La biodiversité et la sixième extinction

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    8 min de lecture1986 - aujourd'hui

    Un million d'espèces animales et végétales sont menacées d'extinction, dont beaucoup dans les prochaines décennies : c'est le constat du rapport de l'IPBES (2019), le « GIEC de la biodiversité ». Les populations de vertébrés sauvages ont décliné de 73 % en moyenne depuis 1970 (WWF, 2024) ; les insectes volants ont perdu 75 % de leur biomasse en Allemagne en trente ans ; 30 % des oiseaux des champs ont disparu en France en quinze ans. Le taux d'extinction actuel est cent à mille fois supérieur au taux naturel : les scientifiques parlent d'une sixième extinction de masse, la première causée par une espèce vivante, la nôtre.

    Ce déclin a cinq causes directes, classées par l'IPBES : la destruction des habitats (agriculture, urbanisation, déforestation), la surexploitation (pêche, chasse, bois), le changement climatique, les pollutions (pesticides, plastiques, engrais) et les espèces invasives. Derrière elles, des causes indirectes : la croissance démographique et économique, les modes de consommation, la gouvernance. La biodiversité n'est pas un luxe : elle fournit la nourriture, les médicaments, la pollinisation, la fertilité des sols, la régulation du climat et des épidémies, sans parler de sa valeur intrinsèque et esthétique.
    Moins médiatisée que le climat, la crise de la biodiversité est jugée aussi grave et plus irréversible : une espèce disparue ne revient pas. Elle est régie par la Convention sur la diversité biologique (1992) et l'accord de Kunming-Montréal (2022) qui vise à protéger 30 % des terres et des mers d'ici 2030. Pour le candidat, le sujet complète le climat, ouvre sur l'agriculture, la santé, l'éthique animale et la question du rapport de l'homme au vivant.

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    Définition

    La biodiversité (contraction de « diversité biologique », terme popularisé par le biologiste américain Edward O. Wilson en 1986) désigne la variété du vivant à trois niveaux : la diversité génétique (au sein d'une espèce), la diversité des espèces (environ 2 millions décrites, 8 à 10 millions estimées) et la diversité des écosystèmes (forêts, récifs, zones humides). La Convention sur la diversité biologique (Rio, 1992) en fait un objet du droit international ; le terme englobe aussi les interactions entre ces niveaux.
    Une extinction de masse est la disparition d'une grande proportion des espèces en un temps géologiquement court ; la Terre en a connu cinq (la plus célèbre, celle des dinosaures, il y a 66 millions d'années ; la plus grave, celle du Permien, il y a 252 millions d'années, avec 95 % des espèces marines). La sixième extinction est l'hypothèse, largement admise, que l'activité humaine provoque aujourd'hui une extinction de même ampleur ; le paléontologue Richard Leakey en popularise l'expression en 1995.
    L'IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques), créée en 2012 sur le modèle du GIEC, publie des évaluations scientifiques ; son rapport de 2019 est la référence. L'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) tient depuis 1964 la Liste rouge des espèces menacées (plus de 45 000 espèces menacées sur 160 000 évaluées en 2024). Les services écosystémiques sont les bénéfices que les humains tirent des écosystèmes (approvisionnement, régulation, culturels) ; le vivant est le terme qu'emploient les philosophes (Baptiste Morizot) pour désigner la biodiversité en tant que réseau de relations dont l'homme fait partie, plutôt que comme stock de ressources.

    Contexte

    La conscience de l'extinction naît avec le dodo de l'île Maurice (disparu vers 1680) et le pigeon migrateur américain (de milliards d'individus à zéro en 1914). Le mouvement de conservation naît aux États-Unis (Yellowstone, 1872 ; Sierra Club, 1892) et s'internationalise avec l'UICN (1948), le WWF (1961) et la Liste rouge (1964). La Convention de Washington (CITES, 1973) régule le commerce des espèces menacées ; en France, la loi de protection de la nature (1976) protège les espèces et crée l'étude d'impact. Le mot « biodiversité » apparaît en 1986 lors d'un forum organisé par Wilson et devient un concept politique au Sommet de la Terre de Rio (1992) avec la Convention sur la diversité biologique, ratifiée par 196 parties (sauf les États-Unis).
    Les décennies suivantes échouent à enrayer le déclin : aucun des vingt « objectifs d'Aichi » fixés pour 2011-2020 n'est atteint. La science documente l'effondrement : étude allemande de Krefeld sur les insectes (2017, −75 % en 27 ans), rapport Planète vivante du WWF (déclin de 73 % des populations de vertébrés depuis 1970), suivi des oiseaux communs en France (Muséum, −30 % des oiseaux des champs depuis 1989), rapport de l'IPBES (mai 2019) évaluant qu'un million d'espèces sont menacées et que 75 % des milieux terrestres et 66 % des milieux marins sont « sévèrement altérés ». La pandémie de Covid-19 (2020), zoonose favorisée par la déforestation et le commerce d'espèces sauvages, révèle le lien entre biodiversité et santé (« une seule santé »).
    La COP15 de Kunming-Montréal (décembre 2022) adopte un cadre mondial : protéger 30 % des terres et des mers en 2030 (« 30x30 »), restaurer 30 % des écosystèmes dégradés, réduire de moitié les risques liés aux pesticides, mobiliser 200 milliards de dollars par an ; un traité sur la haute mer est signé en 2023. En France, la Stratégie nationale biodiversité (2023) et le Plan Écophyto (réduction des pesticides, constamment reporté sous la pression agricole, comme l'ont montré les manifestations de 2024) traduisent ces objectifs ; l'Office français de la biodiversité (2020) les met en œuvre. L'Union européenne adopte en 2024 une loi de restauration de la nature, âprement disputée.

    Mécanismes

    • La destruction et la fragmentation des habitats : première cause de disparition ; l'agriculture occupe 40 % des terres émergées ; la forêt tropicale recule (Amazonie, Indonésie, Congo) pour le soja, le bœuf, l'huile de palme ; les routes et les villes fragmentent les milieux et isolent les populations.
    • La surexploitation : un tiers des stocks de poissons sont surpêchés ; le braconnage (ivoire, corne de rhinocéros, pangolin) et le commerce d'espèces sauvages sont le quatrième trafic mondial ; la chasse et la déforestation ont éliminé la mégafaune.
    • Les pollutions : les pesticides (néonicotinoïdes, tueurs d'abeilles) et l'effondrement des insectes, base des chaînes alimentaires ; les engrais et les zones mortes des océans ; les plastiques (8 millions de tonnes par an dans les mers) ; la lumière et le bruit.
    • Le changement climatique : déplace les aires de répartition, désynchronise les cycles (floraison, migration), blanchit les coraux (perte de 50 % depuis 1950), et deviendra la première cause d'extinction dans la seconde moitié du siècle.
    • Les espèces invasives : le frelon asiatique, l'écrevisse américaine, le moustique tigre, la jacinthe d'eau ; mondialisation des échanges ; 37 000 espèces exotiques établies dans le monde, 3 500 nuisibles (IPBES, 2023).
    • Les effets en cascade et les seuils : la perte des pollinisateurs (75 % des cultures en dépendent), des grands prédateurs, des espèces-clés (loutre de mer et forêts de kelp) déstabilise les écosystèmes ; la diversité génétique protège contre les maladies (monocultures de bananes, blé) ; les zoonoses (Ebola, SRAS, Covid) surgissent des habitats détruits.

    Enjeux & débats

    1) Protéger la nature pour elle-même ou pour nous ? L'approche des services écosystémiques (la nature vaut 125 000 milliards de dollars par an, Costanza 1997) rend la biodiversité audible pour les économistes et les décideurs mais réduit le vivant à une ressource ; l'écologie profonde et les philosophes du vivant (Morizot, Latour) défendent sa valeur intrinsèque et les droits de la nature (la rivière Whanganui personne juridique en Nouvelle-Zélande, 2017). La Convention de 1992 combine les deux.
    2) Sanctuariser ou cohabiter ? Les aires protégées (17 % des terres, 8 % des mers) sont le pilier de la conservation, mais elles ont parfois chassé les populations locales (« conservation-forteresse » en Afrique, dénoncée par Survival International) et ne suffisent pas si l'agriculture intensive continue autour ; d'autres défendent une nature ordinaire protégée partout (haies, sols vivants, villes) et une cohabitation avec les grands prédateurs (retour du loup en France : 1 000 individus, colère des éleveurs).
    3) Agriculture : nourrir ou préserver ? L'agriculture est la première cause de perte de biodiversité et la première victime (pollinisateurs, sols) ; la réduction des pesticides (Écophyto, abandonné puis relancé) se heurte à la compétitivité et au revenu agricole ; l'agroécologie et le bio proposent une voie ; le débat oppose intensification « écologique » (produire plus sur moins de terres) et extensification. La crise agricole de 2024 a montré la violence de ce conflit.
    4) Faut-il ressusciter les espèces ? Les projets de « désextinction » (mammouth, dodo, tigre de Tasmanie) par génie génétique fascinent et inquiètent : diversion des moyens, hubris technologique, ou outil de restauration ? De même pour la réintroduction (ours dans les Pyrénées, bisons, vautours) qui pose la question de la nature que l'on veut : sauvage, réensauvagée (rewilding) ou jardinée.

    Exemples

    • Le pigeon migrateur (1914) : espèce la plus abondante d'Amérique du Nord (plusieurs milliards, des vols obscurcissant le ciel pendant des heures), exterminée par la chasse commerciale en cinquante ans ; Martha, dernière survivante, meurt au zoo de Cincinnati le 1er septembre 1914.
    • L'étude de Krefeld (2017) : des entomologistes amateurs allemands mesurent depuis 1989 la biomasse d'insectes volants dans 63 réserves : −76 % en 27 ans ; publiée dans PLOS ONE, elle révèle au monde l'« apocalypse des insectes ».
    • Le rapport de l'IPBES (2019) : 145 experts, 15 000 sources : un million d'espèces menacées, taux d'extinction cent à mille fois supérieur au taux naturel, 85 % des zones humides disparues, 75 % des milieux terrestres altérés.
    • Les récifs coralliens : la Grande Barrière australienne a subi sept épisodes de blanchissement massif depuis 1998 ; à +2 °C, 99 % des coraux disparaîtraient ; ils abritent un quart des espèces marines et nourrissent 500 millions de personnes.
    • Le retour du loup en France (depuis 1992) : revenu naturellement d'Italie, présent dans 55 départements, 1 000 individus ; protégé par la convention de Berne ; 12 000 brebis tuées par an, tirs de régulation, conflit permanent entre éleveurs et défenseurs ; l'Europe abaisse son statut de protection en 2024.
    • L'accord de Kunming-Montréal (2022) : « accord de Paris de la biodiversité » : 23 cibles pour 2030, dont 30 % d'aires protégées, restauration de 30 % des écosystèmes dégradés, réduction de moitié des risques des pesticides ; sans mécanisme contraignant.
    • Les néonicotinoïdes : insecticides « tueurs d'abeilles » interdits par la France en 2018 puis par l'Union européenne ; dérogations pour la betterave (2020-2023) annulées par la justice ; illustre le bras de fer entre biodiversité et filières agricoles.

    Pièges & confusions

    • Réduire la biodiversité aux espèces emblématiques : le panda et l'ours polaire cachent l'effondrement des insectes, des sols et des espèces communes, plus grave pour les écosystèmes.
    • Confondre extinction d'espèces et déclin des populations : le chiffre de 73 % du WWF concerne les effectifs des populations suivies, non le nombre d'espèces disparues ; le mélange des deux est une erreur classique.
    • Traiter biodiversité et climat comme un seul problème : liés (le climat détruit la biodiversité ; les forêts stockent le carbone) mais distincts : on peut planter des monocultures d'arbres pour le carbone en détruisant la biodiversité.
    • Croire que les aires protégées suffisent : elles sont nécessaires mais la biodiversité ordinaire (champs, villes) décline aussi vite.
    • Oublier la valeur intrinsèque : un argumentaire fondé uniquement sur les services rendus expose à l'objection : et les espèces inutiles ?

    Usage concours / oral

    La biodiversité est le complément indispensable du climat dans toute dissertation sur la nature, le vivant, la responsabilité ou la technique : elle permet de montrer que l'on ne réduit pas l'écologie au CO2. Les trois chiffres : un million d'espèces menacées (IPBES 2019), −73 % des populations de vertébrés depuis 1970 (WWF 2024), taux d'extinction cent à mille fois supérieur au taux naturel. Les deux dates : 1992 (Convention de Rio) et 2022 (Kunming-Montréal, 30x30).
    Le sujet ouvre sur des références philosophiques distinctives : Aldo Leopold (« penser comme une montagne », 1949), Baptiste Morizot (Manières d'être vivant, 2020 : la crise écologique est une « crise de la sensibilité »), Bruno Latour (Où atterrir ?, 2017), Philippe Descola. Elles vous distinguent du candidat qui ne cite que le GIEC. L'exemple du loup en France est idéal à l'oral : concret, conflictuel, il permet de montrer que vous comprenez les deux camps.
    À l'oral, si l'on vous demande ce qui vous préoccupe le plus, climat ou biodiversité, vous pouvez répondre que la biodiversité est le problème le plus irréversible et le moins traité, et qu'elle conditionne l'alimentation et la santé (zoonoses) : une réponse informée et un peu décalée, que le jury retiendra. Dans les écoles de commerce, reliez le sujet aux entreprises (dépendance des chaînes d'approvisionnement à la nature, reporting CSRD, « biodiversité nette positive »).

    Sources

    • Rapport d'évaluation mondiale sur la biodiversité et les services écosystémiques
    • Rapport Planète vivante 2024
    • Liste rouge des espèces menacées
    • Manières d'être vivant
    • Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal

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