Justice climatique et inégalités environnementales : qui pollue, qui subit ?

    Notion
    8 min de lecture1982 - aujourd'hui

    La crise écologique est une crise des inégalités. Les 10 % les plus riches de l'humanité émettent près de la moitié du CO2, les 50 % les plus pauvres moins de 10 % ; le 1 % le plus riche émet autant que les deux tiers de l'humanité (Oxfam, 2023). Et ce sont les plus pauvres qui subissent : le Pakistan, responsable de moins de 1 % des émissions, a vu un tiers de son territoire inondé en 2022 ; les petits États insulaires risquent de disparaître ; en France, ce sont les habitants des quartiers populaires qui vivent près des autoroutes, des incinérateurs et des sites Seveso, et les ménages modestes que la taxe carbone frappe le plus durement (Gilets jaunes, 2018).

    La justice climatique et la justice environnementale désignent le mouvement, la notion juridique et le champ de recherche qui articulent écologie et équité : entre pays du Nord et du Sud (responsabilité historique, dette climatique, fonds pertes et dommages), entre riches et pauvres au sein d'un même pays (empreinte carbone, exposition aux pollutions), entre générations (les jeunes héritent d'un monde dégradé), et entre humains et non-humains. Née aux États-Unis dans les années 1980 (racisme environnemental), elle est devenue le langage commun des mobilisations (Greta Thunberg, procès climatiques) et un principe des négociations internationales.
    Pour le candidat, le sujet est le pont entre écologie et sciences sociales : il permet de traiter les inégalités, la justice, la démocratie, la responsabilité et le développement à partir de données précises, et de répondre à la question qui structure tout le débat politique sur la transition : qui doit payer ?

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    Définition

    La justice environnementale est une notion née aux États-Unis dans les années 1980 pour dénoncer le racisme environnemental : l'implantation des décharges, usines et sites pollués dans les quartiers noirs et pauvres (Warren County, 1982 ; rapport de l'Église unie du Christ, 1987 : la race est le premier facteur de localisation des déchets toxiques). Elle exige une répartition équitable des nuisances et des biens environnementaux et la participation des populations concernées aux décisions. En France, on parle d'inégalités environnementales : exposition inégale aux pollutions, au bruit, à la chaleur, à l'absence d'espaces verts, selon le revenu et le territoire.
    La justice climatique applique ces principes au changement climatique à trois échelles : internationale (les pays riches ont causé le problème, les pays pauvres en souffrent ; d'où le principe des responsabilités communes mais différenciées, le financement Nord-Sud et les pertes et dommages), nationale (les riches émettent plus, les pauvres sont plus vulnérables et plus exposés aux coûts de la transition) et intergénérationnelle (les générations futures héritent du climat que nous leur laissons ; la Cour constitutionnelle allemande a reconnu en 2021 que l'inaction viole les libertés des jeunes).
    L'empreinte carbone mesure les émissions liées à la consommation d'une personne, y compris celles incorporées dans les importations ; elle croît avec le revenu (en France, les 10 % les plus riches émettent environ 25 tonnes par an contre 5 pour les 10 % les plus pauvres). La dette climatique est la notion, portée par les pays du Sud, selon laquelle le Nord doit réparer les dommages causés par ses émissions historiques. La transition juste (just transition), concept syndical inscrit dans le préambule de l'accord de Paris, vise à protéger les travailleurs et les territoires affectés par la sortie des fossiles (mineurs, ouvriers de l'automobile).

    Contexte

    Le mouvement naît à Warren County (Caroline du Nord) en 1982 : la population noire d'un comté rural s'oppose à une décharge de PCB ; 500 arrestations ; les études qui suivent (1983, 1987) établissent le lien entre race et pollution ; en 1991, le premier sommet national des peuples de couleur pour la justice environnementale adopte dix-sept principes ; Clinton signe en 1994 un décret imposant aux agences fédérales de prendre en compte la justice environnementale. Le mouvement se mondialise avec les luttes des peuples autochtones (Ogoni contre Shell au Nigeria, pendaison de Ken Saro-Wiwa en 1995 ; Chico Mendes assassiné au Brésil en 1988) et l'écologie des pauvres (Joan Martínez Alier).
    La justice climatique émerge dans les négociations avec la Convention de Rio (1992, responsabilités communes mais différenciées) et les revendications des petits États insulaires (AOSIS) et des pays les moins avancés : à Copenhague (2009), la promesse des 100 milliards ; à Paris (2015), l'objectif de 1,5 °C obtenu par la coalition des pays vulnérables (« 1,5 pour rester en vie ») ; à Charm el-Cheikh (2022), le fonds pertes et dommages après trente ans de refus du Nord. La jeunesse s'en empare : Greta Thunberg (2018), les grèves scolaires, les recours d'enfants (Portugal contre 32 États devant la Cour européenne des droits de l'homme, rejeté en 2024) ; les procès climatiques (Urgenda aux Pays-Bas, 2019 ; Affaire du siècle en France, 2021 ; Aînées pour le climat contre la Suisse, victoire à la CEDH en avril 2024) fondent les obligations des États sur les droits humains.
    En France, la question éclate avec les Gilets jaunes (novembre 2018) : la taxe carbone sur les carburants, qui pèse trois fois plus sur les 10 % les plus pauvres que sur les 10 % les plus riches en proportion du revenu, provoque un mouvement social inédit ; elle est gelée. La Convention citoyenne pour le climat (2019-2020), 150 citoyens tirés au sort, est la réponse démocratique. Les recherches (Lucas Chancel, Insoutenables inégalités, 2017 ; rapport sur les inégalités mondiales, 2022) quantifient les inégalités d'émissions ; la canicule de 2003 puis de 2022 révèlent les inégalités face à la chaleur (logements mal isolés, îlots de chaleur urbains, travailleurs en extérieur) ; le scandale du chlordécone aux Antilles (pesticide autorisé jusqu'en 1993, 90 % de la population contaminée) est reconnu comme un cas d'inégalité environnementale coloniale.

    Mécanismes

    • L'inégalité des émissions : elle suit le revenu à toutes les échelles : entre pays (un Américain émet 15 tonnes, un Européen 7, un Indien 2, un Nigérian 0,5) et au sein des pays (en France, les 1 % les plus riches émettent 100 tonnes, notamment par l'aviation et le patrimoine financier) ; Chancel montre que les inégalités d'émissions sont désormais plus fortes à l'intérieur des pays qu'entre eux.
    • L'inégalité de la vulnérabilité : les pauvres vivent dans les zones exposées (deltas, bidonvilles, zones inondables), ont moins de moyens d'adaptation (climatisation, assurance, déplacement) et dépendent davantage de l'agriculture et des écosystèmes ; la Banque mondiale estime que le climat pourrait faire basculer 130 millions de personnes dans la pauvreté d'ici 2030.
    • L'inégalité de l'exposition aux pollutions : les sites industriels, incinérateurs, autoroutes et décharges sont implantés là où le foncier est le moins cher et les populations les moins organisées ; en France, les quartiers prioritaires sont deux fois plus exposés aux sites Seveso ; les enfants pauvres respirent un air plus pollué.
    • L'inégalité face aux politiques de transition : les taxes sur l'énergie sont régressives (elles pèsent plus sur les pauvres) ; les aides (voitures électriques, rénovation, panneaux solaires) profitent aux propriétaires aisés ; les emplois fossiles sont concentrés dans des territoires (bassins miniers, industrie automobile) ; d'où l'exigence de transition juste et de redistribution (chèque énergie, tarification progressive).
    • La responsabilité historique : le CO2 s'accumule ; les émissions depuis 1850 sont dues à 25 % aux États-Unis, 22 % à l'Europe ; les pays du Sud demandent une part du « budget carbone » restant proportionnelle à leur population et une compensation des dommages.
    • La justice intergénérationnelle : un enfant né en 2020 vivra sept fois plus de canicules que son grand-père ; la Cour constitutionnelle allemande (2021) a jugé que la loi climat, en reportant l'effort après 2030, violait les libertés des générations futures ; les jeunes portent les procès et les mobilisations.

    Enjeux & débats

    1) Le Nord doit-il payer le Sud ? Les pays du Sud invoquent la responsabilité historique et la dette climatique ; les pays du Nord acceptent une aide (300 milliards par an en 2035) mais refusent toute reconnaissance juridique de responsabilité qui ouvrirait la voie à des réparations illimitées ; les émergents (Chine, Golfe) sont désormais riches et pollueurs mais classés « en développement » depuis 1992. Le débat porte sur la définition de la justice : par les émissions passées, présentes ou par habitant.
    2) Écologie des riches ou écologie populaire ? L'écologie est accusée d'être une préoccupation de « bobos » indifférente aux fins de mois (Gilets jaunes : « les élites parlent de fin du monde, nous de fin du mois ») ; les écologistes répondent que les pauvres sont les premières victimes des pollutions et du climat et que la transition, bien conçue, est redistributive (rénovation, transports publics). Le débat structure la politique française depuis 2018.
    3) Faut-il taxer le carbone ? Les économistes (Nordhaus, prix Nobel 2018 ; Tirole) jugent la taxe carbone l'instrument le plus efficace ; son échec social en France pose la question de sa conception : redistribuer intégralement le produit (dividende carbone, comme au Canada), exempter ou compenser les ménages modestes, taxer aussi le kérosène et les riches (proposition Chancel-Piketty d'une taxe sur les émissions individuelles ou le patrimoine). Le débat oppose efficacité et acceptabilité.
    4) Démocratie ou expertise ? La Convention citoyenne pour le climat a montré que des citoyens tirés au sort adoptent des mesures ambitieuses (149 propositions) mais que le Parlement les a largement édulcorées (loi climat de 2021) ; certains proposent des assemblées climatiques permanentes ; d'autres que l'urgence justifie une planification par l'État ; d'autres encore que seul le marché est légitime. Le débat porte sur la manière de décider des sacrifices.

    Exemples

    • Warren County (1982) : la population noire d'un comté rural de Caroline du Nord bloque les camions de PCB pendant six semaines ; 500 arrestations ; acte de naissance du mouvement pour la justice environnementale ; la décharge sera décontaminée en 2004.
    • Ken Saro-Wiwa (1995) : écrivain et militant ogoni, il dénonce la pollution pétrolière de Shell dans le delta du Niger ; pendu par la dictature nigériane le 10 novembre 1995 ; Shell verse 15,5 millions de dollars en 2009 pour éviter un procès ; icône de l'écologie des pauvres.
    • Le chlordécone aux Antilles : pesticide utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique jusqu'en 1993 malgré son interdiction en métropole (1990) ; sols pollués pour des siècles, 90 % des Antillais contaminés, taux record de cancers de la prostate ; l'État reconnaît sa responsabilité (2018), non-lieu judiciaire (2023) ; cas d'école d'inégalité environnementale et coloniale.
    • Les Gilets jaunes (2018) : la hausse de la taxe carbone (de 44 à 55 euros la tonne prévue en 2019) déclenche l'occupation des ronds-points ; la taxe est gelée le 4 décembre ; la Convention citoyenne pour le climat en est la conséquence ; exemple mondial de l'échec d'une politique climatique sans justice sociale.
    • Les inondations du Pakistan (2022) : 1 700 morts, 33 millions de sinistrés, 30 milliards de dollars de dégâts dans un pays émettant 0,9 % des GES ; le Premier ministre pakistanais à la COP27 : « nous n'avons pas causé cela » ; création du fonds pertes et dommages.
    • Les Aînées pour le climat (avril 2024) : 2 500 Suissesses de plus de 64 ans, particulièrement vulnérables aux canicules, obtiennent de la Cour européenne des droits de l'homme la condamnation de la Suisse pour inaction climatique ; première décision d'une cour internationale liant climat et droits humains.
    • Le rapport Oxfam (2023) : le 1 % le plus riche (77 millions de personnes) a émis en 2019 autant que les 5 milliards les plus pauvres ; les jets privés, les yachts et les investissements des milliardaires émettent des millions de fois plus que la moyenne ; la « taxe sur les milliardaires » comme proposition climatique.

    Pièges & confusions

    • Confondre justice environnementale et justice climatique : la première (États-Unis, années 1980) porte sur les pollutions locales ; la seconde sur le climat aux échelles internationale, nationale et générationnelle.
    • Réduire les inégalités climatiques au Nord-Sud : les inégalités internes (riches et pauvres d'un même pays) sont désormais plus fortes que les inégalités entre pays (Chancel).
    • Présenter les Gilets jaunes comme anti-écologistes : le mouvement contestait une taxe injuste, non le climat ; c'est une leçon sur la conception des politiques.
    • Croire que la taxe carbone est morte : elle existe (44 euros), le marché européen aussi (80 euros) ; le débat porte sur sa hausse et sa redistribution.
    • Opposer fin du mois et fin du monde comme une fatalité : la formule est une accroche, non une conclusion ; l'enjeu est de montrer comment une transition peut être redistributive.

    Usage concours / oral

    Le sujet est l'un des plus riches pour les dissertations sur la justice, l'égalité, la responsabilité, le développement et la démocratie : il permet de relier écologie et sciences sociales avec des chiffres que peu de candidats maîtrisent (10 % émettent 50 % ; 1 % égale 66 % ; Pakistan 0,9 % ; taxe trois fois plus lourde pour les pauvres). Lucas Chancel est l'auteur de référence ; Oxfam et le Laboratoire sur les inégalités mondiales fournissent les données.
    La chronologie 1982 (Warren County), 1995 (Saro-Wiwa), 2009-2015 (100 milliards, 1,5 °C), 2018 (Gilets jaunes), 2022 (pertes et dommages), 2024 (Aînées pour le climat) structure un développement. La formule « fin du mois, fin du monde » (Gilets jaunes) est l'accroche la plus efficace, à condition de la dépasser : montrer qu'une transition juste (rénovation, transports, tarification progressive, dividende carbone) réconcilie les deux. Rawls (le principe de différence : une inégalité n'est juste que si elle profite aux plus défavorisés) et Amartya Sen (les capabilités) offrent le cadre théorique.
    À l'oral, la question « qui doit payer la transition ? » est classique : répondez par les trois échelles (Nord-Sud, riches-pauvres, générations) et une position : par exemple, faire porter l'effort sur les plus gros émetteurs (aviation, patrimoine, entreprises fossiles) et redistribuer le produit du carbone. Dans les écoles de commerce, montrez que les entreprises sont au cœur du sujet : reporting extra-financier (CSRD), devoir de vigilance (loi de 2017), procès contre TotalEnergies ; un futur dirigeant doit anticiper que la justice climatique devient du droit.

    Sources

    • Insoutenables inégalités : pour une justice sociale et environnementale
    • Rapport sur les inégalités mondiales 2022
    • Égalité climatique : une planète pour les 99 %
    • Arrêt Verein KlimaSeniorinnen Schweiz c. Suisse
    • Justice climatique

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