Le multilatéralisme en crise : retrait américain, montée de la Chine et réforme impossible

    Notion
    8 min de lecture1945 – aujourd'hui

    Le multilatéralisme, méthode de gouvernement du monde par des règles communes et des institutions permanentes, a été construit par les États-Unis en 1945 et s'effondre sous leurs coups : retraits (OMS, UNESCO, accord de Paris, Conseil des droits de l'homme), impayés, sanctions contre la CPI, droits de douane hors OMC. La Chine s'y installe (agences, normes, routes de la soie) tout en le contournant, la Russie le viole, le Sud le conteste comme occidental. Le monde revient-il à la loi du plus fort, ou invente-t-il un multilatéralisme sans hégémon ?

    Définition

    Le multilatéralisme est la coordination des politiques de trois États ou plus sur la base de principes généraux de conduite (John Ruggie, 1992) : règles indivisibles (la nation la plus favorisée s'applique à tous), réciprocité diffuse (chacun y gagne à long terme), institutions permanentes (ONU, Bretton Woods, OMC). Il s'oppose à l'unilatéralisme (agir seul : Irak 2003, droits de douane 2025), au bilatéralisme (accords à deux, où le plus fort domine) et au minilatéralisme (clubs restreints : G7, Quad, AUKUS). Il repose sur un ordre libéral international (Ikenberry) : ouverture économique, institutions, droit, sécurité collective, sous garantie américaine.
    Ses crises : le retrait américain (Trump I : accord de Paris, Iran, UNESCO, Conseil des droits de l'homme, OMS annoncé, blocage de l'OMC, traité INF ; Biden revient partiellement ; Trump II : retrait de l'OMS, de l'accord de Paris, de l'UNESCO, du Conseil des droits de l'homme, de 66 organisations (janvier 2026 selon les annonces), démantèlement de l'USAID, sanctions contre la CPI, droits de douane universels, gel des contributions, examen de toutes les adhésions), la contestation russe (violation de la Charte, vetos, exclusion du Conseil de l'Europe), la stratégie chinoise (deuxième contributeur, direction d'agences : FAO, UIT, OACI, ONUDI un temps ; « communauté de destin pour l'humanité » ; institutions parallèles : BAII, OCS, routes de la soie, initiatives de sécurité et de développement mondiales ; défense de la souveraineté et de la non-ingérence contre les droits de l'homme), la contestation du Sud (deux poids deux mesures Ukraine/Gaza, Conseil de sécurité de 1945, dette, vaccins, climat : « qui pollue paie »), et la paralysie interne (veto, consensus à l'OMC, organe d'appel, financement).
    Concepts : ordre libéral, hégémonie (Kindleberger : un ordre a besoin d'un stabilisateur ; le « piège de Thucydide » d'Allison), biens publics mondiaux (climat, santé, stabilité financière), multipolarité, Sud global, droit international fondé sur des règles (rules-based order, formule occidentale contestée par la Chine qui préfère « le droit international centré sur l'ONU »).

    Contexte

    L'âge d'or et ses limites (1945-1990). Les États-Unis construisent l'ordre (ONU, Bretton Woods, GATT, OTAN, plan Marshall) et s'y soumettent partiellement (Nicaragua 1986, Vietnam) ; la guerre froide gèle le Conseil de sécurité mais l'ONU décolonise, codifie (droit de la mer, 1982), vaccine ; le tiers-monde utilise l'Assemblée. Le moment unipolaire (1990-2008) : l'ordre libéral s'étend (OMC 1995, Chine 2001, CPI 2002, Kyoto 1997, Objectifs du millénaire), l'ONU autorise le Golfe (1991) ; mais l'Irak (2003) sans mandat, Guantánamo, le refus américain de la CPI et de Kyoto montrent que l'hégémon s'exempte des règles ; le Sud le note.
    L'érosion (2008-2016). La crise financière déplace le pouvoir vers le G20 et la Chine ; la Libye (2011) brise le consensus sur la responsabilité de protéger ; la Syrie paralyse le Conseil ; la Crimée (2014) marque le retour de l'annexion par la force ; l'accord de Paris (2015) et l'accord sur le nucléaire iranien (2015) sont les derniers grands succès multilatéraux ; la Chine crée la BAII (2015) après que le Congrès a bloqué la réforme du FMI.
    La rupture (2016-). Le Brexit et Trump I (« America First », retrait des accords, guerre commerciale, « l'OMS marionnette de la Chine ») ; le Covid sans coordination (nationalisme vaccinal, COVAX sous-financé) ; l'Ukraine (2022 : un membre permanent envahit un voisin, l'Assemblée condamne, le Sud s'abstient) ; Gaza (le Conseil bloqué par les États-Unis, les cours saisies, le Sud accuse le double standard). Biden réintègre (Paris, OMS) mais garde les droits de douane et le blocage de l'organe d'appel. Trump II (2025) pousse à la limite : retraits en série, sanctions contre les juges de la CPI, 90 % de l'aide humanitaire américaine supprimée, droits de douane à tous, discours à l'Assemblée générale (septembre 2025) dénonçant l'ONU, menaces sur le Panama et le Groenland, négociation directe avec Poutine, et en même temps une diplomatie transactionnelle (cessez-le-feu, « accords ») qui contourne les institutions. La Chine se présente en défenseur du multilatéralisme (Xi à Tianjin, initiative de gouvernance mondiale, 2025) et l'Europe en dernier gardien (« l'Europe doit sauver l'ordre fondé sur des règles », von der Leyen). L'ONU fête ses 80 ans (octobre 2025) en crise financière et existentielle.

    Mécanismes

    Pourquoi le multilatéralisme a besoin d'un hégémon. La théorie de la stabilité hégémonique (Kindleberger, Gilpin) : les biens publics mondiaux (monnaie de réserve, marché ouvert, sécurité) sont fournis par une puissance qui y trouve son intérêt et accepte d'en payer le prix ; quand elle refuse (les États-Unis de 1919-1939 ou de 2025), l'ordre se délite (le parallèle avec les années 1930 est le plus utilisé) ; les libéraux (Keohane, After Hegemony, 1984) pensent que les institutions peuvent survivre à l'hégémon parce que chacun y gagne ; c'est l'expérience en cours.
    La stratégie chinoise. Investir les institutions existantes (contributions, postes, votes du Sud), les compléter par les siennes (BAII, OCS, BRICS, routes de la soie : 150 pays), redéfinir les normes (droits de l'homme comme « droit au développement », souveraineté numérique, « communauté de destin »), et éviter les responsabilités (pas de troupes, pas de prêts d'urgence, pas de leadership climatique contraignant, statut de pays en développement) ; la Chine veut un multilatéralisme sans valeurs libérales, « westphalien ».
    Le Sud global et le double standard. Les 35 abstentions sur l'Ukraine et les votes massifs sur Gaza révèlent un monde qui ne suit plus l'Occident, moins par sympathie pour la Russie que par mémoire (Irak, colonisation), intérêt (blé, engrais, pétrole russes) et grief (vaccins, dette, Conseil de sécurité) ; l'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud, l'Indonésie, la Turquie pratiquent le « multi-alignement » : tirer parti de tous sans s'engager.
    Ce qui fonctionne encore. Le multilatéralisme technique (aviation, poste, télécoms, météo, santé de routine, brevets), les traités en vigueur (mer, espace, non-prolifération malgré les tensions), le commerce (les règles restent la référence même violées), les négociations climatiques (COP30 à Belém en 2025 sans les États-Unis), le traité sur la haute mer (2023, en vigueur en 2026), l'Accord sur les pandémies (2025) : le système fonctionne en dessous du radar politique.

    Enjeux & débats

    1) Retour aux années 1930 ? Le parallèle : protectionnisme, retrait américain, annexions (Crimée, Donbass, menaces sur Taïwan, le Groenland), impuissance de l'organisation universelle (SDN/ONU), montée des nationalismes ; les limites : l'interdépendance est incomparable (chaînes de valeur, finance), les armes nucléaires dissuadent, les institutions existent et résistent, l'Europe est unie. Le débat est celui du « moment » : transition ou effondrement.
    2) Un ordre sans hégémon est-il possible ? Trois scénarios : la Chine remplace les États-Unis (elle ne le veut ni ne le peut : pas de monnaie de réserve, pas d'alliés, pas de modèle attractif) ; un condominium sino-américain (G2, refusé par les deux) ; un ordre multipolaire coordonné par les puissances moyennes (Union européenne, Inde, Japon, Brésil) et les institutions (le pari de Keohane) ; ou le désordre (la « jungle » de Robert Kagan).
    3) Le multilatéralisme est-il occidental ? La critique du Sud (Badie, Acharya) : les institutions ont été faites par et pour l'Occident (Conseil de 1945, FMI, droits de l'homme comme universalisme particulier) ; la réponse libérale : les principes sont universels (la Charte a été signée par tous, la DUDH rédigée avec le Liban, la Chine, l'Inde), et ce sont les Occidentaux eux-mêmes qui les trahissent (Irak, Gaza) ; l'enjeu est de « décoloniser » sans détruire, ce que la Chine offre (souveraineté) et que le Sud hésite à accepter (elle ne respecte pas non plus les petits).
    4) L'Europe, dernier multilatéraliste ? Puissance normative sans armée, elle a le plus à perdre de la loi du plus fort ; elle défend l'OMC (MPIA), la CPI (contre les sanctions américaines), le climat (COP), l'OMS ; mais elle est divisée (Hongrie), dépendante (OTAN, dollar) et parfois elle-même exemptée (Mercosur, migrations, double standard Gaza) ; sa crédibilité dépend de ses moyens.
    5) Réformer l'ONU : par où ? Le Conseil de sécurité (bloqué), le financement (contributions obligatoires accrues, taxe mondiale : refusées), le Secrétaire général (une femme pour 2027 ? le choix par consensus des cinq), le maintien de la paix (missions régionales financées par l'ONU), le Pacte pour l'avenir (2024, 56 actions, sans contrainte), UN80 (fusions d'agences, coupes de 20 %) : la réforme est technique faute d'être politique. Guterres : « réformer ou périr ».

    Exemples

    • Ruggie (1992) : le multilatéralisme n'est pas le nombre mais le principe : « coordonner sur la base de principes généraux de conduite ».
    • Kindleberger (1973) : « Pour que l'économie mondiale soit stable, il faut un stabilisateur, un seul » ; leçon de 1929-1939.
    • Poutine à Munich (2007) : le monde unipolaire est « inacceptable » ; « un maître, un souverain… c'est pernicieux ».
    • Xi Jinping à Davos (17 janvier 2017) : trois jours avant l'investiture de Trump, la Chine se pose en défenseur de la mondialisation et du multilatéralisme.
    • Trump à l'Assemblée générale (25 septembre 2018) : « Nous rejetons l'idéologie du mondialisme et embrassons la doctrine du patriotisme » ; rires dans la salle.
    • Macron (2018, 2019) : « le multilatéralisme fort » (Alliance pour le multilatéralisme avec l'Allemagne) ; « le multilatéralisme est en crise, l'ONU aussi ».
    • 20 janvier 2025 : premier jour de Trump II, décrets de retrait de l'OMS et de l'accord de Paris ; en février, sanctions contre la CPI ; en juillet, retrait de l'UNESCO.
    • Tianjin et Pékin (septembre 2025) : Xi propose une « initiative de gouvernance mondiale » ; Poutine, Modi, Kim Jong-un à la parade ; l'image d'un ordre alternatif.

    Pièges & confusions

    • Confondre multilatéralisme et ONU. L'ONU en est le cœur, mais le multilatéralisme inclut Bretton Woods, l'OMC, les traités, les clubs.
    • Croire que la Chine veut détruire le système. Elle veut le diriger et le redéfinir ; elle est le deuxième contributeur.
    • Réduire la crise à Trump. Elle commence avec l'Irak (2003), la Libye (2011), la Crimée (2014) ; Trump l'accélère.
    • Oublier ce qui fonctionne. Le multilatéralisme technique et les traités continuent ; nuancez.
    • Ne pas citer les théoriciens. Ruggie, Kindleberger, Keohane, Ikenberry : le jury de N3 les attend.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Le monde a-t-il besoin d'un chef ? », « Le droit international existe-t-il ? », « Sommes-nous en 1938 ? », « L'Occident est-il fini ? », « Peut-on gouverner sans gouvernement ? », « Les règles valent-elles sans la force ? ». Fiche de synthèse du thème, la plus théorique ; à mobiliser en conclusion de tout sujet sur les institutions.
    À l'oral, tenez la définition de Ruggie, la théorie de la stabilité hégémonique et sa critique (Keohane), les trois séquences (âge d'or, unipolaire, rupture), les quatre facteurs de crise (États-Unis, Russie, Chine, Sud), les retraits de Trump II avec dates, la stratégie chinoise, ce qui fonctionne encore et les scénarios ; ayez une position (l'ordre sans hégémon reste possible si les puissances moyennes le portent). Davos 2017, l'Assemblée 2018, Tianjin 2025 sont vos scènes.
    Angle d'attaque conseillé : partir de Davos, janvier 2017 : le secrétaire général du Parti communiste chinois défend la mondialisation trois jours avant que le président américain n'attaque le mondialisme ; tout le renversement du monde tient dans cette semaine.

    Sources

    • John Ruggie, Multilateralism Matters (1993)
    • Robert Keohane, After Hegemony (1984)
    • G. John Ikenberry, A World Safe for Democracy (2020)
    • Bertrand Badie, L'Hégémonie contestée (2019)
    • Pacte pour l'avenir (2024) et initiative UN80

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