Marie Curie (1867-1934) : deux prix Nobel, la radioactivité et la place des femmes dans la science
Biographie
8 min de lecture1867-1934Née à Varsovie sous domination russe, étudiante pauvre à la Sorbonne, Marie Skłodowska-Curie découvre le polonium et le radium (1898) avec Pierre Curie, forge le mot « radioactivité », obtient le Nobel de physique (1903, avec Pierre et Becquerel) puis de chimie (1911), seule personne à avoir deux Nobel dans deux sciences, première femme professeure à la Sorbonne, fondatrice de l'Institut du radium, créatrice des « petites Curies » de 1914-1918, refusée à l'Académie des sciences, attaquée pour l'affaire Langevin, morte de ses radiations, première femme au Panthéon pour ses mérites (1995). Elle est la figure de la science et de l'obstacle que rencontrent les femmes.
Définition
Marie Curie, née Maria Skłodowska (Varsovie, 7 novembre 1867 – Sancellemoz, Haute-Savoie, 4 juillet 1934), est une physicienne et chimiste polonaise naturalisée française. Repères : cinquième enfant d'enseignants patriotes, mère morte de tuberculose (1878), l'« université volante » clandestine, gouvernante pour payer les études de sa sœur Bronia, arrivée à Paris (1891), licences de physique (1893, première) et de mathématiques (1894, deuxième), rencontre avec Pierre Curie (physicien, le piézoélectricité, 1894), mariage (26 juillet 1895), les filles Irène (1897, Nobel de chimie 1935 avec Frédéric Joliot) et Ève (1904, biographe), thèse sur les « rayons uraniques » de Becquerel (1896) : elle mesure, avec l'électromètre de Pierre, que le rayonnement est une propriété de l'atome (une révolution : l'atome n'est pas immuable), forge le mot « radioactivité » (1898), découvre le polonium (juillet 1898, nommé pour la Pologne) et le radium (26 décembre 1898), traite quatre ans des tonnes de pechblende dans le hangar de la rue Lhomond pour isoler un décigramme de chlorure de radium (1902), soutient sa thèse (1903), Nobel de physique 1903 (partagé avec Pierre et Henri Becquerel ; d'abord oubliée par le comité, ajoutée à la demande de Pierre), Pierre écrasé par une charrette rue Dauphine (19 avril 1906), elle reprend sa chaire (première femme professeure à la Sorbonne, 5 novembre 1906), isole le radium métallique (1910), candidature refusée à l'Académie des sciences (janvier 1911, à deux voix, contre Branly), l'affaire Langevin (novembre 1911 : sa liaison avec Paul Langevin, marié, révélée par la presse, « l'étrangère », « la Polonaise », les duels, les manifestations devant sa maison), Nobel de chimie 1911 (le comité lui suggère de ne pas venir ; elle vient), l'Institut du radium (1914, le pavillon Curie), les « petites Curies » (18 voitures radiologiques et 200 postes fixes pendant la guerre, un million de blessés radiographiés, avec Irène), le voyage américain (1921 : un gramme de radium offert par les femmes américaines, 100 000 dollars), la Société des Nations (commission de coopération intellectuelle, avec Einstein et Bergson), l'Institut du radium de Varsovie (1932), l'anémie aplasique (les radiations) et la mort (4 juillet 1934), Sceaux puis le Panthéon (20 avril 1995, avec Pierre, sous Mitterrand) ; ses cahiers restent radioactifs (conservés dans du plomb à la BnF).
Contexte
La Pologne et la Sorbonne (1867-1895). Varsovie russifiée (le polonais interdit à l'école, le père destitué), la « flying university » féminine, le pacte avec sa sœur (l'une finance l'autre), la mansarde du Quartier latin (elle s'évanouit de faim), la Sorbonne où les femmes sont 2 % ; elle veut retourner en Pologne, Pierre la retient (« il serait beau de passer la vie l'un près de l'autre, hypnotisés dans nos rêves : votre rêve patriotique, notre rêve humanitaire et notre rêve scientifique »).Les découvertes (1896-1911). Becquerel observe les rayons de l'uranium ; Marie choisit ce sujet de thèse encore vierge ; sa méthode (mesurer quantitativement avec le quartz piézoélectrique), son hypothèse (le rayonnement vient de l'atome), sa découverte (la pechblende est plus active que l'uranium : d'autres éléments) ; le hangar (« une écurie », dit Ostwald), les 8 tonnes de résidus de Joachimsthal, les cristallisations fractionnées ; la lueur bleue des tubes ; les Curie refusent de breveter (« le radium appartient à tout le monde ») ; les brûlures de Pierre (il s'expose volontairement) ; le radium devient une mode (les crèmes, les eaux, les cadrans) et une thérapie (la « curiethérapie », l'Institut).La veuve et la savante (1906-1914). La mort de Pierre (le journal de deuil), la chaire (elle reprend le cours à la phrase où Pierre l'avait laissé), l'Académie qui lui préfère Branly (la campagne de la presse catholique et nationaliste), Langevin (les lettres volées, L'Œuvre et Le Journal, le procès, Marie chassée de Sceaux, Einstein : « si le radium était un être, il n'aurait pas mérité cela »), le second Nobel malgré tout, la dépression, la reprise.La guerre et la gloire (1914-1934). Elle propose son or et ses médailles, organise la radiologie de guerre, conduit elle-même les camionnettes, forme 150 manipulatrices ; l'Institut du radium (1919, avec Regaud pour la médecine), 40 doctorants dont 12 femmes ; les honneurs américains (Harding, 1921 ; 1929) ; Irène et Frédéric Joliot découvrent la radioactivité artificielle (janvier 1934) devant elle ; sa mort, sans avoir jamais admis les dangers pour elle-même ; Ève écrit Madame Curie (1937, le best-seller mondial, le film de 1943) ; le mythe (la sainte laïque, la mère, l'immigrée) et l'objet d'histoire (Quinn, Pigeard-Micault).
Mécanismes
Ce que Marie Curie a découvert. Que la radioactivité est une propriété atomique (donc que l'atome a une structure et peut se transformer : la porte de Rutherford, Bohr, la fission), deux éléments, la mesure quantitative de la radioactivité (le curie, unité de 1910), l'isolement du radium, les bases de la radiothérapie ; elle n'est pas la théoricienne (Rutherford explique la désintégration) mais l'expérimentatrice et la fondatrice d'une science et d'une institution.Pourquoi elle est un cas. Première femme docteure en sciences en France (1903), professeure à la Sorbonne (1906), double Nobel (1911), la seule dans deux disciplines (Pauling a chimie et paix ; Bardeen deux fois physique) ; refusée à l'Académie des sciences (la première femme, Yvonne Choquet-Bruhat, entre en 1979) ; l'effet Matilda (Rossiter : l'attribution aux hommes des découvertes des femmes) l'a effleurée (le Nobel de 1903) sans l'effacer, grâce à Pierre ; l'effet Curie inverse (une femme exceptionnelle qui masque l'exclusion des autres) est débattu.La science et la nation. Polonaise sous domination russe (le polonium), française par mariage, attaquée comme étrangère en 1911 (« la Polonaise » à l'époque de la loi de 1905 et de l'antisémitisme : on la dit juive), célébrée comme française en 1995 (Mitterrand : « l'exemplaire combat d'une femme ») et en 2017-2025 (la campagne pour la « nationalité » dans les manuels polonais) ; les deux pays la revendiquent.La radioactivité et ses suites. La curiethérapie (l'Institut Curie aujourd'hui, 2 000 employés, un centre de lutte contre le cancer), la radioprotection (née de ses morts : les « Radium Girls » américaines, Marie elle-même), le nucléaire (Joliot et la pile Zoé, 1948 ; le CEA), la bombe (Joliot refuse le programme militaire, 1950) : l'héritage est aussi celui de la question des usages de la science.
Enjeux & débats
1) Marie Curie a-t-elle été victime du sexisme ? Le Nobel de 1903 (ajoutée), l'Académie (1911), la campagne Langevin (une femme qui a une liaison est chassée, l'homme est plaint), le mythe de la « veuve dévouée » : oui ; mais elle a eu la chaire, les Nobel, l'Institut, le Panthéon : les soutiens (Pierre, Lippmann, Poincaré) et sa propre force ont contourné ; les historiennes (Rossiter, Perrot) montrent qu'elle est l'exception qui révèle la règle (2 % de femmes à la Sorbonne, 0 % à l'Académie).2) Le mythe Curie a-t-il nui aux femmes ? L'icône (la sainte du laboratoire, sacrifiée) fixe un modèle inatteignable (le génie, l'abnégation, le deuil) qui décourage plus qu'il n'encourage (les études sur les modèles : les filles ont besoin de figures « normales ») ; les programmes actuels (les 25 % de femmes en sciences dures, les 3 % d'ingénieures en informatique) montrent l'échec ; les défenseurs du mythe rappellent qu'elle a inspiré des générations (Irène, Lise Meitner, Rosalind Franklin).3) La science doit-elle être brevetée ? Les Curie ont refusé (le radium coûtait 100 000 dollars le gramme, ils étaient pauvres) au nom de la science ouverte ; Marie l'a regretté à demi (« nous avons agi contre notre intérêt ») ; le débat (le brevet contre le bien commun, les vaccins, l'open science) reste actuel ; l'Institut Curie brevette aujourd'hui.4) L'affaire Langevin : vie privée ou affaire publique ? La presse nationaliste (Gustave Téry, Léon Daudet) a fait d'une liaison une affaire d'État (l'étrangère qui « vole » un mari français) ; les universitaires l'ont défendue ; la question du droit à la vie privée des femmes publiques (et de la double norme) est celle de MeToo avant la lettre ; Marie a gagné le procès et perdu la réputation pendant dix ans.5) Les Curie et le nucléaire. Ils ont ouvert la porte ; Irène et Frédéric ont fait la fission française ; Frédéric a refusé la bombe et a été écarté (1950) ; Ève a reçu le Nobel de la paix pour son mari Henry Labouisse (UNICEF, 1965) ; la famille Curie compte cinq Nobel ; la question de la responsabilité du savant (Hiroshima, Oppenheimer) commence avec eux.
Exemples
- La mansarde (1891-1894) : rue Flatters, sans chauffage ; elle s'évanouit de faim en cours ; première de sa promotion en physique (1893).
- Le mot (1898) : « radio-activité » apparaît dans la note du 18 juillet 1898 aux Comptes rendus ; le polonium est nommé le même jour.
- Le hangar : « un hangar en planches, au sol bitumé, au toit vitré » ; « c'est dans ce misérable hangar que se passèrent les meilleures et les plus heureuses années de notre vie » (Marie).
- 19 avril 1906 : Pierre glisse rue Dauphine, la charrette lui écrase le crâne ; « Pierre est mort ? Mort ? Complètement mort ? » ; elle écrit un journal de deuil pendant un an.
- 5 novembre 1906 : premier cours à la Sorbonne ; la salle bondée ; elle commence exactement là où Pierre s'était arrêté : « lorsqu'on considère les progrès de la physique… ».
- Janvier 1911 : l'Académie vote 30 voix pour Branly (l'inventeur de la TSF), 28 pour Curie ; L'Intransigeant : « une femme n'a pas sa place à l'Institut ».
- Décembre 1911 : Arrhenius lui écrit de ne pas venir à Stockholm ; elle répond que le prix récompense la science, non la vie privée ; elle reçoit son Nobel en personne.
- 20 avril 1995 : « Aux grands hommes » : Mitterrand fait entrer Pierre et Marie au Panthéon ; « en célébrant Marie Curie, la France affirme sa volonté d'égalité ».
Pièges & confusions
- Dire qu'elle a découvert la radioactivité. Becquerel a observé les rayons (1896) ; elle a compris qu'ils venaient de l'atome, nommé le phénomène, découvert deux éléments.
- Attribuer le Nobel de 1903 à elle seule. Partagé avec Pierre et Becquerel ; elle y est ajoutée à la demande de Pierre.
- Oublier le second Nobel. 1911, chimie, seule ; deux Nobel dans deux sciences : unique.
- Ignorer l'affaire Langevin et l'Académie. Les deux épisodes qui disent le sexisme et la xénophobie de 1911.
- Croire qu'elle est la première femme au Panthéon. Sophie Berthelot y est depuis 1907, comme épouse ; Curie est la première pour ses mérites.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Le génie a-t-il un sexe ? », « La science doit-elle être partagée ? », « La nation a-t-elle besoin de héros ? », « Le savant est-il responsable ? », « La vie privée est-elle politique ? », « Faut-il des modèles ? ». Figure indispensable pour tout sujet sur les femmes et la science ; à croiser avec les fiches physique et Panthéon.À l'oral, tenez les dates (1867, 1891, 1895, 1898, 1903, 1906, 1911, 1914-1918, 1934, 1995), les découvertes (radioactivité atomique, polonium, radium, le curie), les épreuves (la faim, Pierre, l'Académie, Langevin, les radiations), les records (deux Nobel, la Sorbonne, le Panthéon) et les débats (sexisme, mythe, brevet, vie privée, nucléaire). Le hangar et la première leçon sont les récits ; le cahier radioactif l'image.Angle d'attaque conseillé : partir de janvier 1911 (l'Académie la refuse) et décembre 1911 (Stockholm lui remet un second Nobel qu'on lui a conseillé de ne pas venir chercher) : un an, deux verdicts, et la question de ce que la science reconnaît quand la société refuse.
Sources
Questions d'oral
1Qu'a réellement découvert Marie Curie ?2Pourquoi son parcours est-il unique dans l'histoire des Nobel ?3Que s'est-il passé en 1911 (Académie, affaire Langevin, second Nobel) ?4Qu'ont été les petites Curies pendant la Première Guerre mondiale ?5Pourquoi les Curie ont-ils refusé de breveter le radium ?
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