Déviance, délinquance et contrôle social : Becker, Goffman, Foucault et la prison

    Notion
    8 min de lecture1893 – aujourd'hui

    Pourquoi certains transgressent-ils les normes, et qui décide ce qui est déviant ? Durkheim (le crime est normal), Merton (l'anomie et les moyens), Becker (l'étiquetage : « le déviant est celui à qui l'étiquette a été appliquée »), Goffman (le stigmate), Foucault (la surveillance et la prison) ont fait de la déviance un révélateur de la société. En France, la délinquance des mineurs, les violences, le narcotrafic, la surpopulation carcérale (85 000 détenus, record) et le sentiment d'insécurité alimentent un débat permanent entre prévention, répression et réinsertion.

    Définition

    La déviance est la transgression d'une norme sociale (règle de conduite partagée) entraînant une sanction ; elle est relative (selon les sociétés, les époques, les groupes : l'homosexualité, le cannabis, le tabac ont changé de statut) ; la délinquance en est la forme pénale (transgression de la loi : contraventions, délits, crimes) ; le contrôle social est l'ensemble des moyens par lesquels une société fait respecter ses normes : formel (la loi, la police, la justice, la prison) et informel (le regard, la réputation, la famille, l'école) ; il s'exerce par la socialisation (intériorisation), la surveillance et la sanction.
    Théories : Durkheim (le crime est normal et utile : il rappelle la norme et permet son évolution ; l'anomie explique la hausse en temps de crise) ; Merton (1938 : la déviance résulte de l'écart entre les buts culturels valorisés, la réussite, et les moyens légitimes disponibles ; cinq adaptations : conformisme, innovation, ritualisme, retrait, rébellion) ; l'école de Chicago (la désorganisation sociale des quartiers, l'apprentissage : Sutherland, l'association différentielle, le crime en col blanc, 1939) ; la théorie de l'étiquetage (Becker, Outsiders, 1963 : la déviance n'est pas une qualité de l'acte mais le résultat de son étiquetage par les « entrepreneurs de morale » ; la carrière déviante) ; le stigmate (Goffman, 1963 : l'attribut discréditant, le stigmatisé gère l'information) ; Foucault (Surveiller et punir, 1975 : de la punition des corps à la discipline des âmes, le panoptique, la prison qui fabrique le délinquant) ; la théorie du contrôle (Hirschi : ce qui retient, les liens) ; les fenêtres brisées (Wilson et Kelling, 1982 : tolérer les incivilités appelle la délinquance ; la tolérance zéro de New York) ; la sociologie de la police (Monjardet, Jobard, Fassin : La Force de l'ordre, 2011) ; la sociologie de la prison (Chantraine, Combessie).
    Chiffres France : 85 000 détenus pour 62 000 places (taux d'occupation 130 %, record 2025), 1,4 million de crimes et délits enregistrés, homicides stables (800 à 1 000 par an, l'un des plus bas d'Europe), violences enregistrées en hausse (davantage déclarées), cambriolages en baisse, sentiment d'insécurité (enquête de victimation : 20 % se sentent en insécurité), délinquance des mineurs (5 % des mis en cause, justice des mineurs réformée en 2021 et 2025), narcotrafic (4 milliards d'euros, 100 morts par an à Marseille et ailleurs, loi de 2025).

    Contexte

    Les fondateurs. Durkheim (1893, 1895) scandalise en déclarant le crime normal ; Lombroso (1876, le « criminel-né ») incarne l'explication biologique que la sociologie combat ; l'école de Chicago (années 1920-1940 : Thrasher sur les gangs, Shaw et McKay sur les quartiers, Sutherland sur les banquiers délinquants) déplace le regard vers les milieux ; Merton (1938) explique la délinquance des pauvres par le rêve américain inaccessible.
    Le tournant interactionniste (1960-1975). Becker, Goffman, Lemert (la déviance primaire et secondaire) montrent que l'étiquette produit la carrière (l'ex-détenu devient délinquant parce qu'il est traité comme tel) ; le mouvement des droits civiques, la contre-culture, la critique de la psychiatrie (Goffman, Asiles, 1961 ; l'antipsychiatrie) et de la prison (Foucault et le Groupe d'information sur les prisons, 1971 ; Surveiller et punir, 1975) font de la déviance une question politique : qui a le pouvoir de définir la norme ?
    Le tournant sécuritaire (1980-2010). La hausse de la délinquance enregistrée (de 1 à 4 millions de faits entre 1960 et 2000), l'insécurité comme thème électoral (1983, 2002 : Le Pen au second tour), les fenêtres brisées et la tolérance zéro (Giuliani, New York : la criminalité chute de 70 %, débat sur les causes), la prison de masse américaine (2,2 millions de détenus, 700 pour 100 000, six fois la France ; Wacquant : Les Prisons de la misère, 1999), les lois françaises (Sécurité quotidienne 2001, Perben 2002-2004, peines planchers 2007, récidive), la « culture de l'excuse » dénoncée, le débat sur la vidéosurveillance et le fichage.
    Aujourd'hui (2010-2025). La surpopulation carcérale (85 000 en 2025, le Conseil de l'Europe condamne), la lutte contre les violences sexuelles et intrafamiliales (les enregistrements doublent : libération de la parole), le narcotrafic (Marseille, les « narchomicides », la commission d'enquête du Sénat 2024, la loi de 2025 : parquet national anticriminalité organisée, prisons de haute sécurité), les émeutes (2005, 2023 après la mort de Nahel), les violences policières (Rémi Fraisse, Théo, les gilets jaunes, Nahel : le débat sur la « police républicaine »), la justice des mineurs (code de 2021, « comparution immédiate » 2025), la radicalisation (Khosrokhavar, Kepel contre Roy : l'islamisation de la radicalité ou la radicalisation de l'islam), le cannabis (légalisé au Canada, en Allemagne 2024 ; amende forfaitaire en France 2020), la cybercriminalité et les arnaques.

    Mécanismes

    Comment la norme s'impose. La socialisation intériorise (la culpabilité, la honte : Elias) ; le contrôle informel surveille (le village, le quartier, les réseaux sociaux comme tribunal) ; le contrôle formel sanctionne (la police : 250 000 agents ; la justice : 8 000 magistrats, parmi les moins nombreux d'Europe ; la prison) ; les sociétés modernes ont remplacé la vengeance et le supplice (Damiens, 1757, l'ouverture de Foucault) par la discipline (l'école, l'armée, l'usine, l'hôpital) puis par la surveillance (Deleuze : la société de contrôle, les données ; le crédit social chinois ; la reconnaissance faciale) ; le contrôle est aussi médical (la psychiatrie) et technique (les algorithmes).
    La carrière déviante (Becker). Premier acte (commis par tous : la déviance primaire est universelle), étiquetage (arrestation, casier, réputation), exclusion des rôles conventionnels, entrée dans un groupe déviant qui fournit justification et apprentissage (le fumeur de marijuana apprend à percevoir les effets), identité déviante ; l'étiquetage est sélectif (les jeunes des quartiers sont plus contrôlés, les crimes en col blanc moins poursuivis) ; les « entrepreneurs de morale » créent les normes (la prohibition, la croisade contre la drogue).
    Le stigmate (Goffman). Attribut qui disqualifie (le handicap, le casier, la couleur, la religion, la maladie mentale) ; le stigmatisé gère l'information (le discréditable cache, le discrédité assume), négocie, retourne le stigmate (la fierté : Black is beautiful, la Gay Pride, les gilets jaunes) ; la stigmatisation produit la déviance qu'elle prétend décrire.
    La prison. 85 000 détenus, 30 % en détention provisoire, 60 % de récidive dans les cinq ans, coût de 120 euros par jour ; la prison fabrique le délinquant (Foucault), désocialise (Goffman : l'institution totale), concentre les pauvres, les jeunes, les étrangers, les malades mentaux (25 % de troubles psychotiques) ; les alternatives (bracelet, travail d'intérêt général, sursis probatoire) progressent lentement ; le débat sur la « régulation carcérale » (libérer pour ne pas dépasser la capacité) est refusé politiquement.

    Enjeux & débats

    1) Prévention ou répression ? La gauche insiste sur les causes (pauvreté, école, quartiers : la « prévention » de Bonnemaison 1982), la droite sur la sanction (la certitude et la sévérité de la peine, la « tolérance zéro ») ; les études : la certitude dissuade plus que la sévérité, la prison courte aggrave la récidive, les programmes de prévention ciblés fonctionnent (Chicago, les mentors) ; la France cumule un discours répressif et une justice lente ; le débat s'est durci (Retailleau, Darmanin : « la prison doit faire peur »).
    2) Le sentiment d'insécurité est-il fondé ? Les homicides sont au plus bas historique (1 pour 100 000 contre 3 en 1900) mais les violences enregistrées augmentent (libération de la parole, meilleure plainte) et certaines formes (le narcotrafic, les agressions gratuites, les mineurs) marquent ; les médias (les chaînes d'information) et la politique amplifient ; Mucchielli (L'Invention de la violence, 2011) contre les criminologues « réalistes » ; l'enquête de victimation est la seule mesure fiable.
    3) Police : violence ou force ? Fassin décrit un contrôle discriminatoire et humiliant des quartiers ; les policiers décrivent une hostilité et une impuissance ; les contrôles au faciès (20 fois plus), les morts lors d'interventions (Nahel 2023, 13 morts après refus d'obtempérer en 2022), le maintien de l'ordre (les gilets jaunes, LBD, 2 500 blessés) ; les réformes (caméras-piétons, récépissé refusé, IGPN) ; la confiance dans la police reste majoritaire (70 %) mais divisée selon l'âge et l'origine.
    4) La prison sert-elle à quelque chose ? Punir (la rétribution), protéger (neutraliser), dissuader, réinsérer : la prison réussit les deux premiers et échoue aux deux derniers (60 % de récidive) ; les abolitionnistes (Angela Davis, Hulsman) proposent de la réserver aux dangereux ; les réalistes (Badinter lui-même : « la prison est nécessaire pour certains ») demandent des places et des alternatives ; le plan de 15 000 places (2018, 4 000 livrées) et les prisons « de haute sécurité » (2025) montrent le choix français.
    5) Faut-il légaliser le cannabis ? 5 millions de consommateurs, 900 000 quotidiens, la prohibition depuis 1970 sans effet sur l'usage, le trafic finance le crime organisé et tue ; le Canada (2018), l'Uruguay, 24 États américains, l'Allemagne (2024) ont légalisé ; les arguments contre (santé mentale des jeunes, message, le trafic se déplace) ; la France reste prohibitionniste avec une amende forfaitaire, et débat.

    Exemples

    • Durkheim (1895) : « le crime est normal parce qu'une société qui en serait exempte est tout à fait impossible » ; « il est un facteur de la santé publique ».
    • Sutherland (1939) : le « crime en col blanc » : les cadres et dirigeants commettent des délits (fraude, entente) sans être traités comme des criminels.
    • Becker, le musicien de jazz (1963) : Becker était pianiste ; il décrit comment les musiciens se vivent comme « différents » des « caves » (le public) et cultivent la déviance.
    • Damiens (1757) : l'ouverture de Surveiller et punir : le régicide écartelé en place de Grève ; quatre-vingts ans plus tard, le règlement d'une maison de jeunes détenus ; la punition a changé de nature.
    • New York (1994-2001) : Giuliani et Bratton, la tolérance zéro et CompStat ; homicides de 2 200 (1990) à 650 (2001) ; les criminologues attribuent la baisse aussi à la démographie, à l'économie, à la fin du crack.
    • Nahel (27 juin 2023) : tué à Nanterre par un policier lors d'un contrôle ; six nuits d'émeutes, 700 millions de dégâts, 4 000 interpellations ; la cagnotte pour le policier (1,6 million).
    • Marseille (2023-2025) : 49 morts liés au narcotrafic en 2023 ; le point de deal comme entreprise ; la DZ Mafia ; la loi du 13 juin 2025 contre le narcotrafic.
    • 85 000 détenus (2025) : record historique ; 3 400 matelas au sol ; la France condamnée par la CEDH (2020, arrêt JMB) pour conditions indignes.

    Pièges & confusions

    • Confondre déviance et délinquance. La déviance est sociale (toute norme), la délinquance pénale (la loi).
    • Croire que Durkheim justifie le crime. Il le dit normal (présent partout) et fonctionnel, non souhaitable en soi.
    • Réduire Becker à « tout est relatif ». L'étiquetage est un processus de pouvoir sélectif : c'est l'analyse.
    • Confondre statistiques policières et victimation. Les premières mesurent l'activité de la police ; les secondes la réalité vécue.
    • Ignorer les chiffres de la prison. 85 000, 130 %, 60 % de récidive : le jury les attend.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il punir ? », « La norme est-elle nécessaire ? », « Qui décide du bien et du mal ? », « La prison est-elle utile ? », « La société fabrique-t-elle ses criminels ? », « L'ordre a-t-il un prix ? ». Fiche à mobiliser en ECG (l'humanité et ses marges), à Sciences Po et dans les concours de la fonction publique (police, justice).
    À l'oral, tenez la distinction déviance/délinquance/contrôle, les théories (Durkheim, Merton, Sutherland, Becker, Goffman, Foucault, Hirschi, fenêtres brisées) avec un exemple chacune, les chiffres (prison, homicides, victimation, contrôles), les jalons (1975, 1994, 2005, 2023, 2025) et les débats (prévention/répression, insécurité, police, prison, cannabis). Damiens et Nahel encadrent ; Becker et son piano est l'anecdote.
    Angle d'attaque conseillé : partir de la phrase de Becker (le déviant est celui à qui l'étiquette a été appliquée) et la tester sur le cannabis (légal à Berlin, délit à Strasbourg, à 200 km) : la norme est un fait social avant d'être une vérité morale.

    Sources

    • Howard Becker, Outsiders (1963)
    • Michel Foucault, Surveiller et punir (1975)
    • Erving Goffman, Stigmate (1963)
    • Didier Fassin, La Force de l'ordre (2011)
    • Ministère de l'Intérieur, SSMSI, Insécurité et délinquance (bilan annuel)

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