Femmes et mathématiques : d'Hypatie à Maryam Mirzakhani

    Notion
    8 min de lectureIVe siècle - aujourd'hui

    Sur 64 lauréats de la médaille Fields, une seule femme : l'Iranienne Maryam Mirzakhani, en 2014, morte trois ans plus tard à 40 ans. En France, les femmes représentent environ 20 % des chercheurs en mathématiques et, depuis la réforme du bac de 2019, leur part en spécialité mathématiques en terminale a chuté. Pourtant, l'histoire des mathématiques compte des femmes remarquables, presque toujours obligées de se cacher, de se déguiser ou d'emprunter un nom d'homme : Hypatie d'Alexandrie, lynchée en 415 ; Émilie du Châtelet, traductrice de Newton ; Sophie Germain, qui écrit à Gauss sous le nom de « Monsieur Le Blanc » ; Ada Lovelace, première programmeuse ; Sofia Kovalevskaïa, première femme professeure d'université en Europe (1884) ; Emmy Noether, que Hilbert dut imposer à Göttingen contre des collègues qui refusaient une femme dans « la salle du Sénat ».

    Le sujet n'est pas seulement historique. Il pose la question des stéréotypes (« les filles ne sont pas faites pour les maths »), de leur transmission par l'école, la famille et la culture, et de leurs effets mesurables : à compétences égales, les filles s'orientent moins vers les filières scientifiques, se jugent moins bonnes, et subissent la « menace du stéréotype » (une performance qui baisse quand le stéréotype est activé). Les études internationales (PISA) montrent que l'écart de performance entre filles et garçons varie fortement selon les pays, preuve qu'il est culturel et non biologique.
    L'enjeu est aussi économique et démocratique : les métiers du numérique, de l'ingénierie et de la finance, les mieux rémunérés, se recrutent dans les filières mathématiques ; en écarter les femmes, c'est perpétuer les inégalités salariales et priver ces domaines de la moitié des talents. Pour le candidat, le sujet articule histoire des sciences, sociologie de l'éducation et politiques d'égalité, avec des figures et des chiffres précis.

    Définition

    Le stéréotype de genre est une croyance simplificatrice sur les aptitudes et les rôles des hommes et des femmes (« les garçons sont doués pour les maths, les filles pour les langues »). Il agit même sur ceux qui ne le partagent pas consciemment (biais implicites) et se transmet par les parents, les enseignants, les manuels, les médias. La menace du stéréotype (Steele et Aronson, 1995 ; Spencer, 1999 pour les mathématiques) est le phénomène par lequel la simple évocation d'un stéréotype négatif dégrade la performance du groupe visé : des femmes obtiennent de moins bons résultats à un test de mathématiques si on leur dit qu'il mesure des différences entre sexes.
    L'effet Matilda (Margaret Rossiter, 1993) désigne le déni ou la minimisation systématique de la contribution des femmes scientifiques, dont les travaux sont attribués à des hommes (Rosalind Franklin et l'ADN, Lise Meitner et la fission, Jocelyn Bell et les pulsars) ; il tire son nom de la suffragette Matilda Joslyn Gage et complète l'effet Matthieu (les scientifiques déjà célèbres reçoivent plus de crédit).
    Le plafond de verre est l'ensemble des obstacles invisibles qui limitent l'accès des femmes aux positions les plus élevées ; en mathématiques, on parle aussi de « tuyau percé » (leaky pipeline) : les femmes sont 47 % en licence, 20 % chez les chercheurs, moins de 10 % chez les professeurs des universités en mathématiques pures. La mixité est l'objectif de politiques publiques (plan Égalité, associations « Femmes et mathématiques », « Les Décodeuses du numérique ») visant à corriger ces écarts par la lutte contre les stéréotypes, les modèles (role models) et l'orientation.

    Contexte

    L'Antiquité connaît Hypatie (vers 355-415), fille du mathématicien Théon d'Alexandrie, commentatrice de Diophante et d'Apollonius, enseignante réputée, assassinée par une foule chrétienne pour des raisons politiques ; elle devient au XVIIIe siècle un symbole des Lumières contre le fanatisme. Le Moyen Âge et la Renaissance excluent les femmes des universités ; les savantes sont des aristocrates ou des religieuses. Au XVIIIe siècle, Émilie du Châtelet (1706-1749), compagne de Voltaire, traduit et commente les Principia de Newton (édition posthume, 1759, toujours la référence française) ; Maria Gaetana Agnesi (Milan) publie un traité d'analyse (1748).
    Le XIXe siècle est celui des pionnières clandestines : Sophie Germain (1776-1831), autodidacte pendant la Terreur, correspond avec Lagrange et Gauss sous un nom masculin, contribue au théorème de Fermat et gagne le prix de l'Académie sur l'élasticité (1816), mais n'est jamais admise en séance ; Ada Lovelace (1815-1852), fille de Byron, écrit en 1843 le premier algorithme destiné à la machine analytique de Babbage ; Sofia Kovalevskaïa (1850-1891) contracte un mariage blanc pour quitter la Russie et étudier, obtient un doctorat à Göttingen (1874), une chaire à Stockholm (1884) et le prix Bordin de l'Académie des sciences (1888). Les universités s'ouvrent lentement : la Sorbonne aux femmes en 1880 (Marie Curie, docteure en 1903), Cambridge n'accorde le diplôme qu'en 1948.
    Au XXe siècle, Emmy Noether (1882-1935), la plus grande algébriste de son temps, ne peut enseigner qu'officieusement à Göttingen jusqu'en 1919 (Hilbert : « Nous sommes une université, pas un établissement de bains ») ; chassée par les nazis, elle meurt aux États-Unis. Après 1945, les femmes entrent en nombre à l'université mais restent rares aux sommets : Marie-Louise Dubreil-Jacotin, première professeure française (1943), Yvonne Choquet-Bruhat, première femme à l'Académie des sciences (1979), Julia Robinson, première présidente de la Société mathématique américaine (1983). L'association « femmes et mathématiques » naît en 1987. Mirzakhani (Fields 2014) puis Karen Uhlenbeck (prix Abel 2019) marquent une reconnaissance tardive ; la réforme du bac 2019, qui a fait chuter la part des filles en maths (de 47 % en S à 38 % en spécialité), a relancé le débat en France, jusqu'au rétablissement d'un enseignement commun en 2023.

    Mécanismes

    • L'exclusion institutionnelle : jusqu'au XXe siècle, femmes interdites d'université, d'académies, de concours (Polytechnique ne s'ouvre aux femmes qu'en 1972, l'ENS Ulm fusionne avec Sèvres en 1985) ; d'où les stratégies de contournement (pseudonymes, mariages blancs, cours privés).
    • La socialisation différenciée : dès la petite enfance, jouets, encouragements et attentes diffèrent ; les parents surestiment les capacités mathématiques des garçons ; à l'école, les enseignants interrogent davantage les garçons en mathématiques et attribuent leurs succès au don, ceux des filles au travail.
    • La menace du stéréotype et la confiance : à résultats égaux, les filles se jugent moins compétentes en mathématiques (enquêtes PISA), ce qui pèse sur l'orientation ; l'écart d'auto-évaluation est plus grand que l'écart de performance.
    • L'orientation et le tuyau percé : à chaque étape (spécialité de lycée, classes préparatoires, écoles d'ingénieurs, doctorat, recrutement, promotion), la part des femmes diminue ; les interruptions de carrière liées à la maternité et les biais de recrutement (études sur les CV identiques à prénom différent) s'ajoutent.
    • L'absence de modèles : les manuels scolaires citent très peu de femmes mathématiciennes ; l'invisibilité entretient le stéréotype (effet Matilda). Les politiques de role models (interventions de femmes scientifiques dans les classes, prix Irène-Joliot-Curie) cherchent à y remédier.
    • Les leviers : mixité ou non-mixité temporaire, quotas dans les jurys et les instances, réforme des programmes et des manuels, formation des enseignants aux biais, mentorat ; les pays où l'écart est le plus faible (pays nordiques, Asie de l'Est pour la performance) montrent que l'écart n'est pas une fatalité.

    Enjeux & débats

    1) Nature ou culture ? L'hypothèse d'une différence biologique d'aptitude (Lawrence Summers, président de Harvard, 2005, contraint à la démission après l'avoir suggérée) n'est pas soutenue par les données : les écarts moyens de performance sont nuls ou très faibles, varient selon les pays et les époques, et se réduisent avec l'égalité de genre ; les différences de variance (plus de garçons aux deux extrêmes) sont contestées et instables. Le consensus scientifique attribue l'écart d'orientation à des facteurs sociaux. Le débat reste vif dans l'opinion.
    2) La réforme du bac 2019 a-t-elle été une régression ? En supprimant les séries et rendant les mathématiques optionnelles, la réforme a fait chuter la proportion de filles en mathématiques en terminale ; les associations de mathématiciens et l'Académie des sciences ont dénoncé un « retour en arrière » ; le ministère a rétabli un enseignement commun en première (2023). Le cas montre que des politiques neutres en apparence peuvent avoir des effets genrés.
    3) Faut-il des mesures spécifiques ? Quotas, prix réservés (Prix Femmes et sciences), classes non mixtes pour les sciences, comme dans certaines expériences anglo-saxonnes : ces mesures sont accusées de stigmatiser ou de contredire l'universalisme républicain ; leurs défenseurs répondent qu'elles corrigent un biais réel et sont transitoires. Le débat oppose égalité formelle et égalité réelle.
    4) L'effet Matilda et l'histoire des sciences. Réécrire l'histoire pour y réintégrer les femmes est-il de la justice historique ou de l'anachronisme militant ? Les historiens s'accordent sur la nécessité de rendre à Sophie Germain, Noether ou Lovelace leur place, tout en évitant d'inventer des génies méconnues ; la reconnaissance tardive (Mirzakhani, Uhlenbeck) est aussi un signal envoyé aux jeunes filles.

    Exemples

    • Hypatie d'Alexandrie (vers 355-415) : mathématicienne, astronome, philosophe néoplatonicienne, assassinée par des moines chrétiens ; héroïne des Lumières (Voltaire), du film Agora (2009) et des féministes.
    • Émilie du Châtelet (1706-1749) : marquise, physicienne, traduit les Principia de Newton avec un commentaire mathématique ; « J'ai été un homme de lettres, aujourd'hui je suis une femme de science » ; meurt en couches.
    • Sophie Germain (1776-1831) : se forme seule dans la bibliothèque paternelle, écrit à Gauss sous le nom de Le Blanc ; Gauss découvre son identité et écrit qu'une femme surmontant tant d'obstacles a « le plus noble courage » ; lauréate de l'Académie (1816) ; son nom est donné à un lycée et à un prix de l'Académie des sciences.
    • Ada Lovelace (1815-1852) : fille de Lord Byron, traduit et annote (1843) un article sur la machine analytique de Babbage ; sa « note G » contient le premier programme (calcul des nombres de Bernoulli) et l'intuition que la machine pourrait composer de la musique ; le langage Ada (1980) porte son nom.
    • Emmy Noether (1882-1935) : fondatrice de l'algèbre moderne, son théorème (1918) liant symétries et lois de conservation est fondamental en physique ; Einstein la qualifie de « génie mathématique créatif le plus important depuis que les femmes ont accès aux études supérieures ».
    • Maryam Mirzakhani (1977-2017) : née à Téhéran, deux médailles d'or aux Olympiades, thèse à Harvard, professeure à Stanford, médaille Fields 2014 pour ses travaux sur les surfaces de Riemann ; morte d'un cancer à 40 ans ; l'Iran, qui ne montre pas les femmes sans voile, publie sa photo tête nue en hommage.
    • La chute des filles en maths (2019-2023) : après la réforme du bac, la part des filles parmi les élèves suivant des mathématiques en terminale passe de 47 % à 38 %, et à 25 % pour l'option mathématiques expertes ; alerte de l'Académie des sciences et des sociétés savantes, rétablissement d'un enseignement commun en 2023.

    Pièges & confusions

    • Affirmer qu'il n'y a jamais eu de femmes mathématiciennes : il y en a eu à chaque époque, empêchées mais réelles ; l'ignorance est l'effet Matilda lui-même.
    • Prêter à Hypatie l'invention de l'astrolabe ou une œuvre perdue immense : on sait peu de choses ; sa légende dépasse les sources.
    • Invoquer une différence cérébrale « naturelle » : les données ne la soutiennent pas ; les écarts varient selon les cultures, preuve de leur origine sociale.
    • Réduire le sujet à une question de volonté individuelle : les mécanismes (stéréotypes, orientation, biais de recrutement) sont structurels et documentés.
    • Confondre performance et orientation : à performance égale, les filles s'orientent moins vers les mathématiques ; c'est là que se joue l'écart.

    Usage concours / oral

    Ce sujet est transversal : égalité, éducation, stéréotypes, mérite, reconnaissance, science et société. Il fournit des exemples précis pour une dissertation sur l'égalité des chances ou la place des femmes, et des chiffres récents (20 % de chercheuses, 38 % de filles en spécialité maths, une seule Fields) qui ancrent le propos dans l'actualité française.
    Sophie Germain écrivant sous un nom d'homme, Noether interdite de chaire malgré Hilbert, Mirzakhani honorée par l'Iran à titre posthume : trois récits qui se racontent en une minute et disent chacun quelque chose de différent (l'exclusion, la reconnaissance partielle, le symbole). L'effet Matilda et la menace du stéréotype sont deux concepts de sciences sociales qui montrent que vous ne vous contentez pas d'anecdotes.
    À l'oral, notamment devant un jury d'école de commerce ou d'ingénieurs soucieux de mixité, on peut vous demander votre avis sur les quotas ou sur ce qu'il faudrait faire pour attirer les filles vers les sciences. Répondez avec des mesures concrètes (rôle des enseignants, modèles, tronc commun de mathématiques, mentorat) et une position équilibrée entre universalisme et correction des biais. Évitez le ton militant comme le déni : présentez des faits, un mécanisme, une politique.

    Sources

    • Association femmes et mathématiques
    • Les filles et les mathématiques : rapport et recommandations
    • Filles et garçons sur le chemin de l'égalité, de l'école à l'enseignement supérieur
    • The Matthew Matilda Effect in Science
    • Emmy Noether et le théorème des symétries

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