Les crises européennes (2008-2024) : dette, migrants, Covid, énergie — l'Europe forgée dans les crises

    Événement
    8 min de lecture2008-2024

    Quinze ans de crises en cascade : financière (2008), de la dette (2010-2015), des réfugiés (2015), du Brexit (2016), de l'État de droit (Hongrie, Pologne), du Covid (2020), de l'énergie et de la guerre (2022). À chaque fois, l'Union a d'abord divisé (Nord contre Sud, Est contre Ouest) puis improvisé des réponses qui l'ont transformée : MES, union bancaire, Frontex, dette commune, achats groupés, sanctions. Monnet avait prédit que l'Europe se ferait dans les crises ; la question est de savoir si elle y survit ou s'y renforce.

    Définition

    La polycrise (terme de Juncker, 2016) désigne l'enchaînement de crises de natures différentes qui se renforcent mutuellement. Chacune a son vocabulaire :
    • crise financière et de la dette (2008-2015) : subprimes, faillite de Lehman (15 septembre 2008), plans de sauvetage bancaire, dette souveraine, spreads, troïka, austérité, MES, union bancaire, « whatever it takes » ;
    • crise des réfugiés (2015-2016) : 1,3 million de demandes d'asile en 2015 (Syrie, Afghanistan, Irak), route des Balkans, « Wir schaffen das » (Merkel, 31 août 2015), échec des quotas de relocalisation (160 000 prévus, 30 000 effectifs), accord UE-Turquie (18 mars 2016), rétablissement des contrôles, hotspots, Frontex renforcée ;
    • crise de l'État de droit (2015-2023) : la Pologne (PiS) et la Hongrie (Orbán) attaquent l'indépendance de la justice, les médias, les ONG ; article 7 déclenché (2017, 2018) sans issue ; conditionnalité budgétaire (2020) ; fonds gelés ; retour de Tusk en Pologne (2023) ;
    • crise du Covid (2020-2021) : fermeture des frontières, 3 millions de morts en Europe, suspension du pacte de stabilité, PEPP de la BCE, achat groupé de vaccins (2 milliards de doses), certificat sanitaire, NextGenerationEU (750 milliards, dette commune, accord du 21 juillet 2020 après quatre jours de sommet) ;
    • crise de l'énergie et de la guerre (2022-) : invasion de l'Ukraine (24 février 2022), 18 paquets de sanctions, gel de 200 milliards d'avoirs russes, fin du gaz russe (de 45 % à moins de 15 % des importations), prix du gaz multipliés par dix, plafonnement, achats groupés, REPowerEU, Facilité européenne pour la paix (armes), accueil de 4 millions d'Ukrainiens (protection temporaire), aide totale de plus de 130 milliards d'euros (2025).

    Contexte

    2008-2015. La crise venue des États-Unis frappe les banques européennes (Fortis, Dexia, RBS, les banques irlandaises, espagnoles) ; les États les sauvent, leur dette explose, la Grèce révèle ses comptes (2009) et la crise devient celle de l'euro : cinq pays sous programme (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne pour ses banques, Chypre), l'austérité (baisse des salaires et des retraites, chômage à 27 % en Grèce et en Espagne), les mouvements sociaux (Indignados, Syriza, Podemos), les tensions Nord-Sud (l'Allemagne « frugale » contre le Sud « laxiste », les unes de la presse sur les Grecs paresseux et les nazis allemands) ; les réponses : FESF, MES, six-pack, TSCG, union bancaire, OMT, QE ; la crise s'apaise en 2015 mais laisse une décennie de croissance perdue et un ressentiment durable.
    2015-2016. La guerre syrienne pousse un million de personnes vers l'Europe par la Turquie, la Grèce et les Balkans ; la photo d'Aylan Kurdi (2 septembre 2015) émeut, Merkel ouvre l'Allemagne (890 000 arrivées en 2015), la Hongrie construit une clôture, les quotas sont refusés par le groupe de Visegrád ; l'accord avec la Turquie (6 milliards contre le contrôle des départs) ferme la route ; les attentats (Paris, novembre 2015 ; Bruxelles, mars 2016) lient dans les opinions migration et terrorisme ; l'AfD, le FN, le FPÖ, le Brexit (juin 2016) prospèrent. La crise ouvre la fracture Est-Ouest sur les valeurs.
    2020-2021. Le Covid frappe l'Italie en février 2020 ; les États ferment leurs frontières, interdisent l'exportation de masques (« chacun pour soi ») ; l'Europe réagit ensuite : la BCE (PEPP, mars 2020), la suspension des règles budgétaires et des aides d'État, l'initiative Merkel-Macron (18 mai 2020) pour un fonds de relance financé par emprunt, le sommet de juillet 2020 (les « frugaux » Rutte et Kurz contre le Sud), l'achat centralisé de vaccins (lent au départ, critiqué, puis efficace : 70 % de vaccinés à l'été 2021), le certificat vert (juillet 2021). NextGenerationEU marque le tabou brisé de la dette commune, lié à la conditionnalité de l'État de droit.
    2022-. L'invasion russe unit les 27 en quelques jours : sanctions inédites (banques, SWIFT, pétrole, avoirs de la banque centrale), livraisons d'armes (première fois), protection temporaire des réfugiés, candidature ukrainienne ; la crise énergétique (coupure du gaz russe, Nord Stream saboté en septembre 2022) fait exploser les prix et l'inflation (10 %) ; réponses : stockage commun, achats groupés, plafonnement du prix du gaz (2022), taxation des superprofits, accélération des renouvelables et du GNL américain ; le Green Deal est à la fois accéléré (indépendance) et contesté (coût). En 2024-2025, l'élection de Trump, les droits de douane américains et les doutes sur l'OTAN ouvrent la crise suivante, celle de la défense (plan ReArm Europe de 800 milliards, mars 2025).

    Mécanismes

    Le cycle des crises. Chaque crise suit un schéma : déni et réflexes nationaux (fermer les frontières, protéger ses banques), division (Nord/Sud, Est/Ouest), improvisation d'un compromis franco-allemand, création d'un instrument nouveau (MES, Frontex, NextGenEU, Facilité pour la paix), consolidation institutionnelle après coup. Jean Monnet : « L'Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises. » Les politologues parlent de « failing forward » : l'échec initial produit l'intégration.
    Les lignes de fracture. Nord/Sud sur l'économie (frugaux contre endettés, aléa moral contre solidarité) ; Est/Ouest sur les valeurs et la migration (Visegrád, État de droit) ; grands/petits sur les institutions ; atlantistes/européistes sur la défense ; et, transversalement, pro-européens contre nationalistes dans chaque pays. Les crises ont fait naître les partis contestataires (Syriza, Podemos, AfD, Fidesz renforcé, Brexit) et une « politisation » de l'Europe qui était auparavant un « consensus permissif ».
    La solidarité contre la responsabilité. Le débat économique central : les Allemands exigent des règles (pacte de stabilité, conditionnalité) contre l'aléa moral ; le Sud demande des transferts et la mutualisation ; les compromis (aide contre réformes, dette commune contre plans nationaux) inventent une solidarité conditionnelle. NextGenerationEU a fonctionné parce que le Covid n'était la faute de personne.
    L'Europe géopolitique. Von der Leyen a promis une « Commission géopolitique » (2019) ; la guerre d'Ukraine lui a donné corps (sanctions, armes, élargissement, énergie) ; la question est celle des moyens (défense, industrie, majorité qualifiée) et de l'unité (Hongrie, Slovaquie) face à la Russie, à la Chine et à une Amérique incertaine.

    Enjeux & débats

    1) L'austérité était-elle nécessaire ? Le débat économique majeur de la décennie 2010 : pour les uns, elle a sauvé l'euro et restauré la crédibilité ; pour les autres (Krugman, Stiglitz, le FMI lui-même en 2013), elle a aggravé la récession, créé le chômage de masse et nourri les populismes. Le Covid a montré qu'une autre réponse (relance, dette commune) était possible, et l'Europe a changé de doctrine.
    2) « *Wir schaffen das* » : erreur ou honneur ? Merkel a sauvé l'honneur de l'Europe et déclenché une crise politique (AfD, Brexit, Visegrád) ; l'accord avec la Turquie a fermé la route au prix de l'externalisation ; la question de la répartition (Dublin) n'est réglée qu'en 2024 par un Pacte que les nationalistes rejettent. L'accueil des Ukrainiens (2022) a montré une Europe capable d'ouvrir ses portes, ce qui interroge le « deux poids, deux mesures ».
    3) Peut-on sanctionner un État membre ? L'article 7 est inopérant (unanimité) ; la conditionnalité budgétaire a fait plier partiellement la Hongrie ; la CJUE a condamné la Pologne ; mais Orbán reste, bloque et tire profit du veto ; le débat porte sur la réforme (majorité qualifiée pour l'article 7) et sur la nature de l'Union (club de démocraties ou marché).
    4) La dette commune, exception ou précédent ? Les frugaux et l'Allemagne ont accepté NextGenerationEU comme un « one-off » ; la guerre, la défense, le rapport Draghi (800 milliards par an) posent la question d'un nouvel emprunt commun ; le remboursement (2028-2058) exige des ressources propres (taxe carbone aux frontières, taxe numérique) non encore décidées.
    5) L'Europe sort-elle plus forte des crises ? Les optimistes (Monnet, Habermas) voient une intégration accélérée ; les pessimistes une fatigue, une division et une perte de puissance (le PIB par tête européen décroche de l'américain de 30 % depuis 2008) ; les élections de 2024 ont montré une opinion qui, sans rejeter l'Europe, la veut plus protectrice et moins normative.

    Exemples

    • Lehman Brothers (15 septembre 2008) : « la plus grave crise depuis 1929 » ; l'Irlande garantit toutes ses banques en une nuit.
    • Le référendum grec (5 juillet 2015) : « Oxi » à 61 % ; huit jours plus tard, Tsipras accepte un plan plus dur ; Varoufakis démissionne.
    • Aylan Kurdi (2 septembre 2015) : l'enfant syrien mort sur une plage turque ; la photo fait le tour du monde ; Merkel ouvre les frontières.
    • La clôture hongroise (septembre 2015) : 175 km de barbelés à la frontière serbe ; Orbán : « la Hongrie ne deviendra pas un pays d'immigration ».
    • Les masques (mars 2020) : la France et l'Allemagne interdisent l'exportation ; l'Italie appelle la Chine ; la Commission s'excuse (von der Leyen, avril 2020).
    • 21 juillet 2020, 5 h 30 : après 90 heures de sommet, accord sur les 750 milliards ; Charles Michel : « Deal ! » ; Rutte, Kurz, les « frugaux », obtiennent des rabais.
    • Nord Stream (26 septembre 2022) : sabotage des gazoducs en mer Baltique ; fin symbolique de la dépendance au gaz russe.
    • Sanctions (2022-2025) : 18 paquets, 2 400 personnes et entités, avoirs de la banque centrale russe gelés (200 milliards), intérêts utilisés pour l'Ukraine (2024).

    Pièges & confusions

    • Traiter les crises séparément. Le jury attend le schéma commun (division, compromis, instrument) et les liens (la crise de 2015 nourrit le Brexit).
    • Confondre la crise financière (2008) et la crise de l'euro (2010). La seconde est la conséquence de la première, mais elle est propre à la zone euro.
    • Oublier la crise de l'État de droit. Elle est moins visible mais structurante (Hongrie, Pologne).
    • Réduire NextGenerationEU à un plan de relance. C'est la première dette commune : un tournant institutionnel.
    • Ignorer la dimension énergétique de 2022. La guerre d'Ukraine est aussi une crise économique européenne (inflation, gaz).

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Les crises font-elles progresser ? », « La solidarité a-t-elle des limites ? », « Faut-il des règles ou de la confiance ? », « L'Europe est-elle une puissance ? », « Peut-on partager une dette ? », « Une union peut-elle survivre à ses divisions ? ». Fiche de synthèse contemporaine, indispensable à Sciences Po et en école de commerce.
    À l'oral, tenez les cinq crises avec dates, chiffres et instruments créés, le schéma du cycle, les trois lignes de fracture, la citation de Monnet et le concept de failing forward, et le débat austérité/relance. Le sommet de juillet 2020 (90 heures) et la phrase de Merkel sont les récits qui marquent. Concluez sur 2025 (Trump, défense) : le jury veut voir que vous savez quelle est la crise en cours.
    Angle d'attaque conseillé : partir de la citation de Monnet et la tester crise par crise : vraie pour la dette (MES) et le Covid (dette commune), incertaine pour les migrations et l'État de droit.

    Sources

    • Luuk van Middelaar, Quand l'Europe improvise (2018)
    • Adam Tooze, Crashed : comment une décennie de crise financière a changé le monde (2018)
    • Commission européenne, NextGenerationEU
    • Conseil de l'UE, sanctions contre la Russie
    • Institut Jacques Delors, notes et analyses

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