La pensée écologique : de Thoreau à Latour, les philosophies de la nature
Courant
8 min de lecture1854 - aujourd'huiL'écologie n'est pas seulement une science et une politique : c'est aussi une pensée, qui remet en cause deux mille ans de philosophie occidentale fondée sur la séparation de l'homme et de la nature. De Thoreau se retirant dans les bois (Walden, 1854) à Bruno Latour appelant à « atterrir » (2017), en passant par l'« éthique de la terre » d'Aldo Leopold (1949), l'écologie profonde d'Arne Naess (1973), le principe responsabilité de Hans Jonas (1979), l'écoféminisme, la décroissance et l'anthropologie de Philippe Descola, les philosophes ont proposé de repenser la place de l'humanité, la valeur des non-humains et le sens du progrès.
Ces courants divergent profondément : les uns (écologie profonde) accordent une valeur intrinsèque à toute vie et prônent une révolution des valeurs ; d'autres (écologie « superficielle », développement durable) veulent protéger la nature pour l'homme ; d'autres encore (écologie politique, écosocialisme) voient dans le capitalisme la cause première ; d'autres enfin (Latour, Descola, Morizot) déconstruisent la notion même de nature et invitent à de nouvelles manières de cohabiter avec les vivants. Ils partagent la critique de la modernité prométhéenne : Descartes, Bacon, la technique sans limite.Pour le candidat, ces auteurs sont des ressources de premier ordre pour les dissertations sur la nature, la technique, le progrès, la responsabilité, la liberté ou l'avenir, à condition de les distinguer et de ne pas les réduire à un slogan. Cette fiche en dresse la carte.Ressources
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Définition
L'écologie profonde (deep ecology), fondée par le philosophe norvégien Arne Naess en 1973, affirme que tous les êtres vivants ont une valeur intrinsèque, indépendante de leur utilité pour l'homme, et que l'humanité n'a pas le droit de réduire la richesse de la vie sauf pour ses besoins vitaux ; elle s'oppose à l'écologie « superficielle » qui ne protège l'environnement que pour la santé et la prospérité humaines. L'anthropocentrisme place l'homme au centre des valeurs ; le biocentrisme étend la considération morale à tous les vivants ; l'écocentrisme (Leopold) aux écosystèmes dans leur ensemble.L'éthique de la terre (land ethic, Aldo Leopold, 1949) élargit la communauté morale aux sols, aux eaux, aux plantes et aux animaux : « une chose est juste lorsqu'elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique ». Le principe responsabilité (Hans Jonas, 1979) est une éthique pour la civilisation technologique : nos actions ayant des effets à long terme et irréversibles, nous devons agir de sorte que les conséquences soient compatibles avec la permanence d'une vie humaine authentique ; il fonde l'« heuristique de la peur » et le principe de précaution.L'écoféminisme (Françoise d'Eaubonne, 1974 ; Vandana Shiva ; Carolyn Merchant) relie la domination de la nature et celle des femmes, toutes deux produites par le même système patriarcal et capitaliste. L'écosocialisme (André Gorz, Michael Löwy) tient le capitalisme, par sa logique de croissance, pour la cause structurelle de la crise écologique. La décroissance (Nicholas Georgescu-Roegen, Serge Latouche) prône la réduction volontaire de la production et de la consommation dans les pays riches. Le naturalisme, chez Descola, est l'ontologie occidentale moderne qui pose une nature unique face à des cultures multiples ; l'anthropologie de la nature montre qu'il existe d'autres manières (animisme, totémisme, analogisme) de concevoir les relations entre humains et non-humains.
Contexte
Les sources sont anciennes : Rousseau et le sentiment de la nature (Rêveries, 1782), le romantisme allemand et anglais, puis les Américains : Emerson, Thoreau (Walden ou la vie dans les bois, 1854 : « dans la nature sauvage réside la préservation du monde ») et John Muir, fondateur du Sierra Club (1892), inspirateur des parcs nationaux. Le forestier Aldo Leopold (Almanach d'un comté des sables, 1949) formule la première éthique environnementale. En France, l'après-guerre voit Bernard Charbonneau et Jacques Ellul critiquer la technique (La Technique ou l'enjeu du siècle, 1954), puis Ivan Illich (La Convivialité, 1973) et André Gorz (Écologie et politique, 1975) fonder l'écologie politique.Les années 1970 sont le moment fondateur : Arne Naess (1973) invente l'écologie profonde ; Françoise d'Eaubonne (1974) l'écoféminisme ; Georgescu-Roegen (La Décroissance, 1979) applique la thermodynamique à l'économie ; Hans Jonas (Le Principe responsabilité, 1979) donne à la philosophie allemande son grand texte écologique. Aux États-Unis, l'éthique environnementale devient une discipline universitaire (Holmes Rolston, Baird Callicott). Les années 1980-1990 voient le débat sur les droits des animaux (Peter Singer, La Libération animale, 1975 ; Tom Regan), la critique de l'écologie profonde par Luc Ferry (Le Nouvel Ordre écologique, 1992 : l'écologie profonde serait antihumaniste) et les premières analyses de James Lovelock (hypothèse Gaïa, 1979 : la Terre comme système autorégulé).Depuis 2000, la pensée française rayonne : Philippe Descola (Par-delà nature et culture, 2005) montre que le dualisme nature/culture est une exception occidentale ; Bruno Latour (Face à Gaïa, 2015 ; Où atterrir ?, 2017) appelle à quitter le « Global » pour le « Terrestre » ; Catherine Larrère et Raphaël Larrère (Penser et agir avec la nature, 2015) ; Baptiste Morizot (Manières d'être vivant, 2020) propose une « diplomatie » avec les vivants ; Pierre Charbonnier (Abondance et liberté, 2020) relit l'histoire politique moderne à la lumière de l'énergie ; Corine Pelluchon élabore une éthique de la considération. Le pape François (Laudato si', 2015) donne à l'écologie intégrale une résonance mondiale. La collapsologie (Servigne et Stevens, Comment tout peut s'effondrer, 2015) et les jeunes générations (grèves climat) marquent le passage à l'inquiétude existentielle.
Mécanismes
- L'extension de la considération morale : de l'homme (Kant) aux animaux sensibles (Singer, utilitarisme), à tous les vivants (biocentrisme), aux écosystèmes (écocentrisme) ; chaque étape pose la question du critère : la sensibilité, la vie, l'appartenance à une communauté.
- La critique de la modernité prométhéenne : Bacon, Descartes (« maîtres et possesseurs ») et les Lumières auraient fondé une civilisation de la maîtrise illimitée ; Heidegger (la technique comme « arraisonnement »), Ellul, Jonas et Anders (L'Obsolescence de l'homme, 1956) en dénoncent la démesure ; Jonas : « Prométhée définitivement déchaîné réclame une éthique qui l'empêche de devenir le malheur de l'homme ».
- La responsabilité envers l'avenir : Jonas fonde une éthique du futur : nous avons des devoirs envers des êtres qui n'existent pas encore ; l'« heuristique de la peur » demande de donner la priorité au pronostic de malheur ; c'est le fondement philosophique du principe de précaution et de la justice intergénérationnelle.
- La déconstruction de la nature : Descola et Latour montrent que « la nature » comme domaine séparé, objet passif, est une construction moderne ; pour Latour, il n'y a plus de nature mais des « collectifs » d'humains et de non-humains qu'il faut composer politiquement (« le parlement des choses ») ; Gaïa n'est pas une déesse mais le système Terre réagissant à nos actions.
- La domination croisée : l'écoféminisme lie exploitation de la nature, des femmes et des colonisés ; Vandana Shiva dénonce le « mal-développement » ; ces analyses irriguent la justice environnementale.
- La limite comme valeur : de Georgescu-Roegen (l'économie soumise à l'entropie) à Latouche (« décoloniser l'imaginaire »), la décroissance fait de la limite non une contrainte mais une condition de la liberté ; Charbonnier montre que la liberté moderne a été fondée sur l'abondance fossile et doit être repensée.
Enjeux & débats
1) L'écologie est-elle antihumaniste ? Luc Ferry (1992) accuse l'écologie profonde de subordonner l'homme à la nature, dans une continuité inquiétante avec le romantisme et même le nazisme (lois de protection de la nature de 1933) ; les écologistes répondent que Ferry caricature Naess, que l'humanisme moderne a produit la catastrophe et qu'une écologie humaniste est possible (Jonas, Larrère). Le débat porte sur le fondement des valeurs : l'homme seul ou le vivant.2) Les animaux ont-ils des droits ? Singer (l'égale considération des intérêts des êtres sensibles, contre le « spécisme »), Regan (les animaux sujets d'une vie, porteurs de droits), les antispécistes et le véganisme s'opposent à la tradition cartésienne (animal-machine) et à ceux qui, comme Francis Wolff, défendent une différence de nature entre humains et animaux. Le droit évolue : les animaux sont des « êtres vivants doués de sensibilité » dans le Code civil (2015).3) La technique nous sauvera-t-elle ou nous perdra-t-elle ? Les héritiers d'Ellul et de Jonas jugent la fuite en avant technologique (géo-ingénierie, nucléaire, transhumanisme) comme la cause déguisée en remède ; les écomodernistes (Manifeste, 2015) défendent au contraire une intensification technologique qui libère de la nature ; entre les deux, les partisans des « low-tech » et de la convivialité illichienne.4) Faut-il abandonner l'idée de nature ? Pour Descola et Latour, la nature comme extériorité est le problème ; la protéger c'est encore la mettre à distance ; pour d'autres (les Larrère, les défenseurs du sauvage), l'idée de nature garde une valeur critique et pratique : les aires protégées, le rewilding. Le débat est celui entre une écologie de la protection et une écologie de la relation.
Exemples
- Walden (1854) : Henry David Thoreau vit deux ans dans une cabane près de Concord pour « vivre délibérément » ; le livre fonde le rapport américain à la nature sauvage et la désobéissance civile (essai de 1849) ; référence des marches climat et des décroissants.
- L'Almanach d'un comté des sables (1949) : Aldo Leopold raconte comment, forestier, il a tué une louve et vu « le feu vert s'éteindre dans ses yeux » ; il apprend à « penser comme une montagne » ; son éthique de la terre est le texte fondateur de l'éthique environnementale.
- Arne Naess et l'écologie profonde (1973) : alpiniste et philosophe norvégien, disciple de Spinoza et de Gandhi, il formule huit principes (valeur intrinsèque, réduction de la population, changement des politiques) ; influence sur Earth First! et le mouvement de conservation radical.
- Le Principe responsabilité (1979) : Hans Jonas, élève de Heidegger, exilé du nazisme, réécrit l'impératif kantien pour l'âge technologique : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre » ; livre de chevet des Verts allemands.
- Par-delà nature et culture (2005) : Philippe Descola, élève de Lévi-Strauss, professeur au Collège de France, montre à partir des Achuar d'Amazonie que l'opposition nature/culture n'est qu'une des quatre ontologies possibles ; a fait de l'anthropologie la discipline reine de la pensée écologique française.
- Où atterrir ? (2017) : Bruno Latour propose de lire la politique contemporaine comme un conflit entre le Global (mondialisation), le Local (repli) et le Terrestre (l'attachement au sol et aux vivants) ; les élites auraient compris qu'il n'y a pas de planète pour tous et se retirent ; texte le plus cité dans les copies de concours.
- Laudato si' (2015) : encyclique du pape François sur « la sauvegarde de la maison commune », liant crise écologique et crise sociale (« écologie intégrale »), critique de la technocratie et du consumérisme ; audience mondiale bien au-delà des catholiques.
Pièges & confusions
- Confondre écologie profonde et écologie politique : la première est une philosophie (valeur intrinsèque du vivant), la seconde un mouvement politique ; les Verts français ne sont pas « deep ecologists ».
- Attribuer à Jonas le principe de précaution : il en est l'inspirateur philosophique, mais le principe est juridique (Rio 1992, Charte de 2005) et plus modeste.
- Faire de Latour un prophète de l'effondrement : Latour est un sociologue des sciences qui repense la politique ; la collapsologie (Servigne) est un autre courant, qu'il critiquait.
- Citer Descola pour dire que « la nature n'existe pas » : il dit que la notion de nature comme domaine séparé est propre à l'Occident moderne, non que le monde physique est une illusion.
- Réduire Thoreau à un retour à la nature : son séjour dure deux ans, à deux kilomètres de la ville ; son sujet est la liberté et la simplicité volontaire, non la sauvagerie.
Usage concours / oral
Ces auteurs sont vos armes pour les sujets sur la nature, la technique, le progrès, la responsabilité, l'avenir, la liberté ou la limite : ils permettent de dépasser la description des faits pour poser des questions philosophiques. Le trio le plus efficace : Descartes (« maîtres et possesseurs », la thèse à discuter), Jonas (la responsabilité envers l'avenir, l'antithèse) et Latour ou Descola (la déconstruction de la nature, le dépassement). Leopold (« penser comme une montagne ») et Thoreau (« vivre délibérément ») donnent des accroches littéraires.Sachez situer chaque auteur sur deux axes : anthropocentrisme (Ferry, Jonas) contre biocentrisme ou écocentrisme (Naess, Leopold, Singer pour les animaux) ; réforme (développement durable, écomodernisme) contre rupture (décroissance, écosocialisme, écologie profonde). Cette carte vous évite les confusions et permet de construire un plan. Sur les animaux, ayez en tête Singer et le Code civil de 2015 ; sur la décroissance, Georgescu-Roegen et Latouche (voir la fiche dédiée).À l'oral, une question sur votre auteur préféré en matière d'écologie doit vous permettre de parler trois minutes d'un texte lu, non d'un nom entendu : choisissez Latour (Où atterrir ?, 150 pages) ou Morizot (Manières d'être vivant), les plus lus par les jurys, et sachez en formuler la thèse et une objection. Évitez la collapsologie, qui passe pour peu rigoureuse, sauf pour la critiquer.
Sources
Questions d'oral
1Qu'est-ce que l'écologie profonde et en quoi s'oppose-t-elle à l'écologie superficielle ?2Que dit le principe responsabilité de Hans Jonas ?3L'écologie est-elle antihumaniste, comme l'affirme Luc Ferry ?4Que signifie « penser comme une montagne » chez Aldo Leopold ?5Pourquoi Descola dit-il que l'opposition nature/culture est une invention occidentale ?
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