU contre UNSA), les réformes Jospin (1989 : les professeurs des écoles en catégorie A, les IUFM, la revalorisation), l'autorité contestée (la « démission des parents », la violence, les banlieues).
    La crise longue (1990-2020). Le prof-bashing (Allègre 1997 : « le mammouth », les « absentéistes »), la masterisation (2010, Darcos-Chatel : le concours à bac +5 sans formation : les « stagiaires » à temps plein, le désastre), les ESPE (2013), le gel du point d'indice (2010-2016), la perte de pouvoir d'achat, les suicides médiatisés (Christine Renon, directrice d'école à Pantin, 2019 : « je suis épuisée »), les « stylos rouges » (2018-2019, le mouvement Facebook), la réforme des retraites (2019-2020 : les enseignants perdants), le Covid (l'école à distance, le « prof-héros » puis oublié : Blanquer et les « vacances » polémiques), Samuel Paty (16 octobre 2020, décapité pour un cours sur la liberté d'expression : l'hommage national, le choc, le débat sur la « lâcheté » de l'institution).
    La rupture (2021-2025). Les concours non pourvus (2022 : 3 000 postes ; les « job datings » à Versailles : le recrutement en 30 minutes), la revalorisation Macron (2023 : +100 à +230 euros nets pour tous, le « socle » ; le pacte : + 1 250 par mission), Dominique Bernard (13 octobre 2023, tué à Arras), la « loi Bernard » sur la protection (2024), les groupes de niveau imposés puis retirés (l'épuisement des réformes), la réforme de la formation (bac +3 en 2026 : « former plus tôt et payer pendant la formation »), les suppressions de postes (4 000 en 2025 face à la baisse démographique), le harcèlement et la santé mentale (les enseignants en première ligne), l'IA (l'aide ou la surveillance), les élections professionnelles (la FSU première, le SNALC en hausse : le glissement conservateur), la question de l'attractivité (le rapport du Sénat 2024 : « une profession en péril »), la Finlande citée par tous ; l'Éducation nationale reste le premier employeur de France et le plus malade.

    Mécanismes

    Pourquoi la profession attire moins. Le salaire (le décrochage des cadres : un certifié gagne le salaire médian, un ingénieur débutant 50 % de plus ; la comparaison OCDE), les conditions (les classes chargées, la violence, les élèves difficiles, l'inclusion sans moyens, la paperasse, les réformes permanentes, les mutations forcées en Seine-Saint-Denis à 23 ans), le prestige (de « hussard noir » à « fainéant » : le prof-bashing, le déclassement symbolique, les parents consommateurs), la formation (la masterisation a écarté les milieux populaires : 5 ans d'études non payées ; la réforme bac +3 veut inverser), l'image (les attentats, les faits divers), le marché du travail (les diplômés de sciences ont mieux ailleurs : les maths sinistrées) ; les enquêtes (Cnesco, DEPP) : les enseignants aiment leur métier (80 %) et ne le recommandent pas (60 %).
    Comment on devient enseignant. Le concours (CRPE : 10 000 postes, CAPES : 6 000, agrégation : 2 000 ; les épreuves écrites disciplinaires et orales, depuis 2022 l'entretien de « motivation » contesté), la formation (l'INSPE : le master MEEF, l'alternance stage-formation, jugée théorique et lourde ; la réforme 2026 : le concours en L3, le master rémunéré 1 400 puis 1 800 euros), la titularisation (l'année de stage), l'affectation (le mouvement : les néo-titulaires en éducation prioritaire, loin de chez eux : 50 % des certifiés débutants dans les académies de Créteil et Versailles), la carrière (les échelons à l'ancienneté, l'inspection tous les 7 ans, les mutations par points : 10 ans pour rentrer dans le Sud) ; les contractuels contournent tout (recrutés sans concours ni formation : 40 000).
    Le métier tel qu'il est. 43 heures par semaine (DEPP : 18 heures de cours, 20 de préparation-correction, 5 de réunions), 36 semaines, 16 semaines de vacances (les « vacances » : le sujet du bashing ; les enseignants travaillent pendant), la liberté pédagogique (réelle en classe, encadrée par les programmes et l'inspection), l'autorité (à construire : la classe de 30, les portables, les parents), la solitude (le métier s'exerce seul, la salle des profs comme refuge), la vocation (« transmettre », « les élèves » : les motivations restent intactes), le malaise (les injonctions contradictoires : inclure et sélectionner, bienveiller et exiger, protéger et alerter) ; Dubet parle du « déclin de l'institution » (2002) : le programme institutionnel (le maître sacré) a laissé place au travail sur autrui (l'enseignant comme professionnel négociant).
    Les comparaisons. La Finlande (les enseignants sélectionnés (10 % d'admis), formés en 5 ans avec recherche, autonomes (pas d'inspection), respectés, payés au niveau des cadres : le modèle de PISA), Singapour (les meilleurs élèves recrutés, formés, bien payés, évalués), l'Allemagne (les mieux payés d'Europe : 5 000 euros, mais les Länder manquent aussi), le Royaume-Uni (la pénurie chronique, le turnover), les États-Unis (les « teacher shortages », les grèves de 2018-2019) ; la pénurie est mondiale (l'UNESCO : 44 millions d'enseignants manquants d'ici 2030) mais la France cumule le bas salaire et la centralisation.

    Enjeux & débats

    1) Faut-il payer plus les enseignants ? La revalorisation de 2023 (+10 %) n'a pas rempli les concours ; les économistes (le salaire attire mais ne suffit pas : les conditions, le prestige, l'autonomie) ; les comparaisons (l'Allemagne paie 60 % de plus et manque aussi) ; le débat oppose le « socle » pour tous (les syndicats) et le « pacte » (payer plus ceux qui font plus : Macron) ; le coût (10 milliards pour rattraper l'OCDE) face au budget ; la question de la priorité nationale.
    2) Le concours à bac +3 : bonne ou mauvaise idée ? Pour : recruter plus tôt, payer la formation, ouvrir aux milieux populaires (les futurs enseignants sont à 60 % enfants de cadres et enseignants), aligner sur l'Europe ; contre : baisser le niveau disciplinaire (un professeur de maths à bac +3 ?), la précarité des « stagiaires », le retour aux écoles normales sans leur culture ; le débat de 2010 (la masterisation) inversé quinze ans plus tard : la preuve que la formation est le point aveugle.
    3) Les enseignants sont-ils privilégiés ? Le discours (les vacances, les 18 heures, la sécurité de l'emploi, la retraite) contre les faits (43 heures, le salaire sous la médiane des diplômés, la mobilité forcée, la violence, le taux de démission) ; le prof-bashing est un sport national (Allègre, les ministres, l'opinion : 50 % pensent que les profs travaillent peu) qui alimente la crise ; les défenseurs rappellent que l'enseignant est le premier levier de l'apprentissage (Hattie : 30 %).
    4) L'autorité perdue ? Les insultes (40 %), les agressions, les parents procéduriers, les portables, Samuel Paty et Dominique Bernard ; les réponses (la « loi Bernard », la protection fonctionnelle, le « choc des savoirs », le vouvoiement, l'uniforme) ; Dubet et Arendt : l'autorité de l'institution ne se décrète pas, elle se reconstruit par la légitimité (le savoir, la justice, la cohérence) ; le débat oppose la restauration (les sanctions) et la refondation (le sens).
    5) La féminisation est-elle un problème ? 85 % de femmes en primaire, 70 % en tout : la profession la plus féminisée avec les soins ; les explications (la conciliation, les horaires, le déclassement relatif : les métiers dévalorisés se féminisent, Maruani), les conséquences discutées (les modèles masculins pour les garçons, la « dévalorisation » comme cercle vicieux, le plafond de verre : les chefs d'établissement et les inspecteurs à 50 % hommes) ; la question du genre et du prestige (les métiers féminisés sont-ils dévalorisés parce que féminisés ?) est celle du care.

    Exemples

    • Péguy (1913) : « nos jeunes maîtres… ces instituteurs de la République avaient un regard qui portait plus loin que le village » ; le hussard noir en blouse noire, le certificat, la mairie.
    • Christine Renon (21 septembre 2019) : directrice d'école à Pantin, se suicide dans son école après une lettre : « je suis une directrice épuisée… je ne veux plus » ; le mouvement des directeurs.
    • Samuel Paty (16 octobre 2020) : professeur d'histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine, décapité par un terroriste tchétchène après un cours sur la liberté d'expression avec les caricatures ; l'hommage à la Sorbonne (Macron : « nous continuerons ») ; le procès des adultes en 2024 ; le lycéen menteur.
    • Le job dating (mai 2022) : l'académie de Versailles recrute des contractuels en entretiens de 30 minutes ; « on cherche des profs comme on cherche des serveurs » ; 4 000 postes non pourvus aux concours.
    • Macron à Marseille (2 juin 2022) : « aucun enseignant ne commencera sa carrière sous 2 000 euros nets » ; réalisé en 2023 (2 100) ; le pacte : « travailler plus pour gagner plus », contesté.
    • Dominique Bernard (13 octobre 2023) : professeur de lettres au lycée Gambetta d'Arras, tué au couteau par un ancien élève radicalisé, en protégeant les autres ; « il est mort pour l'école ».
    • Le concours 2024 : 1 500 postes non pourvus ; les lettres classiques : 50 admis pour 130 postes ; les maths : 800 pour 1 000 ; « l'école sans profs de maths ».
    • La Finlande : 10 % d'admis en formation, 5 ans d'études, pas d'inspection, un salaire de cadre ; « le métier le plus respecté après le médecin » ; le modèle invoqué par tous les ministres.

    Pièges & confusions

    • Confondre heures de cours et heures de travail. 18 heures de cours (certifié), 43 heures de travail (DEPP).
    • Croire que les enseignants sont bien payés par rapport à l'OCDE. 10 à 20 % sous la moyenne ; l'Allemagne 60 % au-dessus.
    • Dater les professeurs des écoles de Ferry. Instituteurs jusqu'en 1990 ; Jospin crée les professeurs des écoles (catégorie A).
    • Oublier les contractuels. 10 % du secondaire, 40 000 sans concours : la précarisation.
    • Ignorer la réforme bac +3 (2026). Le retour du concours en licence : l'actualité du recrutement.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Le savoir a-t-il encore une autorité ? », « Faut-il des vocations ? », « L'État paie-t-il ceux qui le servent ? », « Le prestige se décrète-t-il ? », « L'école peut-elle fonctionner sans profs ? », « La féminisation dévalorise-t-elle ? ». Fiche à mobiliser en entretien (le candidat a eu des professeurs : qu'en pense-t-il ?) et dans tout sujet sur la fonction publique.
    À l'oral, tenez les chiffres (870 000, 70 %, 2 100 euros, 43 heures, 3 000 postes, 10 % de contractuels, 40 % d'insultes, 25 % de syndiqués), les corps et statuts, l'histoire (hussards noirs, écoles normales, IUFM, masterisation, INSPE, bac +3), la crise (recrutement, démissions, malaise, violences), les figures (Péguy, Renon, Paty, Bernard), les comparaisons (Finlande, Allemagne) et les débats. Dubet (Le Déclin de l'institution) et Hattie (l'effet enseignant) sont les références.
    Angle d'attaque conseillé : partir du hussard noir de Péguy (1913 : le maître respecté, promu, la République en personne) et du job dating de Versailles (2022 : le prof recruté en 30 minutes) : un siècle pour passer de la vocation sacrée à la pénurie, et la question de ce qu'une société qui ne recrute plus ses maîtres dit d'elle-même.

    Sources

    • François Dubet, Le Déclin de l'institution (2002)
    • OCDE, Regards sur l'éducation 2025 (salaires des enseignants)
    • Sénat, Rapport sur l'attractivité du métier d'enseignant (2024)
    • DEPP, Le temps de travail des enseignants (2022)
    • Charles Péguy, L'Argent (1913)

    Questions d'oral

    + 2 autres questions

    Continuez votre exploration