L'histoire de l'école en France : de Charlemagne à Jules Ferry et au collège unique
Événement
8 min de lecture789 – 1989L'école française s'est construite en douze siècles et trois grandes batailles : l'Église contre l'État (des écoles cathédrales aux lois Ferry et à la loi Debré), le peuple contre les élites (le primaire du certificat d'études contre le lycée du bac, jusqu'au collège unique de 1975), la nation contre les particularismes (le français contre les patois, la République contre les « écoles libres »). Charlemagne, la Sorbonne, les jésuites, Napoléon, Guizot, Ferry, les hussards noirs, Zay, Langevin-Wallon, Haby, Jospin : cette fiche donne la chronologie et le sens de chaque étape.
Définition
L'histoire de l'école en France se lit comme la construction progressive d'un service public national à partir d'institutions religieuses, seigneuriales et corporatives. Ses étapes : l'école carolingienne (le capitulaire de Charlemagne, 789, Admonitio generalis : « que chaque monastère et chaque évêché ait une école » ; Alcuin ; la légende de Charlemagne « inventeur de l'école », chanson de France Gall 1964), les écoles cathédrales et monastiques (le trivium et le quadrivium : les sept arts libéraux), les universités (Paris vers 1200, la bulle de 1231 ; la Sorbonne 1257 ; Montpellier, Toulouse ; la scolastique, Abélard, Thomas d'Aquin), les petites écoles paroissiales (la lecture pour le catéchisme ; le Concile de Trente 1563 impose l'école à chaque paroisse), les collèges (les jésuites, 1540 : 100 collèges en 1700, le Ratio studiorum de 1599, la pédagogie de l'émulation ; expulsés en 1762 ; les oratoriens ; les Frères des écoles chrétiennes de Jean-Baptiste de La Salle, 1680 : l'enseignement simultané, gratuit, en français), la Révolution (Condorcet 1792 : l'instruction publique, laïque, gratuite, en cinq degrés, la plan jamais appliqué ; Lakanal ; les écoles centrales 1795 ; l'École normale de l'an III, Polytechnique 1794), Napoléon (les lycées 1802 : les élites, l'internat, l'uniforme, le tambour ; l'Université impériale 1808 : le monopole de l'État ; le bac 1808 ; le primaire laissé à l'Église), la Restauration et la monarchie de Juillet (Guizot 1833 : une école primaire de garçons par commune de plus de 500 habitants, une école normale par département, sans obligation ni gratuité ; Pape-Carpantier et les salles d'asile : la maternelle ; la loi Falloux 1850 : la liberté de l'enseignement secondaire, le retour de l'Église, les écoles de filles par commune de 800 habitants ; Duruy 1867 : le primaire pour les filles, la gratuité encouragée), la IIIe République (les lois Ferry : 16 juin 1881 la gratuité du primaire, 28 mars 1882 l'obligation de 6 à 13 ans et la laïcité des programmes (la « morale et instruction civique » remplace le catéchisme), la loi Goblet 1886 la laïcité du personnel ; la loi Camille Sée 1880 : les lycées de jeunes filles ; l'École normale de Sèvres 1881 ; les écoles normales d'instituteurs dans chaque département (1879) ; les hussards noirs ; la loi de 1904 interdisant l'enseignement aux congrégations ; la Séparation 1905 ; l'école comme creuset : le français obligatoire, les « patois » interdits, Le Tour de la France par deux enfants (1877, 7 millions d'exemplaires), la carte de France, la revanche), l'entre-deux-guerres (les « compagnons de l'Université nouvelle » 1918 : l'école unique ; la gratuité du secondaire 1930-1933 ; Jean Zay 1936 : l'obligation à 14 ans, les classes d'orientation, l'éducation physique), Vichy (l'Église favorisée, les écoles normales supprimées, Pétain contre « l'esprit de jouissance », les instituteurs suspects), la Libération (le plan Langevin-Wallon 1947 : l'école unique jusqu'à 18 ans, l'orientation par les aptitudes, la formation continue ; jamais voté, toujours cité), la Ve République (Berthoin 1959 : 16 ans ; Debré 1959 : le privé sous contrat ; Fouchet 1963 : les CES ; Faure 1968 : les universités ; Haby 1975 : le collège unique ; Savary 1984 : l'échec de l'unification ; Chevènement 1985 : le bac pro, « 80 % » ; Jospin 1989 : la loi d'orientation).
Contexte
L'Église éducatrice (789-1789). L'école est d'abord cléricale : les moines copistes, les chanoines, les universités sous tutelle papale, les paroisses ; l'alphabétisation progresse par la Réforme (lire la Bible) et la Contre-Réforme (les petites écoles, les Frères) ; en 1789, 47 % des hommes et 27 % des femmes signent leur acte de mariage (le « test Maggiolo » de 1877 : la France du Nord-Est alphabétisée, la ligne Saint-Malo–Genève) ; les collèges forment 50 000 élèves (les fils de la bourgeoisie et de la noblesse) ; les Lumières réclament l'école d'État (La Chalotais 1763, Rousseau, Condorcet).L'État éducateur (1789-1880). La Révolution rêve (Condorcet, le plan Le Peletier de l'éducation commune spartiate, Lakanal) et détruit (les collèges fermés) sans reconstruire ; Napoléon prend les élites (le lycée, l'Université, le bac : « je veux un corps enseignant qui ait une doctrine ») et laisse le peuple aux curés ; Guizot fonde le primaire (1833 : 40 000 écoles en 1847 ; « l'instruction primaire est une garantie d'ordre ») ; Falloux rend à l'Église (1850 : les congrégations enseignent, les évêques siègent) ; le Second Empire hésite (Duruy) ; l'alphabétisation atteint 70 % en 1870 ; la défaite de 1870 est attribuée à « l'instituteur prussien » : l'école devient une question nationale.La République par l'école (1880-1940). Ferry (ministre 1879-1883) et les républicains veulent former des citoyens et arracher les enfants à l'Église : la trilogie (gratuit, obligatoire, laïque), les instituteurs (les « hussards noirs » de Péguy : laïcs, formés en école normale, la République au village contre le curé), la morale laïque (le « devoir » de Ferry, la lettre de 1883), les manuels (Lavisse : « le petit Lavisse », l'histoire nationale ; Bruno et Le Tour de la France), le certificat d'études (le brevet du peuple : 50 % d'une classe d'âge en 1930), l'école de filles (Sée, Sèvres), le lycée à part (payant, latin, bac : 2 % d'une génération en 1900) ; la « guerre des deux France » (1904, 1905) ; la Grande Guerre (les instituteurs tués : 8 000), l'école unique en débat (1918-1936), Zay ; Vichy revient en arrière ; la Résistance prépare Langevin-Wallon.La démocratisation (1945-1989). Le baby-boom (les effectifs doublent), le collège pour tous (les CES de 1963, Haby 1975), le lycée de masse (le bac de 5 % en 1950 à 20 % en 1968 et 60 % en 1995), l'université de masse (Faure 1968 après Mai), les IUT (1966), le bac pro (1985), les ZEP (1981), la loi Jospin (1989), la fin du certificat d'études (1989), les guerres scolaires (1984, 1994) ; la sociologie critique (Bourdieu 1964, Baudelot-Establet 1971 : « l'école capitaliste en France ») accompagne et conteste ; en 1989, l'école a changé d'échelle et de rôle : de la formation des citoyens à la distribution des diplômes.
Mécanismes
Pourquoi l'État a pris l'école. Former des citoyens (Condorcet, Ferry : la République ne peut vivre qu'avec des citoyens instruits), unifier la nation (la langue, l'histoire, la carte : contre les patois et les provinces), rivaliser (l'Allemagne de 1870, l'industrie), contrôler l'Église (la laïcité comme émancipation ou comme guerre), moderniser (les ingénieurs, les techniciens) ; l'alphabétisation était en marche avant Ferry (Furet et Ozouf, Lire et écrire, 1977 : Ferry a parachevé, non créé), mais la loi a fait de l'école une institution nationale et de l'instituteur une figure.Comment l'école a fait la France. Le français (les patois reculent en deux générations ; la « honte » des langues régionales : le « symbole » puni ; Weber, La Fin des terroirs, 1976), l'histoire nationale (Lavisse, « nos ancêtres les Gaulois », la « mémoire » républicaine), la géographie (la carte de Vidal), la morale (le devoir, le travail, la patrie), la promotion (le certificat, le boursier : le mythe du fils de paysan devenu instituteur, de l'instituteur devenu ministre : Herriot, Pompidou), le rite (la rentrée, la distribution des prix, le bac) ; l'école est le premier ciment de la nation avec l'armée (le service militaire, 1905).Les deux ordres et leur fusion. Jusqu'en 1945, deux écoles : le primaire (gratuit, laïc, populaire, jusqu'au certificat, avec ses « écoles primaires supérieures » et ses écoles normales) et le secondaire (payant jusqu'en 1930, avec ses petites classes de lycée, le latin, le bac, les grandes écoles) ; les enfants du peuple ne passaient pas de l'un à l'autre (2 % de bacheliers) ; l'école unique (les Compagnons 1918, Zay, Langevin-Wallon) puis le collège unique (Haby 1975) ont fusionné les ordres ; la sociologie montre que la hiérarchie s'est déplacée (les filières, les options, les lycées, le privé).Les guerres scolaires. 1850 (Falloux), 1880-1905 (Ferry, les congrégations, la Séparation), 1959 (Debré), 1984 (Savary : le privé sauvé par un million de manifestants), 1994 (Bayrou : le public sauvé par un million de manifestants) : l'école est le lieu où la France se dispute sur elle-même (l'Église et la République, la liberté et l'égalité) ; la paix de Debré (le contrat) tient depuis 1959 ; la laïcité rebondit sur l'islam (1989, 2004, 2023).
Enjeux & débats
1) Ferry a-t-il inventé l'école ? La légende républicaine (la « trilogie », l'école « de Jules Ferry ») contre l'histoire (Guizot 1833 a fondé le primaire, l'alphabétisation était à 70 % en 1870, l'Église scolarisait) ; Furet-Ozouf, Prost : Ferry a nationalisé et laïcisé un mouvement en cours ; ce qu'il a inventé : l'obligation, la laïcité, l'instituteur fonctionnaire, la morale civique ; la question de la mémoire (Ferry, aussi le colonisateur du Tonkin : « les races supérieures ont un devoir envers les races inférieures », 1885).2) L'école républicaine a-t-elle été émancipatrice ou disciplinaire ? L'émancipation (la raison, la promotion, les boursiers, les femmes) contre la discipline (Foucault : l'école comme institution disciplinaire, les rangs, la cloche ; l'écrasement des langues régionales ; la nation comme dogme ; le colonialisme dans les manuels) ; les deux à la fois : l'école a discipliné pour émanciper (Kant) ; le débat sur le « roman national » (Lavisse) et sa déconstruction (Nora, Citron) rejoue la question.3) Le collège unique a-t-il tenu la promesse de l'école unique ? Langevin-Wallon voulait l'égalité par l'orientation selon les aptitudes ; Haby a unifié les structures ; les sociologues (Bourdieu, Dubet) montrent que l'inégalité s'est déplacée (les filières invisibles, le privé, la carte scolaire) ; les nostalgiques (le certificat d'études, l'école « d'avant » : Brighelli) contre les historiens (le niveau monte, Baudelot-Establet) ; le collège unique est une réussite quantitative et un échec qualitatif (20 % en difficulté).4) L'Église et l'école : la guerre est-elle finie ? Le contrat de Debré (1959) a pacifié ; le privé catholique scolarise 2 millions d'élèves sans « caractère propre » visible (les cours de religion facultatifs, 30 % de non-catholiques) ; les nouvelles frontières (le hors contrat, l'islam et la laïcité, les écoles musulmanes sous contrat : 10, les écoles juives : 300) ; la question de la liberté d'enseignement (constitutionnelle) et de son financement.5) L'école a-t-elle fait la nation ou l'a-t-elle défaite ? Weber : l'école a « francisé » les paysans en deux générations ; les régionalistes y voient un ethnocide (le breton, l'occitan, le basque, le corse : les langues perdues, les écoles Diwan depuis 1977 et la loi Molac 2021 censurée) ; les républicains y voient la condition de l'égalité (une seule langue, un seul droit) ; la question revient avec l'immigration (l'école et l'intégration : les enfants d'immigrés réussissent comme les autres à origine sociale égale) et la laïcité.
Exemples
- Charlemagne (789) : l'Admonitio generalis ordonne des écoles dans les monastères et les évêchés ; la « renaissance carolingienne » d'Alcuin ; « sacré Charlemagne » (France Gall, 1964, texte de Robert Gall) : la légende scolaire.
- La Sorbonne (1257) : le collège fondé par Robert de Sorbon pour seize étudiants pauvres en théologie ; l'Université de Paris compte 10 000 étudiants au XIIIe siècle.
- Jean-Baptiste de La Salle (1680) : les Frères des écoles chrétiennes ; la classe simultanée (tous les élèves ensemble, non un par un), l'enseignement en français, la gratuité ; canonisé, « patron des éducateurs ».
- Guizot (28 juin 1833) : « une école primaire par commune » ; sa lettre aux instituteurs : « l'instituteur doit être un homme pénétré de l'importance de sa mission » ; 40 000 écoles en 1847.
- Ferry (28 mars 1882) : « l'instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes âgés de six ans révolus jusqu'à treize ans révolus » ; les congrégations résistent ; la « guerre des manuels » (1882-1883 : les évêques condamnent quatre manuels de morale).
- Le Tour de la France par deux enfants (1877) : André et Julien, orphelins lorrains, traversent la France après 1871 ; « le devoir et la patrie » ; 7 millions d'exemplaires, le manuel le plus lu de la République.
- Péguy (1913) : « nos jeunes maîtres, les hussards noirs de la République » ; « ces instituteurs… étaient la République en personne » (L'Argent).
- Langevin-Wallon (19 juin 1947) : le plan remis à Naegelen ; « l'enseignement doit offrir à tous d'égales possibilités » ; jamais voté ; cité par tous les ministres depuis.
Pièges & confusions
- Confondre Guizot et Ferry. Guizot 1833 : une école par commune, sans obligation ; Ferry 1881-1882 : gratuité, obligation, laïcité.
- Croire que l'obligation scolaire est de 1882 jusqu'à 16 ans. 13 ans en 1882, 14 en 1936, 16 en 1959.
- Dater le bac de Ferry. Napoléon 1808 ; les lycées 1802.
- Oublier les deux ordres. Le primaire et le secondaire séparés jusqu'en 1945 : l'explication de l'inégalité historique.
- Ignorer Ferry colonial. L'oral peut vous demander « Ferry, héros ou colonisateur ? » : préparez les deux.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « L'école fait-elle la nation ? », « La laïcité est-elle une guerre ? », « L'État doit-il éduquer ? », « Le passé de l'école éclaire-t-il ses crises ? », « L'égalité est-elle une promesse tenue ? ». Fiche d'histoire, à croiser avec les fiches IIIe République (HFRA), laïcité (SOCG-008), Ferry (PERS).À l'oral, tenez la chronologie (789, 1257, 1680, 1762, 1792, 1802-1808, 1833, 1850, 1881-1882, 1886, 1905, 1930, 1936, 1947, 1959, 1975, 1984, 1989), les acteurs (Charlemagne, La Salle, Condorcet, Napoléon, Guizot, Falloux, Ferry, Zay, Langevin, Debré, Haby, Savary), les mécanismes (pourquoi l'État, comment l'école a fait la France, les deux ordres, les guerres scolaires) et les débats. Le Tour de la France et Péguy sont les récits ; Furet-Ozouf et Prost les historiens.Angle d'attaque conseillé : partir de la légende (Charlemagne « inventeur » de l'école, Ferry « père » de l'école) et de l'histoire (l'Église pendant mille ans, Guizot, l'alphabétisation avant Ferry) : les mythes scolaires disent ce que la République a voulu être ; l'histoire dit ce qu'elle a fait.
Sources
- Antoine Prost, Histoire de l'enseignement en France 1800-1967 (1968)
- François Furet et Jacques Ozouf, Lire et écrire. L'alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry (1977)
- Mona Ozouf, L'École, l'Église et la République 1871-1914 (1982)
- Eugen Weber, La Fin des terroirs (1976)
- Musée national de l'Éducation (Rouen)
Questions d'oral
1Quelles sont les grandes étapes de l'histoire de l'école en France ?2Que contiennent les lois Ferry et qu'ont-elles vraiment changé ?3Qu'étaient les deux ordres d'enseignement et quand ont-ils fusionné ?4Que sont les hussards noirs et le Tour de la France par deux enfants ?5Qu'est-ce que le plan Langevin-Wallon ?
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