RSE, ESG et entreprise à mission : l'entreprise peut-elle être responsable ?

    Notion
    8 min de lecture1953 – aujourd'hui

    La responsabilité sociale des entreprises (RSE) demande à l'entreprise de répondre de ses effets sur la société et l'environnement, au-delà du profit et de la loi. Née aux États-Unis (Bowen, 1953), codifiée par l'ONU (Pacte mondial 2000, ODD 2015), elle est devenue finance (ESG : 30 000 milliards de dollars), droit (devoir de vigilance 2017, loi Pacte 2019, CSRD 2024) et marketing (le greenwashing). Entre Friedman (le profit) et Freeman (les parties prenantes), entre Danone et le retour de bâton anti-ESG de 2025, la question est : la responsabilité est-elle volontaire ou obligatoire ?

    Définition

    La RSE (responsabilité sociétale des entreprises) est, selon la Commission européenne (2011), « la responsabilité des entreprises vis-à-vis des effets qu'elles exercent sur la société » ; la norme ISO 26000 (2010) en fixe sept questions centrales (gouvernance, droits de l'homme, travail, environnement, loyauté des pratiques, consommateurs, communautés). Ses formes :
    • l'ESG (environnement, social, gouvernance) : critères d'analyse extra-financière utilisés par les investisseurs (fonds ISR, labels, agences de notation : MSCI, Sustainalytics, Moody's ESG) ; l'investissement socialement responsable (ISR) ; la finance verte (obligations vertes, taxonomie européenne 2020 : quelles activités sont « durables », le nucléaire et le gaz inclus en 2022) ;
    • le reporting : la déclaration de performance extra-financière (France, 2017), la CSRD (directive européenne 2022, applicable 2024 : 50 000 entreprises, double matérialité, normes ESRS ; allégée par l'« omnibus » de 2025 : seuils relevés, report), la CS3D (devoir de vigilance européen, 2024, reportée) ;
    • le droit : la loi sur le devoir de vigilance (France, 27 mars 2017, après le Rana Plaza : les grandes entreprises doivent prévenir les atteintes aux droits humains et à l'environnement dans leur chaîne d'approvisionnement ; procès contre TotalEnergies, Casino, EDF), la loi Pacte (2019 : intérêt social élargi, raison d'être, société à mission : objectifs statutaires sociaux ou environnementaux, comité de mission, vérification par un tiers ; 1 500 sociétés à mission en 2025, dont Danone, MAIF, Camif, Yves Rocher, Aigle, la Banque postale), les lois Climat (2021 : affichage environnemental, publicité), Agec (2020 : anti-gaspillage, réparabilité), Sapin II (2016 : anticorruption) ;
    • le volontaire : chartes, fondations, mécénat (LVMH et Notre-Dame), labels (B Corp : 9 000 entreprises certifiées, Patagonia, Ben and Jerry's, Nature et Découvertes), 1 % pour la planète, Global Compact de l'ONU (2000), Principes de l'investissement responsable (2006). Notions : parties prenantes (Freeman, 1984), triple bilan (people, planet, profit, Elkington 1994), valeur partagée (Porter et Kramer, 2011), externalités, greenwashing (écoblanchiment), socialwashing, *purpose* (raison d'être), capitalisme des parties prenantes (Schwab, Davos 2020), wokisme d'entreprise (critique de droite).

    Contexte

    Origines. Le paternalisme industriel du XIXe siècle (les cités ouvrières de Schneider au Creusot, de Godin à Guise, de Michelin), le catholicisme social, le philanthropisme américain (Carnegie, Rockefeller) ; Howard Bowen (Social Responsibilities of the Businessman, 1953) forge le concept ; Friedman (1970) le rejette : la RSE est du « socialisme » et un vol des actionnaires ; Freeman (1984) répond par la théorie des parties prenantes ; les scandales (Bhopal 1984 : 20 000 morts, Union Carbide ; Exxon Valdez 1989 ; Nike et les sweatshops 1996 ; Shell et les Ogonis au Nigeria 1995) créent la demande de responsabilité ; l'ONU lance le Pacte mondial (Kofi Annan, Davos 1999) et le rapport Brundtland (1987) définit le développement durable.
    Institutionnalisation (2000-2015). Enron et la loi Sarbanes-Oxley (2002) imposent la gouvernance ; la France invente le reporting obligatoire (loi NRE 2001, Grenelle II 2010) ; les agences de notation ESG naissent ; le Rana Plaza (24 avril 2013, Dacca : 1 138 morts dans un atelier textile travaillant pour des marques occidentales) déclenche le devoir de vigilance ; l'accord de Paris (2015) et les ODD (2015) fournissent le cadre ; les grandes entreprises créent des directions RSE, des rapports intégrés, des objectifs « net zéro ».
    L'âge d'or de l'ESG (2015-2022). Larry Fink (BlackRock) écrit aux PDG que le « purpose » est la condition du profit (2018) et que le risque climatique est un risque financier (2020) ; les fonds ESG collectent 30 000 milliards ; la Business Roundtable (2019) enterre officiellement Friedman ; la loi Pacte (2019) et Danone (2020, première société à mission cotée) ; Davos 2020 proclame le « capitalisme des parties prenantes » ; l'Union européenne construit la « finance durable » (taxonomie, SFDR, CSRD) ; le Covid renforce le discours (résilience, « monde d'après »).
    Retour de bâton (2021-2025). Emmanuel Faber (Danone) est limogé par les actionnaires (mars 2021) : la mission n'exonère pas de la performance ; les scandales de greenwashing (DWS, filiale de Deutsche Bank, perquisitionnée en 2022 ; Shell, TotalEnergies attaqués pour publicité trompeuse ; les compensations carbone frauduleuses) ; les États républicains américains (Texas, Floride) interdisent l'ESG dans les fonds publics (« woke capitalism ») ; BlackRock quitte l'alliance Net Zero (janvier 2025), les banques américaines aussi ; Trump II attaque la diversité (DEI) et le climat ; l'Europe recule (omnibus de simplification, février 2025 : 80 % des entreprises sorties de la CSRD, devoir de vigilance repoussé à 2028) sous pression de Draghi, du MEDEF et de l'Allemagne ; en même temps, le devoir de vigilance produit ses premiers jugements (TotalEnergies-Ouganda) et la CSRD reste pour les grandes. La RSE est entrée dans le droit au moment où le vent tourne.

    Mécanismes

    Comment fonctionne l'ESG. Les agences notent les entreprises sur des centaines d'indicateurs (émissions, accidents du travail, diversité, corruption, indépendance du conseil) avec des méthodes divergentes (corrélation de 0,5 entre agences : Tesla mal notée, Exxon bien notée par certains) ; les investisseurs excluent (tabac, armes, charbon), sélectionnent (best-in-class) ou engagent (dialogue, votes en AG : les résolutions climatiques « Say on Climate ») ; les entreprises produisent des rapports, des objectifs (science-based targets), des obligations vertes ; la question de la « matérialité » (ce qui compte pour l'investisseur ou pour la société : la double matérialité européenne) oppose deux conceptions.
    Le devoir de vigilance en pratique. Les entreprises de plus de 5 000 salariés doivent établir un plan (cartographie des risques, évaluation des fournisseurs, alerte, suivi) ; les ONG et syndicats peuvent assigner ; le juge peut enjoindre et engager la responsabilité ; les affaires : TotalEnergies (projet EACOP en Ouganda, rejet en 2023 pour vice de procédure, nouvelle assignation), Casino (déforestation en Amazonie), EDF (Mexique), Suez (Chili), La Poste (sous-traitants) ; les résultats sont lents mais le principe est acquis ; la version européenne (CS3D) est en suspens.
    La société à mission. Statuts modifiés (raison d'être, objectifs), comité de mission (avec un salarié), organisme tiers indépendant tous les deux ans ; en cas de manquement, retrait de la qualité ; elle ne change pas la propriété ni le pouvoir des actionnaires (Faber en a fait l'expérience) ; elle sert de boussole et de signal (recrutement, clients) ; les critiques : « label » sans contrainte ; les défenseurs : première inscription juridique d'une finalité autre que le profit.
    Le greenwashing. Techniques : le vague (« naturel »), le détail (un produit vert dans une gamme polluante), la compensation (planter des arbres), le futur (« net zéro 2050 »), le label maison ; réponses : DGCCRF, ARPP (jury de déontologie), loi Climat (mention « compensation » interdite si non prouvée), directive européenne « allégations vertes » (2024), actions en justice (TotalEnergies condamné en octobre 2025 pour pratiques commerciales trompeuses sur sa neutralité carbone, première mondiale).

    Enjeux & débats

    1) Friedman avait-il raison ? Sa thèse : les dirigeants qui font de la RSE dépensent l'argent des autres, sans légitimité démocratique ; c'est à l'État de fixer les règles, à l'entreprise de gagner de l'argent dans ces règles ; ses adversaires : les externalités (climat) ne sont pas dans le prix, l'État est capturé ou lent, et les actionnaires eux-mêmes (BlackRock) demandent la responsabilité ; les réalistes : la RSE « rentable » (réputation, risques, talents) est du Friedman déguisé, la RSE coûteuse est rare. Le limogeage de Faber donne raison à Friedman ; la condamnation de TotalEnergies au droit.
    2) L'ESG est-il une arnaque ? Critiques de gauche (l'ESG ne change rien : les fonds ESG détiennent des pétroliers, le greenwashing est systémique, l'autorégulation échoue) et de droite (l'ESG est une idéologie qui détourne l'entreprise et sacrifie les rendements) convergent contre le milieu (l'ESG gère les risques et oriente lentement les capitaux) ; les études sur la performance des fonds ESG sont contradictoires ; la notation reste opaque. L'Europe réglemente, les États-Unis désertent.
    3) Volontaire ou obligatoire ? La RSE est née volontaire (chartes) et devient droit (vigilance, CSRD) ; les entreprises réclament la simplification (omnibus), les ONG la contrainte (les chartes n'ont pas empêché le Rana Plaza) ; le débat est celui de la régulation en général : la norme européenne (effet Bruxelles) contre la compétitivité (Draghi). Le compromis de 2025 (grandes entreprises seulement) fixe le nouveau seuil.
    4) La diversité en entreprise. Quotas de femmes dans les conseils (loi Copé-Zimmermann 2011, 46 % ; loi Rixain 2021 : 40 % dans les instances dirigeantes en 2030), index d'égalité (2019), politiques DEI (diversité, équité, inclusion) inspirées des États-Unis ; le retour de bâton américain (Trump interdit la DEI dans l'administration et menace les entreprises ; Meta, Amazon, Walmart, McDonald's abandonnent) ; en France, les quotas résistent, la DEI américaine est contestée comme « wokisme » ; le débat oppose justice, performance (études McKinsey contestées) et liberté.
    5) L'entreprise peut-elle sauver le climat ? Les engagements « net zéro » (la moitié des grandes entreprises) reposent sur la compensation et le long terme ; les émissions mondiales montent ; les entreprises pétrolières (Shell, BP) reviennent sur leurs objectifs (2023-2025) ; les partisans de la RSE misent sur l'innovation et les capitaux privés, les critiques (Bonneuil, Jancovici) sur la loi et la sobriété ; la question est celle des limites de l'action volontaire face à une contrainte physique.

    Exemples

    • Le Creusot (Schneider, XIXe siècle) : logements, écoles, hôpital, retraite pour les ouvriers ; paternalisme et contrôle social ; le familistère de Godin à Guise (1859) en version coopérative.
    • Bhopal (3 décembre 1984) : fuite de gaz de l'usine Union Carbide ; 3 800 morts immédiats, 20 000 au total ; 470 millions d'indemnités ; le site jamais dépollué.
    • Rana Plaza (24 avril 2013) : 1 138 morts, 2 500 blessés ; étiquettes Mango, Benetton, Primark, Camaïeu dans les décombres ; loi française de 2017 ; accord Bangladesh sur la sécurité.
    • Larry Fink (janvier 2018) : « Pour prospérer dans la durée, chaque entreprise doit non seulement produire des résultats financiers, mais aussi montrer comment elle apporte une contribution positive à la société ».
    • Danone (26 juin 2020) : 99 % des actionnaires votent la société à mission ; Faber : « vous avez déboulonné la statue de Milton Friedman » ; limogé le 14 mars 2021.
    • DWS (31 mai 2022) : perquisition de la filiale de gestion de Deutsche Bank pour greenwashing ; démission du PDG ; amende de 25 millions (2023).
    • Omnibus (26 février 2025) : la Commission propose de sortir 80 % des entreprises de la CSRD et de reporter la vigilance ; Macron demande d'aller plus loin ; les ONG parlent de « déréglementation ».
    • TotalEnergies (23 octobre 2025) : condamné par le tribunal judiciaire de Paris pour pratiques commerciales trompeuses (« neutralité carbone en 2050 ») ; première condamnation d'une major pour greenwashing.

    Pièges & confusions

    • Confondre RSE et mécénat. Le mécénat est un don ; la RSE porte sur la manière de produire.
    • Confondre société à mission et B Corp. La première est un statut légal français (2019) ; la seconde un label privé américain (2006).
    • Croire que la loi Pacte oblige les entreprises à être responsables. Elle élargit l'intérêt social ; la mission est facultative.
    • Ignorer l'omnibus de 2025. L'Europe a reculé sur la CSRD ; le jury veut l'actualité.
    • Opposer Friedman et RSE sans nuance. La RSE rentable est compatible avec Friedman ; le désaccord porte sur la RSE coûteuse.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « L'entreprise a-t-elle une morale ? », « Le profit est-il compatible avec le bien commun ? », « Faut-il faire confiance aux entreprises pour la transition ? », « Le droit doit-il contraindre l'économie ? », « La diversité est-elle une performance ? », « Le capitalisme est-il vert ? ». Fiche centrale en école de commerce (elle sera un cours) ; utile pour tout sujet écologie ou justice.
    À l'oral, tenez la définition, les quatre formes (ESG, reporting, droit, volontaire), les jalons (1953, 1970, 1984, 2013, 2017, 2019, 2020, 2025), les lois françaises (vigilance, Pacte, Climat) et européennes (taxonomie, CSRD, omnibus), les concepts (parties prenantes, triple bilan, double matérialité, greenwashing), les cas (Danone, Rana Plaza, TotalEnergies, BlackRock) et les débats. Faber déboulonnant Friedman puis limogé neuf mois plus tard : le récit à raconter.
    Angle d'attaque conseillé : partir de la phrase de Faber (juin 2020) et de son limogeage (mars 2021) pour montrer que la RSE se heurte toujours au pouvoir des actionnaires, puis montrer que le droit (vigilance, CSRD) prend le relais, et que 2025 marque un reflux.

    Sources

    • R. Edward Freeman, Strategic Management : A Stakeholder Approach (1984)
    • Loi du 27 mars 2017 relative au devoir de vigilance
    • Communauté des entreprises à mission
    • Commission européenne, Finance durable et CSRD
    • Michel Capron et Françoise Quairel-Lanoizelée, La Responsabilité sociale d'entreprise

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