Les organisations régionales : Union africaine, ASEAN, OEA, Ligue arabe, OCS, Mercosur
Institution
8 min de lecture1945 – aujourd'huiEntre l'État et l'ONU, chaque continent s'est doté d'organisations régionales : l'Union africaine (55 États, Addis-Abeba), l'ASEAN (dix pays d'Asie du Sud-Est, 680 millions d'habitants), l'Organisation des États américains, la Ligue arabe, l'Organisation de coopération de Shanghai (Chine, Russie, Inde, Iran…), le Mercosur, le Conseil de coopération du Golfe. Aucune n'a l'intégration de l'Union européenne ; toutes disent quelque chose des solidarités, des rivalités et des recompositions du monde, de l'Afrique en quête d'un siège au Sud global qui s'organise.
Définition
Une organisation régionale est une organisation internationale à vocation géographique, fondée par traité, dotée d'organes (sommet, conseil, secrétariat), aux compétences variables : sécurité (chapitre VIII de la Charte de l'ONU : les « accords régionaux » peuvent régler les différends locaux et agir avec l'autorisation du Conseil), économie (zone de libre-échange, union douanière, marché commun, union monétaire, selon la typologie de Balassa), coopération politique. Les principales :
- l'Union africaine (UA, 2002, succède à l'OUA de 1963 ; 55 États ; siège à Addis-Abeba ; Commission présidée par Mahmoud Ali Youssouf depuis 2025 ; Conseil de paix et de sécurité ; Agenda 2063 ; Zone de libre-échange continentale africaine, ZLECAf, 2021 ; membre du G20 depuis 2023) ; sous-régions : CEDEAO (Afrique de l'Ouest, 1975, en crise après le retrait du Mali, du Burkina et du Niger en 2025), SADC, CEEAC, IGAD ;
- l'ASEAN (Association des nations de l'Asie du Sud-Est, 1967, Jakarta ; 10 membres : Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge ; Timor-Leste admis en 2025) ; « voie ASEAN » (consensus, non-ingérence), zone de libre-échange, RCEP (2020) ;
- l'Organisation des États américains (OEA, 1948, Washington, 35 États ; Cuba suspendue 1962-2009, Venezuela sorti 2019) ; Mercosur (1991, Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, Bolivie 2024 ; accord avec l'UE signé en décembre 2024) ; CELAC (2010, sans les États-Unis) ; ACEUM (2020, ex-ALENA) ;
- la Ligue arabe (1945, Le Caire, 22 États ; Syrie suspendue 2011-2023) ; le Conseil de coopération du Golfe (1981, six monarchies) ; l'Organisation de la coopération islamique (1969, 57 États, Djeddah) ;
- l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS, 2001 ; Chine, Russie, quatre pays d'Asie centrale, Inde et Pakistan 2017, Iran 2023, Biélorussie 2024 ; 40 % de la population mondiale ; sécurité, anti-terrorisme, sommet de Tianjin 2025) ; l'OTSC (alliance militaire russe, 2002, l'Arménie s'en retire de fait) ; l'Union économique eurasiatique (2015) ;
- le Conseil de l'Europe (1949, Strasbourg, 46 États, CEDH ; la Russie exclue en 2022) et l'OSCE (1975/1995, 57 États, Vienne) en Europe.
Contexte
L'Afrique. L'OUA (Addis-Abeba, 1963, Nkrumah contre les « gradualistes ») consacre l'intangibilité des frontières coloniales et la non-ingérence ; impuissante face aux coups d'État et aux guerres, elle est remplacée en 2002 (Durban, sous l'impulsion de Kadhafi et Mbeki) par l'UA, dotée d'un droit d'intervention en cas de génocide (article 4 h), d'un Conseil de paix, de missions (Somalie, AMISOM/ATMIS), d'une politique anti-coups d'État (suspension automatique : Mali, Guinée, Burkina, Niger, Gabon, Soudan) ; ses limites : financement (60 % par des partenaires extérieurs, siège offert par la Chine en 2012), inefficacité au Sahel (le retrait de la MINUSMA et de la France laisse la Russie/Africa Corps), au Soudan (guerre depuis 2023), dans l'Est du Congo (M23 soutenu par le Rwanda, 2025). La ZLECAf (54 signataires, 1,3 milliard de consommateurs) est le grand projet ; le siège au G20 (2023) et la revendication de deux sièges permanents au Conseil de sécurité (consensus d'Ezulwini, 2005) sont les combats diplomatiques.L'Asie du Sud-Est. L'ASEAN naît en pleine guerre du Vietnam (1967) comme club anticommuniste (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande) ; elle intègre ses anciens ennemis (Vietnam 1995, Birmanie 1997, Cambodge 1999) et devient le pivot de l'Asie (sommets ASEAN+3 avec la Chine, le Japon, la Corée ; Sommet de l'Asie orientale avec les États-Unis, l'Inde, la Russie ; RCEP) ; la « voie ASEAN » (consensus, non-ingérence, informalité) explique sa survie et son impuissance (la Birmanie après le coup de 2021 : « consensus en cinq points » ignoré par la junte ; la mer de Chine méridionale : code de conduite négocié depuis 2002 sans aboutir, les Philippines seules face à Pékin). Économiquement, l'ASEAN (3 800 milliards de PIB, cinquième économie mondiale) profite du découplage sino-américain (Vietnam, Malaisie, Indonésie).Les Amériques. L'OEA, « ministère des colonies » selon Castro, dominée par les États-Unis (siège à Washington), a été le cadre de la Charte démocratique (2001) et de l'exclusion de Cuba ; les gauches latino-américaines ont créé des alternatives (UNASUR 2008, morte ; CELAC 2010) ; le Mercosur, union douanière imparfaite, a survécu aux crises (Argentine, Venezuela suspendu 2016) et à Milei (qui menace de sortir) ; l'accord UE-Mercosur (25 ans de négociation, signé le 6 décembre 2024 à Montevideo, 700 millions de consommateurs) est contesté par la France (agriculteurs) et attend ratification. Trump II (Panama, Groenland, Mexique, déportations) relance l'interventionnisme et le rejet.Le monde arabe et musulman. La Ligue arabe (1945, avant l'ONU) n'a jamais surmonté ses divisions (Égypte suspendue après Camp David 1979-1989, Syrie 2011-2023, guerres du Golfe, Qatar) ; son plan de paix (Beyrouth, 2002 : normalisation contre retrait d'Israël) reste la référence ; les accords d'Abraham (2020) l'ont contournée ; sur Gaza, elle a produit des sommets et un plan de reconstruction (mars 2025) sans levier. Le CCG (pétromonarchies) est l'organisation efficace du monde arabe (marché commun, fonds, mais crise du Qatar 2017-2021). L'OCI, la plus grande après l'ONU, défend la cause palestinienne et les musulmans (Rohingyas, Ouïghours en silence).L'Eurasie. L'OCS, fondée par la Chine et la Russie (2001) pour l'Asie centrale (frontières, terrorisme, « trois maux »), est devenue le forum du monde non occidental (Inde et Pakistan, Iran, Turquie partenaire) : sommet de Tianjin (septembre 2025) avec Xi, Poutine, Modi, le plus grand de son histoire, présenté comme l'alternative à l'ordre occidental ; sans intégration réelle (pas de libre-échange, rivalité Inde-Chine, Inde-Pakistan). L'OTSC (Arménie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Biélorussie) a montré ses limites (Arménie abandonnée en 2020 et 2023).
Mécanismes
Ce que font les organisations régionales. Prévenir et gérer les conflits (l'UA en Somalie, la CEDEAO en Gambie 2017, l'ASEAN au Cambodge 1991), intégrer les économies (ZLECAf, Mercosur, ASEAN), défendre des normes (la Charte démocratique de l'OEA, l'anti-coups d'État de l'UA), porter une voix collective (l'UA au G20, la Ligue à l'ONU), et souvent servir de cadre à la puissance dominante (États-Unis à l'OEA, Nigeria à la CEDEAO, Chine à l'OCS, Arabie au CCG).Pourquoi elles n'intègrent pas comme l'Europe. La souveraineté récente (décolonisation), l'hétérogénéité (régimes, revenus), l'absence de moteur (pas de couple franco-allemand), les rivalités (Inde-Pakistan, Maroc-Algérie, Brésil-Argentine), la préférence pour la non-ingérence (ASEAN, OUA) et la dépendance financière extérieure ; l'Europe reste l'exception (droit supranational, monnaie), et son modèle est imité en forme (Commission de l'UA, Parlement panafricain) sans substance.Les régionalismes concurrents. Chaque grande puissance construit son architecture : les États-Unis (OEA, ACEUM, Quad, AUKUS), la Chine (OCS, routes de la soie, RCEP, BAII), la Russie (OTSC, UEE), l'Arabie (CCG), le Brésil et l'Inde (BRICS, IBSA) ; les organisations régionales sont le terrain de cette compétition (le siège de l'UA offert par la Chine, les bases russes au Sahel).Le chapitre VIII. La Charte de l'ONU prévoit que les organisations régionales agissent en premier et que le Conseil de sécurité autorise leurs opérations coercitives ; en pratique, l'UA et la CEDEAO interviennent avec ou sans mandat (Liberia 1990, Gambie 2017), l'OTAN sans (Kosovo 1999), et l'ONU sous-traite (AMISOM financée par l'Union européenne) ; la résolution 2719 (2023) permet enfin de financer les opérations africaines par le budget onusien.
Enjeux & débats
1) L'Afrique peut-elle régler ses conflits ? « Des solutions africaines aux problèmes africains » (Salim Ahmed Salim, Mbeki) : l'UA a réussi (Somalie, Gambie, médiations) et échoué (Libye 2011, Sahel, Soudan, RDC) ; son financement extérieur, l'affaiblissement de la CEDEAO (les trois pays de l'AES quittent en 2025 et créent leur confédération) et le retour des coups d'État (huit depuis 2020) montrent les limites ; le sommet UA-Union européenne et la place de l'Afrique au G20 posent la question de la parité.2) L'ASEAN, modèle ou impuissance ? Elle a préservé la paix entre ses membres depuis 1967 (aucune guerre) et attiré les investissements ; mais la « voie ASEAN » la rend muette sur la Birmanie, la mer de Chine et les droits humains ; le débat oppose le réalisme asiatique (stabilité, non-ingérence) à l'exigence de valeurs ; les Philippines (alliance américaine renforcée) et le Vietnam (équilibre) montrent que la sécurité passe par les puissances, pas par l'organisation.3) Le Mercosur et l'Europe. L'accord UE-Mercosur est le plus grand accord commercial de l'Union (baisse des droits sur 90 % des échanges, quotas de bœuf et de volaille, protection des indications géographiques, clauses sur la déforestation) ; la France s'y oppose (agriculteurs, souveraineté alimentaire, « clauses miroirs »), l'Allemagne et l'Espagne le veulent (industrie, autos) ; le débat mesure la capacité de l'Union à conclure et la crédibilité du libre-échange au temps du protectionnisme.4) L'OCS, alternative à l'Occident ? Tianjin 2025 a réuni un tiers de l'humanité sans les Occidentaux et affiché l'axe Chine-Russie-Inde ; mais l'Inde refuse les routes de la soie, se rapproche des États-Unis (Quad) tout en achetant du pétrole russe ; l'OCS produit des déclarations, pas des institutions ; les analystes y voient un « club de la contestation » plus qu'un bloc. Sa force est le signal : le monde non occidental peut se réunir.5) Le Conseil de l'Europe, oublié ? Distinct de l'Union, il a produit la CEDH (1950), la Cour de Strasbourg (170 000 requêtes, arrêts contre la France sur la garde à vue, les prisons, le climat en 2024 contre la Suisse) ; l'exclusion de la Russie (mars 2022) l'a privé de 140 millions de justiciables ; le débat sur la « souveraineté juridique » (le Royaume-Uni, la Suisse, la France de Retailleau contestent la Cour sur l'immigration) menace son autorité.
Exemples
- Addis-Abeba (25 mai 1963) : 32 États créent l'OUA ; Nkrumah veut des États-Unis d'Afrique, Houphouët et Senghor une coopération ; le 25 mai est la Journée de l'Afrique.
- Le siège de l'UA (2012) : offert par la Chine (200 millions de dollars) ; révélations d'espionnage informatique en 2018 (Le Monde), démenties par Pékin.
- Gambie (janvier 2017) : la CEDEAO déploie des troupes sénégalaises pour faire partir Yahya Jammeh, battu aux élections ; succès sans combat.
- Bangkok (8 août 1967) : cinq ministres signent la déclaration de l'ASEAN sur un parcours de golf, dit la légende ; « une seule vision, une seule identité, une seule communauté ».
- Beyrouth (28 mars 2002) : l'Initiative de paix arabe, portée par le prince Abdallah ; normalisation contre retrait de 1967 ; Israël la rejette.
- Montevideo (6 décembre 2024) : von der Leyen et Lula, Milei, Peña, Orsi signent l'accord UE-Mercosur ; Paris « ne se résignera pas ».
- Tianjin (31 août-1er septembre 2025) : Xi accueille Poutine et Modi (première visite en Chine depuis sept ans) ; parade de Pékin le 3 septembre ; « le monde non occidental s'affiche ».
- AES (29 janvier 2025) : le Mali, le Burkina Faso et le Niger quittent la CEDEAO ; Alliance des États du Sahel, passeport commun, banque en projet.
Pièges & confusions
- Confondre Union africaine et OUA. L'OUA (1963-2002) ne s'ingérait pas ; l'UA (2002) suspend les putschistes et peut intervenir.
- Confondre Conseil de l'Europe et Union européenne. 46 contre 27 ; la CEDH est le Conseil de l'Europe.
- Croire que l'OCS est une alliance militaire. C'est un forum de sécurité et de coopération, sans clause de défense mutuelle (c'est l'OTSC pour la Russie).
- Oublier que le Mercosur est une union douanière. Tarif extérieur commun, ce qui explique la difficulté de l'accord avec l'UE.
- Ne pas connaître les sous-régions africaines. CEDEAO, SADC, IGAD : le jury peut demander « qui gère la crise au Sahel ? ».
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Le monde se régionalise-t-il ? », « L'Europe est-elle un modèle ? », « L'Afrique peut-elle se gouverner elle-même ? », « La non-ingérence est-elle une vertu ? », « Le libre-échange régional remplace-t-il le multilatéralisme ? », « Le monde non occidental existe-t-il ? ». Fiche de géographie politique, utile pour ancrer une réponse sur n'importe quel continent.À l'oral, tenez pour chaque organisation la date, le siège, le nombre de membres, un succès, un échec et l'enjeu actuel (UA : Sahel et G20 ; ASEAN : Birmanie et mer de Chine ; Mercosur : accord UE ; Ligue arabe : Gaza ; OCS : Tianjin ; Conseil de l'Europe : Russie exclue). La typologie de Balassa (zone de libre-échange, union douanière, marché commun, union monétaire) permet de situer chacune par rapport à l'Union européenne.Angle d'attaque conseillé : partir de la photo de Tianjin (septembre 2025) et de celle de Montevideo (décembre 2024) : deux régionalismes, l'un politique et non occidental, l'autre commercial et transatlantique, dessinent le monde qui vient.
Sources
Questions d'oral
1Quelles sont les grandes organisations régionales et que font-elles ?2Pourquoi aucune région n'est-elle aussi intégrée que l'Union européenne ?3Quel bilan pour l'Union africaine depuis 2002 ?4Qu'est-ce que la « voie ASEAN » et quelles sont ses limites ?5Que contient l'accord UE-Mercosur et pourquoi la France s'y oppose-t-elle ?
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