L'entreprise : formes, gouvernance et pouvoir dans le capitalisme contemporain
Notion
8 min de lecture1602 – aujourd'huiDe la Compagnie des Indes (1602) aux multinationales de 2025, l'entreprise est l'institution centrale du capitalisme : elle produit, emploie, innove, et concentre un pouvoir qui rivalise avec celui des États (Apple pèse plus que le PIB de la France). Cette fiche pivot donne les repères : formes juridiques (SA, SAS, coopérative), gouvernance (actionnaires, conseil, dirigeants), acteurs (PME, ETI, CAC 40, multinationales), théories (Coase, Friedman, parties prenantes) et débats (à qui appartient l'entreprise ?).
Définition
L'entreprise est une organisation qui combine des facteurs de production (capital, travail, savoir) pour produire des biens ou des services vendus sur un marché, avec un objectif de profit (sauf l'économie sociale). Juridiquement, elle prend la forme d'une société (personne morale distincte de ses associés, qui limite leur responsabilité) : en France, la SA (société anonyme, capital divisé en actions, conseil d'administration ou directoire et conseil de surveillance), la SAS (société par actions simplifiée, souple, la forme majoritaire des créations), la SARL, l'entreprise individuelle (micro-entrepreneur), la coopérative (SCOP : les salariés sont associés ; Crédit agricole, Leclerc) ; la société cotée vend ses actions en Bourse (Euronext Paris ; le CAC 40, indice des 40 plus grandes capitalisations, créé en 1987).Les tailles : micro-entreprises (moins de 10 salariés, 96 % des 4 millions d'entreprises françaises), PME (moins de 250), ETI (250 à 5 000, 6 000 en France, le « Mittelstand » manquant), grandes entreprises (300, la moitié de l'emploi privé) ; les multinationales (100 000 dans le monde, 900 000 filiales, un tiers du commerce mondial en échanges intra-groupe).La gouvernance : les actionnaires (propriétaires, assemblée générale, dividendes) élisent le conseil d'administration (contrôle, stratégie, administrateurs indépendants, comités) qui nomme le dirigeant (PDG ou président et directeur général dissociés) ; les parties prenantes (salariés, clients, fournisseurs, territoires, environnement) ont des droits croissants (représentants des salariés au conseil depuis 2013, loi Pacte 2019 : « intérêt social » et « raison d'être ») ; les actionnaires sont concentrés (BlackRock, Vanguard, State Street détiennent 20 % des grandes entreprises américaines ; en France, familles, État, fonds). Concepts : coûts de transaction (Coase, 1937 : l'entreprise existe parce que le marché coûte), théorie de l'agence (Jensen et Meckling, 1976 : aligner dirigeants et actionnaires par les stock-options), valeur actionnariale (Friedman, 1970), capitalisme des parties prenantes (Freeman, 1984), destruction créatrice (Schumpeter).
Contexte
Naissance de la grande entreprise. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC, 1602) est la première société par actions cotée ; la Révolution industrielle crée les usines et la loi de 1867 libère la SA en France ; la fin du XIXe siècle voit naître les « trusts » américains (Standard Oil de Rockefeller, US Steel de Carnegie et Morgan) et le droit antitrust (Sherman Act, 1890 ; démantèlement de la Standard Oil en 1911) ; Ford (1908, la Model T, la chaîne) et Taylor inventent la production de masse ; Berle et Means (1932) décrivent la séparation entre propriété et contrôle : les managers gouvernent.Le capitalisme managérial (1945-1980). Les Trente Glorieuses sont l'âge des grands groupes gérés par des managers (Galbraith, la « technostructure »), des conglomérats, des nationalisations françaises (Renault 1945, 1982) ; la relation salariale stable (CDI, syndicats, retraite) est la contrepartie. Dès 1970, Friedman proclame que « la responsabilité sociale de l'entreprise est d'accroître ses profits » ; la crise des années 1970 et la révolution financière des années 1980 (Reagan, Thatcher, OPA, LBO, fonds de pension) imposent la valeur actionnariale : le dirigeant sert l'actionnaire, rémunéré en options, sanctionné par la Bourse.Mondialisation et financiarisation (1990-2008). Fusions géantes (Daimler-Chrysler, AOL-Time Warner, Vivendi), délocalisations, chaînes de valeur (Apple conçoit, Foxconn fabrique), privatisations françaises (1986, 1993, 2000), montée des fonds d'investissement et des rachats ; les scandales (Enron 2001, WorldCom, Vivendi) produisent des règles (Sarbanes-Oxley, 2002) ; la crise de 2008 (Lehman) discrédite le modèle et relance le débat sur la finalité de l'entreprise.L'ère des plateformes et des parties prenantes (2008-). Les GAFAM deviennent les premières capitalisations (Apple, 3 000 milliards ; Nvidia, 4 000 milliards en 2025) ; l'entreprise numérique (effets de réseau, données, monopoles) pose de nouvelles questions de pouvoir ; en réaction, la loi Pacte (2019) redéfinit l'intérêt social (prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux) et crée la société à mission (Danone 2020, MAIF, Camif ; 1 500 en 2025), la Business Roundtable (2019, 181 PDG américains : l'entreprise sert toutes ses parties prenantes), l'ESG et la CSRD (reporting extra-financier européen, 2024, allégé en 2025) ; la contre-offensive (Trump contre l'ESG et la diversité, le retrait de BlackRock des alliances climatiques, 2025) marque le retour du balancier. En France, le CAC 40 verse 100 milliards aux actionnaires (2024, record) tandis que le débat sur les « superprofits », les salaires des dirigeants (ratio de 1 à 100 en moyenne au CAC 40) et le partage de la valeur (loi 2023) se poursuit.
Mécanismes
À quoi sert une entreprise (Coase). Si le marché coordonnait tout, il n'y aurait que des contrats ; l'entreprise existe parce que coordonner par la hiérarchie coûte moins cher que négocier chaque échange ; sa taille dépend de l'arbitrage entre coûts de transaction et coûts d'organisation ; le numérique (plateformes, Uber) déplace la frontière : des « entreprises » sans salariés coordonnent des millions d'indépendants.Qui décide. L'assemblée générale (une action, une voix, ou droits doubles en France) vote les comptes, les dividendes, les administrateurs, la rémunération (say on pay) ; le conseil (10 à 15 membres, 40 % de femmes minimum en France depuis la loi Copé-Zimmermann de 2011) contrôle la direction ; le dirigeant dirige ; les fonds activistes (Elliott, TCI) et les agences de conseil en vote (ISS) pèsent sur les votes ; les familles (Arnault, Bettencourt, Pinault, Peugeot, Mulliez) gardent le contrôle par des holdings ; l'État français est actionnaire (APE : EDF 100 %, Renault 15 %, Orange, Thales, Airbus) et régulateur.Comment l'entreprise crée et partage la valeur. Chiffre d'affaires, valeur ajoutée (répartie entre salaires, impôts, profits), résultat net, dividendes et rachats d'actions, investissement ; la France se caractérise par un coût du travail élevé, des impôts de production, un partage de la valeur ajoutée stable (deux tiers aux salaires) et des dividendes élevés au CAC 40 ; le débat porte sur les rachats d'actions (favorisent l'actionnaire et le dirigeant) et la participation (obligatoire depuis 1967 au-dessus de 50 salariés).L'entreprise et le territoire. Sièges sociaux (La Défense, Levallois), implantations (l'usine Toyota de Valenciennes, la « vallée de la batterie » de Dunkerque), fermetures (Whirlpool Amiens, Michelin Cholet 2024, ArcelorMittal 2025) ; le « made in France », les aides (CIR, France 2030), les relocalisations post-Covid (paracétamol) posent la question de l'ancrage d'une entreprise mondialisée.
Enjeux & débats
1) À qui appartient l'entreprise ? Aux actionnaires (Friedman, droit des sociétés classique : ils portent le risque) ; à personne (l'entreprise n'est pas la société : Robé, Segrestin et Hatchuel, la société est un contrat, l'entreprise un collectif) ; à ses parties prenantes (loi Pacte, codétermination allemande où les salariés ont la moitié des sièges) ; le débat français oppose le MEDEF (liberté d'entreprendre) aux partisans de la codétermination (Piketty, CFDT) ; la loi Pacte a choisi une voie médiane.2) Les dirigeants sont-ils trop payés ? 7 millions d'euros en moyenne au CAC 40 (2024), 100 millions pour Bernard Arnault en cumulé, 56 milliards pour le plan Tesla de Musk (contesté en justice) ; justifications (marché mondial des talents, alignement avec les actionnaires) contre critiques (déconnexion, rente, pression sur les salaires) ; les instruments : say on pay contraignant (France 2016), ratio d'équité publié (2019), plafonnement (refusé).3) Le capitalisme familial est-il un atout ? Les entreprises familiales (Hermès, LVMH, Michelin, Bouygues) durent, investissent à long terme, résistent aux OPA ; elles se transmettent mal (fiscalité, pacte Dutreil contesté), concentrent le pouvoir et peuvent freiner l'innovation ; la France a plus de familles milliardaires que ses voisins, ce qui nourrit le débat sur les inégalités.4) L'entreprise doit-elle sauver la planète ? La RSE et l'ESG mobilisent des milliers de milliards (fonds verts) mais sont accusés de greenwashing (Deutsche Bank, DWS) et d'inefficacité ; les contraintes (CSRD, devoir de vigilance, taxonomie) sont jugées excessives par les entreprises (Draghi, omnibus 2025) et insuffisantes par les ONG ; la question est de savoir si le profit peut être compatible avec la transition, ou s'il faut la loi.5) L'État et les champions. Nationaliser (EDF 2022), protéger (décret Montebourg, filtrage des investissements, veto sur Carrefour-Couche-Tard 2021), subventionner (France 2030, 54 milliards), laisser faire (Alstom cédé à GE en 2014, Technip, Lafarge) : la France oscille entre colbertisme et marché ; la crise de l'acier (ArcelorMittal) et l'automobile (Renault, Stellantis) reposent la question en 2025.
Exemples
- VOC (1602) : première société cotée, à la Bourse d'Amsterdam ; 6,5 millions de florins ; monopole des épices ; dissoute en 1799.
- Standard Oil (1911) : démantelée en 34 sociétés par la Cour suprême ; Rockefeller devient plus riche encore (Exxon, Chevron, Mobil en sont les héritières).
- Friedman (13 septembre 1970) : « The Social Responsibility of Business Is to Increase Its Profits » dans le New York Times Magazine ; le texte fondateur de la valeur actionnariale.
- Business Roundtable (19 août 2019) : 181 PDG (Bezos, Cook, Dimon) déclarent que l'entreprise sert clients, salariés, fournisseurs, communautés et actionnaires ; suivi jugé faible.
- Loi Pacte (22 mai 2019) : article 1833 du Code civil modifié (« intérêt social » et enjeux sociaux et environnementaux) ; société à mission ; Danone première cotée en 2020, Faber limogé en 2021.
- Le CAC 40 (2024) : 100 milliards versés aux actionnaires (dividendes et rachats), record ; LVMH première capitalisation européenne (jusqu'en 2025, dépassée par SAP et Novo Nordisk).
- BlackRock : 11 000 milliards de dollars sous gestion ; premier actionnaire d'un tiers du CAC 40 ; Larry Fink et ses lettres annuelles (le « purpose », 2018 ; le retrait du mot ESG, 2023).
- Musk et Tesla (2024) : plan de rémunération de 56 milliards annulé par un juge du Delaware, revoté par les actionnaires ; Tesla déménage son siège au Texas.
Pièges & confusions
- Confondre entreprise et société. La société est la personne morale (SA, SAS) ; l'entreprise est l'organisation économique ; distinction au cœur du débat sur la loi Pacte.
- Croire que le CAC 40 représente l'économie française. 40 groupes très mondialisés (70 % du chiffre d'affaires à l'étranger) ; les PME font l'emploi.
- Confondre PDG et président. Le PDG cumule ; la dissociation (président du conseil et directeur général) est de plus en plus fréquente.
- Ignorer Coase. « Pourquoi les entreprises existent-elles ? » est la question théorique attendue.
- Réduire la gouvernance aux actionnaires. Salariés au conseil, parties prenantes, loi Pacte : le modèle a évolué.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « À qui appartient l'entreprise ? », « Le profit est-il le but de l'entreprise ? », « L'entreprise peut-elle être responsable ? », « Les entreprises sont-elles plus puissantes que les États ? », « Faut-il limiter les rémunérations ? », « Le capitalisme est-il réformable ? ». Fiche pivot, indispensable en école de commerce (elle sera votre quotidien) et utile à Sciences Po.À l'oral, tenez les formes juridiques, les tailles (chiffres INSEE), la gouvernance (AG, conseil, dirigeant, parties prenantes), les théories (Coase, Berle et Means, Friedman, Jensen, Freeman), les jalons (1602, 1890, 1970, 2019) et les débats (propriété, rémunérations, familles, ESG, État). Ayez trois exemples d'entreprises pour chaque idée : LVMH (famille), Danone (mission), Alstom (État).Angle d'attaque conseillé : partir de la question de Coase (pourquoi des entreprises plutôt que des marchés ?) puis de celle de la loi Pacte (pour qui l'entreprise ?) : deux questions simples qui contiennent tous les débats du capitalisme.
Sources
Questions d'oral
1Pourquoi les entreprises existent-elles selon Coase ?2Quelles sont les principales formes juridiques d'entreprise en France ?3Comment fonctionne la gouvernance d'une société cotée ?4Que dit Friedman de la responsabilité sociale de l'entreprise et qu'a changé la loi Pacte ?5Qu'est-ce qu'une société à mission ?
+ 2 autres questions
Continuez votre exploration
Fiches du même thème
- Le pouvoir des entreprises face aux États : lobbying, monopoles, antitrust et oligarchie8 min
- Les Big Tech : Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Nvidia, Tesla — les nouveaux empires8 min
- Les grands scandales d'entreprise : Enron, Volkswagen, Boeing, Orpea, Lafarge et la question de la faute8 min
- Les grandes entreprises françaises : LVMH, TotalEnergies, Airbus, L'Oréal, Sanofi et le CAC 408 min
