Gandhi et Martin Luther King : la non-violence comme arme politique
Biographie
8 min de lecture1869-1968Deux hommes, deux empires, une méthode : Gandhi (1869-1948) a conduit l'Inde à l'indépendance par la désobéissance non violente (le sel, le rouet, les jeûnes) ; Martin Luther King (1929-1968), pasteur inspiré par Gandhi, a fait tomber la ségrégation américaine par le boycott, les marches et un discours (« I have a dream »). Tous deux assassinés, tous deux prix de l'histoire, tous deux devenus icônes universelles au prix de leur radicalité oubliée : Gandhi anticapitaliste et sévère, King socialiste et anti-guerre. La fiche compare les deux et pose la question de l'efficacité et des limites de la non-violence.
Définition
Mohandas Karamchand Gandhi (Porbandar, 2 octobre 1869 – New Delhi, 30 janvier 1948), le Mahatma (« grande âme », titre donné par Tagore), avocat formé à Londres (1891), vingt ans en Afrique du Sud (1893-1914 : jeté du train à Pietermaritzburg, il invente le satyagraha, « la force de la vérité », contre les lois discriminatoires) ; retour en Inde (1915), l'ashram, le Congrès (1920), la non-coopération (1920-1922 : boycott des tribunaux, écoles, tissus britanniques ; arrêté après Chauri Chaura, six ans), le khadi et le rouet (l'autonomie, swadeshi), la Marche du sel (12 mars-6 avril 1930 : 390 km de Sabarmati à Dandi, 60 000 arrestations), les tables rondes de Londres (1931), le jeûne contre les électorats séparés (1932) et pour les intouchables (les harijans, « enfants de Dieu »), Quit India (1942, deux ans de prison), l'indépendance (15 août 1947) et la partition (Pakistan, un million de morts, 15 millions de déplacés) qu'il combat par le jeûne à Calcutta et Delhi, assassiné par Nathuram Godse, nationaliste hindou (30 janvier 1948). Concepts : *ahimsa (non-violence, issue du jaïnisme et de l'hindouisme), BOLD13 , *swaraj (autogouvernement, aussi de soi), BOLD15 , la désobéissance civile (Thoreau, 1849), l'ascèse (le végétarisme, le célibat, le brahmacharya), la critique de la civilisation industrielle (Hind Swaraj, 1909).Martin Luther King Jr. (Atlanta, 15 janvier 1929 – Memphis, 4 avril 1968), pasteur baptiste, docteur en théologie (Boston, 1955), le boycott des bus de Montgomery (1er décembre 1955 : Rosa Parks refuse de céder sa place ; 381 jours ; la Cour suprême abolit la ségrégation dans les bus, 1956), la SCLC (1957), le voyage en Inde (1959), Birmingham (avril 1963 : les chiens, les lances à incendie, la Lettre de la prison de Birmingham), la Marche sur Washington (28 août 1963, 250 000 personnes, « *I have a dream »), le BOLD5 (2 juillet 1964), le BOLD6 (1964, à 35 ans, le plus jeune), Selma (mars 1965, le pont Edmund Pettus, « Bloody Sunday ») et le BOLD7 (6 août 1965), le tournant (Chicago 1966 : la pauvreté et le logement ; le discours de Riverside contre la guerre du Vietnam, 4 avril 1967 ; la Campagne des pauvres 1968), la surveillance du FBI (Hoover, les écoutes, la lettre au suicide), Memphis (la grève des éboueurs, « I've been to the mountaintop* », 3 avril 1968), assassiné par James Earl Ray (4 avril 1968), les émeutes dans 100 villes ; le Martin Luther King Day (1986, troisième lundi de janvier) ; le Mémorial de Washington (2011). Concepts : la résistance non violente (les six principes), le Beloved Community, l'action directe, la loi injuste (Augustin, Thomas d'Aquin : « une loi injuste n'est pas une loi »), le Black Power en rupture (Malcolm X, Carmichael), le radicalisme des dernières années (le socialisme démocratique, le revenu garanti).
Contexte
Gandhi. L'Afrique du Sud (la lecture de Tolstoï, de Ruskin, de Thoreau ; la ferme Tolstoï ; les marches des mineurs indiens 1913) forge la méthode ; en Inde, le Congrès (Nehru, Patel) devient un mouvement de masse sous sa direction ; les campagnes (1920, 1930, 1942) alternent avec les prisons (six ans au total) et les compromis (le pacte Gandhi-Irwin 1931) ; l'Empire recule (le Government of India Act 1935) puis cède (la guerre, la Ligue musulmane de Jinnah, Mountbatten, l'indépendance) ; Gandhi refuse la partition, jeûne pour arrêter les massacres, est tué par un hindou qui lui reproche d'aimer les musulmans ; l'Inde (Nehru : « la lumière s'est éteinte ») en fait le père de la nation, tout en construisant l'État industriel qu'il refusait.King. Le Sud ségrégué (les lois Jim Crow, les lynchages, Plessy v. Ferguson 1896, Brown v. Board 1954), la théologie (l'évangile social, Niebuhr, Gandhi lu à Crozer), Montgomery le révèle (26 ans), la SCLC organise, la télévision montre (Birmingham : les images des chiens sur les enfants font basculer l'opinion et Kennedy), Washington couronne, Johnson légifère (1964, 1965) ; puis le mouvement se fracture (Watts 1965, le Black Power, Malcolm X assassiné 1965), King va au Nord (Chicago : l'échec, la haine des Blancs du Nord), contre la guerre (Riverside : « le plus grand pourvoyeur de violence du monde aujourd'hui, c'est mon propre gouvernement »), vers la pauvreté (la campagne, les éboueurs) ; assassiné à 39 ans, l'Amérique brûle ; le mythe (l'icône du « rêve ») recouvre le radical.Les deux hommes. Gandhi inspire King (le voyage de 1959 : « je vais en pèlerin »), King radicalise le message (la loi, l'action directe, les médias) ; tous deux jeûnent, prient, sont emprisonnés, tués par des fanatiques de leur camp ou de l'autre ; tous deux ont des ombres (Gandhi : le racisme envers les Noirs d'Afrique du Sud dans sa jeunesse, le mépris de la médecine moderne, les expériences sexuelles avec ses nièces ; King : le plagiat de sa thèse, les adultères enregistrés par le FBI) ; tous deux sont devenus des icônes consensuelles (Gandhi et Modi qui se réclame de lui tout en célébrant Godse par ses alliés ; King et les républicains qui citent le « rêve » contre la discrimination positive).
Mécanismes
Comment fonctionne la non-violence. Elle n'est pas la passivité mais l'action directe (la marche, le boycott, l'occupation, la grève, le jeûne) qui contraint l'adversaire à choisir entre la répression visible (qui le discrédite) et la concession ; elle suppose un public (les Britanniques libéraux, l'opinion américaine, la télévision), un adversaire qui a une conscience ou une réputation (l'Empire de droit, la démocratie américaine ; Gandhi lui-même doutait qu'elle marche contre Hitler), une discipline (les volontaires formés à ne pas riposter) et un leader qui incarne ; elle transforme le rapport de force moral en rapport de force politique.Ses résultats. L'indépendance indienne (mais avec la partition et un million de morts : la non-violence a gagné l'Empire, non la guerre civile) ; la fin de la ségrégation légale (1964-1965), non de l'inégalité (le Nord, la pauvreté, le logement) ; les études (Chenoweth et Stephan, 2011 : entre 1900 et 2006, les campagnes non violentes ont réussi deux fois plus souvent que les campagnes armées) confirment l'efficacité, sous conditions.Ses héritiers. Le Solidarność polonais, les Philippines (1986), Mandela (partiellement), le Printemps arabe (2011), Hong Kong (2019), les marches climat, Extinction Rebellion, la Biélorussie (2020), l'Iran (« Femme, vie, liberté », 2022) ; et ses limites (la Chine 1989, la Syrie 2011, la Birmanie 2021 : la répression totale l'emporte).La sainteté et son revers. Gandhi ascète, King prophète : la non-violence a besoin de figures exemplaires, ce qui expose à l'hagiographie (Attenborough, Gandhi, 1982, huit Oscars) et à la révision (les biographies critiques : Lelyveld sur Gandhi, Garrow sur King) ; la question de l'homme et du message est ici centrale.
Enjeux & débats
1) La non-violence est-elle efficace ou seulement morale ? Contre les réalistes (Orwell : « Gandhi a eu de la chance d'avoir les Britanniques comme adversaires » ; Malcolm X : « la non-violence, c'est la défense de l'esclave »), les données de Chenoweth ; contre les idéalistes, les échecs (Tiananmen) ; la réponse : elle est une stratégie qui marche dans des conditions précises (un adversaire sensible à l'opinion, un mouvement de masse discipliné, des médias).2) Gandhi a-t-il libéré ou divisé l'Inde ? L'indépendance et la partition ; Ambedkar (le leader des intouchables) lui reproche d'avoir empêché leur émancipation politique (le jeûne de 1932 contre les électorats séparés) et d'avoir préservé le système des castes en le moralisant ; les nationalistes hindous (Godse, aujourd'hui une partie du BJP) le jugent trop favorable aux musulmans ; les modernistes (Nehru) ont enterré son économie villageoise ; l'Inde de Modi honore le Mahatma en construisant un État hindou qu'il aurait combattu.3) King : le rêve ou le radical ? Les États-Unis célèbrent le King de 1963 (le rêve, l'intégration, la couleur de peau contre le caractère) et oublient celui de 1967-1968 (le Vietnam, le capitalisme, « les trois maux » : racisme, pauvreté, militarisme) ; les conservateurs citent le rêve contre l'affirmative action ; Black Lives Matter (2013-2020) renoue avec le radical et la question de l'action directe ; le débat sur la « colorblindness » (l'arrêt de la Cour suprême de 2023 contre la discrimination positive cite King).4) Les ombres : que faire des saints ? Gandhi en Afrique du Sud (« les Cafres », sa lutte pour les Indiens et non pour les Noirs : la statue déboulonnée à Accra en 2018), ses expériences de chasteté, son mépris de la médecine (sa femme meurt sans pénicilline) ; King, sa thèse plagiée (Boston l'a reconnu en 1991), sa vie privée (les enregistrements du FBI dévoilés en 2027 ?) ; la question de la séparation de l'homme et de l'œuvre, encore.5) La désobéissance civile aujourd'hui. Rawls a théorisé la légitimité de la désobéissance à partir de King (publique, non violente, en dernier recours, acceptant la sanction) ; les activistes climat (Extinction Rebellion se réclame de King et de Gandhi), les faucheurs d'OGM, les Soulèvements de la Terre l'invoquent ; les critiques (l'État de droit, la violence contre les biens) répondent ; la Lettre de Birmingham (« une loi injuste n'est pas une loi ») reste le texte de référence.
Exemples
- Pietermaritzburg (7 juin 1893) : Gandhi, avocat en première classe, est jeté du train à cause de sa couleur ; « ma vocation active de non-violence a commencé cette nuit-là ».
- La Marche du sel (12 mars-6 avril 1930) : 390 km, 78 compagnons au départ, des milliers à l'arrivée ; il ramasse une poignée de sel à Dandi ; « avec ce sel, j'ébranle les fondements de l'Empire britannique » ; 60 000 arrestations ; la une de Time.
- La table ronde (1931) : Gandhi en dhoti à Buckingham Palace ; « le roi portait assez de vêtements pour nous deux » ; Churchill : « ce fakir séditieux, à moitié nu ».
- 30 janvier 1948 : trois balles à Birla House ; ses derniers mots « He Ram » (« ô Dieu ») ; Nehru : « la lumière s'est éteinte de nos vies ».
- Rosa Parks (1er décembre 1955) : couturière, secrétaire de la NAACP, elle refuse de céder sa place ; « j'étais fatiguée de céder » ; 381 jours de boycott.
- Birmingham (mai 1963) : les chiens de Bull Connor, les lances à incendie sur les enfants ; Kennedy : « les images sont si claires que le pays doit choisir ».
- 28 août 1963 : « I have a dream that my four little children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of their skin but by the content of their character » ; le passage improvisé, Mahalia Jackson lui crie « parle-leur du rêve, Martin ».
- Memphis (3-4 avril 1968) : « J'ai été au sommet de la montagne… je ne me soucie de rien maintenant » ; tué le lendemain sur le balcon du Lorraine Motel ; Ray condamné à 99 ans ; la famille King a douté de sa culpabilité.
Pièges & confusions
- Confondre non-violence et passivité. C'est une action directe (marches, boycotts, jeûnes) qui vise à contraindre.
- Croire que Gandhi a obtenu une indépendance pacifique. La partition a fait un million de morts ; il a échoué à l'empêcher.
- Réduire King au « rêve ». Le radical de 1967-1968 (Vietnam, pauvreté) est la nuance attendue.
- Oublier les ombres. Gandhi en Afrique du Sud, Ambedkar ; King et le FBI : le jury les connaît.
- Ignorer Chenoweth. La démonstration statistique de l'efficacité de la non-violence : référence utile.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « La violence est-elle nécessaire ? », « Faut-il désobéir ? », « La morale peut-elle être politique ? », « Le sacrifice est-il une arme ? », « Un homme peut-il incarner un peuple ? », « L'exemplarité a-t-elle des limites ? ». Fiche à croiser avec Mandela, la désobéissance civile, les mouvements sociaux, le colonialisme.À l'oral, tenez les deux biographies (dates, campagnes, assassinats), les concepts (satyagraha, ahimsa, swaraj ; action directe, loi injuste), la filiation (1959), les mécanismes (public, discipline, médias), les résultats (indépendance et partition ; lois de 1964-1965 et inégalités), les ombres (Ambedkar, l'Afrique du Sud, le FBI), les débats (efficacité, radicalité, saints) et les héritiers (Chenoweth, XR). Le sel et le pont de Selma sont les images.Angle d'attaque conseillé : partir de la poignée de sel de Dandi (1930) et des images de Birmingham (1963) : la non-violence est une mise en scène de la vérité destinée à un public qui doit choisir ; elle gagne quand le public existe, et perd quand il n'existe pas (Tiananmen).
Sources
Questions d'oral
1Qu'est-ce que le satyagraha et d'où vient la non-violence de Gandhi ?2Comment la Marche du sel a-t-elle ébranlé l'Empire britannique ?3Pourquoi Gandhi a-t-il été assassiné et par qui ?4Comment King a-t-il fait tomber la ségrégation légale ?5En quoi King s'est-il radicalisé après 1965 ?
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