La France et l'Europe : de Schuman à Macron, une ambition et ses ambiguïtés

    Notion
    8 min de lecture1950 – aujourd'hui

    La France a inventé l'Europe (Schuman, Monnet, Delors) et l'a freinée (la CED, la chaise vide, le non de 2005) ; elle en fait un levier de puissance (l'Europe puissance, le couple franco-allemand, la souveraineté européenne de Macron) tout en gardant une opinion ambivalente, la plus eurosceptique des fondateurs. De 1950 à la Sorbonne (2017, 2024), l'histoire franco-européenne est celle d'une ambition constante et d'un rapport de force changeant avec l'Allemagne, dans un pays où l'Europe divise chaque camp.

    Définition

    La politique européenne de la France s'organise autour de constantes et de ruptures :
    • les constantes : l'Europe comme multiplicateur de puissance française (« l'Europe est le moyen pour la France de redevenir ce qu'elle a cessé d'être depuis Waterloo : la première au monde », Mitterrand selon Attali), le couple franco-allemand comme moteur, la préférence pour l'intergouvernemental (Conseil européen, créé par Giscard) et pour l'Europe puissance (défense, industrie, politique), la défense de la PAC, la méfiance envers l'atlantisme et le libre-échange ;
    • les ruptures : la CED rejetée (1954), la chaise vide (1965), le non de 2005, le passage d'une France dominante (les Six) à une France en position de demandeuse (l'Allemagne réunifiée, l'Est) ;
    • les doctrines : l'Europe des patries (de Gaulle), l'Europe monétaire (Giscard), l'Europe sociale et politique (Mitterrand, Delors), l'Europe puissance (Chirac), la refondation (Sarkozy, Hollande), la souveraineté européenne (Macron : Sorbonne 2017 et 2024, Athènes 2017, Aix-la-Chapelle 2019) ;
    • les acteurs : présidents (domaine réservé), Quai d'Orsay, Secrétariat général des affaires européennes (SGAE), Représentation permanente à Bruxelles, Parlement (article 88-4), commissaires français (Delors, Barnier, Moscovici, Breton, Séjourné).
    Les clivages français : l'Europe divise la droite (gaullistes contre libéraux, 1992, 2005), la gauche (socialistes contre communistes et une partie du PS, 1992, 2005) et oppose les partis de gouvernement (pro) aux extrêmes (RN, LFI : contre l'Europe « telle qu'elle est ») ; l'opinion française est parmi les moins enthousiastes (Eurobaromètre : image positive de l'Union autour de 40 %, adhésion jugée bénéfique par 60 %, sous la moyenne).

    Contexte

    L'invention (1950-1958). La France de la IVe République, affaiblie et menacée par la renaissance allemande, choisit d'encadrer l'Allemagne en s'unissant à elle : Schuman (Lorrain, né à Luxembourg, ancien citoyen allemand) et Monnet (Cognaçais, ancien de la SDN et des achats alliés) conçoivent la CECA ; la France propose la CED (plan Pleven, 1950) puis la refuse (1954, les gaullistes et les communistes, Herriot : « l'armée européenne, c'est la fin de la France ») ; elle se rattrape avec le traité de Rome (1957, Guy Mollet, Pineau, Marjolin), en obtenant la PAC et l'association des colonies.
    De Gaulle et Pompidou (1958-1974). De Gaulle applique le traité (contre ses réticences) parce que le marché sert la France modernisée, propose une Europe politique intergouvernementale (plan Fouchet, 1961-1962, rejeté par les Pays-Bas et la Belgique), signe le traité de l'Élysée avec Adenauer (22 janvier 1963), bloque les Britanniques (1963, 1967), fait la chaise vide (1965) et impose le veto ; Pompidou ouvre à l'Angleterre (référendum français d'avril 1972, 68 % de oui, forte abstention) et lance l'union monétaire (La Haye, 1969).
    Giscard et Mitterrand (1974-1995). Giscard crée le Conseil européen (1974), le SME (1979) et l'élection du Parlement (1979) avec Schmidt ; Mitterrand, après l'échec de la relance socialiste (1983 : « l'autre politique » ou l'Europe, il choisit l'Europe), fait de la construction européenne son grand projet : Delors à la Commission (1985), l'Acte unique, Maastricht négocié avec Kohl comme réponse à la réunification (« l'Allemagne unie dans l'Europe unie »), le référendum de 1992 (51 %), le discours devant le Parlement (1995 : « le nationalisme, c'est la guerre »). La France est alors au sommet de son influence européenne.
    Chirac, Sarkozy, Hollande (1995-2017). Chirac défend l'Europe puissance (Saint-Malo 1998, l'opposition à l'Irak en 2003 avec Schröder) et perd le référendum de 2005, tournant majeur : la France, fondatrice, devient le pays qui a dit non ; Sarkozy fait ratifier Lisbonne par le Parlement (2008), gère la crise financière avec Merkel (« Merkozy »), la Libye, le retour dans le commandement intégré de l'OTAN (2009) ; Hollande renégocie à la marge le pacte budgétaire (2012), obtient l'union bancaire, l'accord de Paris (2015), mais la France apparaît comme un partenaire affaibli économiquement (déficits, réformes lentes) face à une Allemagne dominante (crise grecque).
    Macron (2017-). Élu sur un programme ouvertement européen (l'hymne européen le soir de sa victoire), Macron propose la « souveraineté européenne » (Sorbonne, 26 septembre 2017 : budget de la zone euro, défense, listes transnationales, taxe carbone, universités européennes), obtient avec Merkel la dette commune (2020), lance la Communauté politique européenne (2022), pousse l'autonomie stratégique (Taïwan, 2023 ; « l'Europe peut mourir », Sorbonne, 25 avril 2024), soutient l'Ukraine (troupes au sol évoquées, 2024 ; coalition des volontaires, 2025) ; ses limites : la faiblesse budgétaire française (déficit à 5,8 %, procédure européenne), la relation difficile avec Scholz, le résultat des européennes de 2024 (RN à 31 %, Renaissance à 15 %) et la dissolution qui affaiblit la voix française. Le rapport avec Merz (2025) relance le couple sur la défense et la compétitivité.

    Mécanismes

    Le couple franco-allemand. Institutionnalisé (traité de l'Élysée 1963, Aix-la-Chapelle 2019, conseil des ministres commun, brigade franco-allemande, Arte, OFAJ), asymétrique (la France apporte la légitimité politique et militaire, l'Allemagne la puissance économique ; l'Allemagne paie, la France propose) et conflictuel (le nucléaire, la défense, les eurobonds, l'Ukraine, le Mercosur) ; il fonctionne parce qu'un accord franco-allemand est généralement acceptable par tous, à mi-chemin des positions du Nord et du Sud. Depuis 1990, le rapport de force a basculé vers Berlin, ce que la France compense par la diplomatie et l'initiative.
    La France et le libéralisme européen. La France a accepté le marché unique et l'euro en pensant les « politiser » (l'Europe sociale, le gouvernement économique) et s'est heurtée à l'ordolibéralisme allemand (règles, concurrence, BCE indépendante) ; d'où le procès en « Europe libérale » (2005, LFI) et la tentation française d'en faire une Europe protectrice (industrie, préférence européenne, « Buy European »), qui progresse depuis 2020 (aides d'État, Draghi).
    Les référendums français. 1972 (élargissement, 68 % de oui), 1992 (Maastricht, 51 %), 2005 (Constitution, 55 % de non) : trois consultations, une trajectoire descendante ; depuis, aucun président n'a osé ; le débat sur un référendum (sur l'élargissement à l'Ukraine, sur les traités) revient à chaque campagne.
    L'Europe dans la politique française. Le clivage européen traverse les partis (1992, 2005), fait et défait les carrières (Séguin, Pasqua, Fabius), structure la fin de la Ve République (la « fracture » entre France des villes pro-européenne et France périphérique eurosceptique, visible en 2005 et aux européennes) ; l'Europe est le sujet sur lequel le RN a le plus évolué (du Frexit à la réforme de l'intérieur).

    Enjeux & débats

    1) La France a-t-elle perdu l'Europe ? Thèse : fondatrice et dominante jusqu'en 1990, elle est devenue une puissance parmi d'autres, moins crédible économiquement, isolée sur ses priorités (défense, PAC, nucléaire) ; antithèse : elle reste le seul État à porter une vision politique (Macron a inspiré la dette commune, la CPE, l'autonomie stratégique), la première puissance militaire et le partenaire indispensable de l'Allemagne. Le rapport Draghi reprend largement les thèses françaises (politique industrielle, investissement).
    2) Le non de 2005 : ligne de fracture durable ? Il a révélé une France divisée par classes et territoires (les ouvriers à 79 % de non), une gauche coupée en deux, un rejet du libéralisme européen plus que de l'Europe ; Lisbonne a été perçu comme un contournement ; le RN et LFI en ont fait un acte fondateur. Vingt ans après, la question de la légitimité démocratique de l'Union en France reste posée.
    3) Souveraineté nationale ou européenne ? Macron soutient que seule l'Europe rend la souveraineté effective (face aux GAFA, à la Chine, à la Russie) ; ses adversaires (RN, LFI, LR souverainistes) que la souveraineté ne se partage pas et que l'Europe la confisque (primauté, immigration, énergie) ; le débat se joue sur des cas (le prix de l'électricité, les normes agricoles, le Mercosur, l'accueil des migrants) plus que sur les principes.
    4) Le couple est-il fini ? Les désaccords Macron-Scholz (défense, énergie, Chine, Ukraine), la montée des autres (Pologne, Italie, Espagne), le format de Weimar (avec la Pologne) et les coalitions ad hoc suggèrent un moteur affaibli ; la réponse de Merz (2025 : « l'indépendance vis-à-vis des États-Unis », relance du couple, défense) montre qu'il reste sans alternative.
    5) La France peut-elle encore diriger ? Avec un déficit hors des clous, une Assemblée sans majorité (2024), un RN en tête aux européennes et une présidentielle en 2027 où l'Europe sera un enjeu (Bardella, Retailleau, Attal, Mélenchon), la voix française est incertaine ; l'élection de 2027 sera aussi un référendum implicite sur la place de la France en Europe.

    Exemples

    • Schuman et Monnet : l'un né à Luxembourg de père lorrain, mobilisé dans l'armée allemande en 1914 ; l'autre négociant en cognac, jamais élu, « inspirateur » ; deux Français atypiques inventent l'Europe.
    • Herriot (1954) : « la CED, c'est la fin de la France » ; le vote de 319 contre 264 enterre l'armée européenne ; Monnet parle de « trahison ».
    • Le traité de l'Élysée (22 janvier 1963) : de Gaulle et Adenauer s'embrassent ; le Bundestag ajoute un préambule atlantiste qui vide le traité de son sens gaullien.
    • Mitterrand (1983) : « Je suis partagé entre deux ambitions : celle de la construction de l'Europe et celle de la justice sociale » ; il choisit l'Europe et la rigueur.
    • Mitterrand, Strasbourg, 17 janvier 1995 : « Le nationalisme, c'est la guerre ! » ; dernier discours européen, ovation debout.
    • 29 mai 2005 : la carte du non ressemble à celle de la France périphérique ; Chirac ne démissionne pas ; Villepin remplace Raffarin.
    • Macron, 7 mai 2017 : il traverse la cour du Louvre sur l'Ode à la joie ; Sorbonne, 26 septembre 2017 : 100 minutes, « l'Europe souveraine, unie, démocratique ».
    • Sorbonne, 25 avril 2024 : « Notre Europe peut mourir » ; préférence européenne, défense, capitaux ; six semaines avant la défaite aux européennes.

    Pièges & confusions

    • Présenter la France comme toujours pro-européenne. Elle a rejeté la CED et la Constitution ; son opinion est parmi les moins favorables.
    • Réduire le couple franco-allemand à une amitié. C'est un rapport de force institutionnalisé, asymétrique et souvent conflictuel.
    • Oublier Delors. Le Français le plus influent de l'histoire européenne (1985-1995) ; sa mort (décembre 2023) a été un moment national.
    • Ignorer le SGAE et la Représentation permanente. Le jury peut demander « comment la France défend-elle ses positions à Bruxelles ? ».
    • Ne pas connaître les deux discours de la Sorbonne. 2017 et 2024 : les textes de référence de la politique européenne actuelle.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « La France est-elle une puissance ? », « La nation est-elle dépassée ? », « Peut-on partager la souveraineté ? », « L'Europe est-elle libérale ? », « Faut-il consulter le peuple ? », « L'Allemagne domine-t-elle l'Europe ? ». Fiche de synthèse du thème, croisant histoire de France et Europe ; très probable en entretien à Sciences Po et dans les concours de la fonction publique.
    À l'oral, tenez les six présidents avec leur doctrine et leur acte européen, les trois référendums, le couple franco-allemand (traités, asymétrie, crises), le non de 2005 et ses suites, les deux Sorbonne, et le débat souveraineté nationale/européenne. Les citations (Herriot, Mitterrand 1995, Macron 2024) et la mort de Delors sont vos accroches. Terminez sur 2027 : le jury veut savoir si vous voyez l'enjeu à venir.
    Angle d'attaque conseillé : partir des deux Sorbonne (2017 : « souveraineté européenne » ; 2024 : « l'Europe peut mourir ») pour montrer la constance de l'ambition française et l'affaiblissement de ses moyens, puis remonter à Schuman.

    Sources

    • Discours d'Emmanuel Macron à la Sorbonne (2017, 2024)
    • Jacques Delors, Mémoires (2004)
    • Hélène Miard-Delacroix, Le Défi européen : histoire franco-allemande
    • Secrétariat général des affaires européennes
    • Fondation Jean-Jaurès et Institut Montaigne, notes sur la France et l'Europe

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