Religion, sécularisation et laïcité : la sociologie du croire

    Notion
    8 min de lecture1905 – aujourd'hui

    Durkheim voyait dans la religion la société qui s'adore elle-même ; Weber, la source du capitalisme et le désenchantement du monde. La France, pays de la loi de 1905, est devenue l'un des plus sécularisés (la moitié des Français sans religion, 8 % de catholiques pratiquants) tandis que l'islam (10 % de la population) est devenu la deuxième religion et le centre des débats sur la laïcité (voile 2004, burkini, abaya 2023). Le monde, lui, reste religieux (85 % de croyants) : sécularisation, retour du religieux, « bricolage » des croyances, le sociologue doit penser les deux.

    Définition

    La religion est, pour Durkheim (Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912), « un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées » qui unissent en une communauté morale (Église) ceux qui y adhèrent ; sa fonction est l'intégration : le sacré est la société elle-même transfigurée (le totem) ; pour Weber, elle donne sens (théodicée) et façonne l'action (l'ascèse protestante et le capitalisme) ; pour Marx, elle est « l'opium du peuple », consolation et légitimation ; pour Berger (La Religion dans la conscience moderne, 1967), elle est un « dais sacré » qui protège du chaos.
    La sécularisation est le processus par lequel la religion perd son emprise sur les institutions (différenciation : l'État, l'école, la médecine s'autonomisent), sur les pratiques (baisse de la fréquentation) et sur les consciences (le déclin des croyances : Weber, le « désenchantement du monde », Gauchet 1985, « la sortie de la religion ») ; elle est contestée (Casanova : les religions reviennent dans l'espace public ; Berger lui-même se rétracte en 1999 : le monde est « aussi furieusement religieux que jamais »). Concepts : la religiosité individuelle (Hervieu-Léger : le « pèlerin » et le « converti », La Religion pour mémoire 1993, la « lignée croyante »), le bricolage des croyances (Lévi-Strauss, Luckmann), la religion diffuse et le spirituel (le yoga, le bien-être, l'astrologie), les nouveaux mouvements religieux (les sectes ; la Miviludes), le fondamentalisme (Roy : la « sainte ignorance », la religion déculturée ; Kepel : La Revanche de Dieu, 1991), la radicalisation, le communautarisme, le pluralisme religieux, la laïcité (loi du 9 décembre 1905 : « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » ; liberté de conscience ; neutralité de l'État ; loi de 2004 sur les signes religieux à l'école ; loi de 2010 sur la dissimulation du visage ; loi « séparatisme » de 2021 ; Alsace-Moselle sous concordat ; Baubérot : les sept laïcités), la liberté religieuse (CEDH article 9 : la France condamnée ou validée), le blasphème (aboli en 1791, l'affaire Charlie Hebdo, Samuel Paty 2020).
    Chiffres France (INSEE-INED, Trajectoires et origines 2, 2023) : 51 % sans religion, 29 % catholiques (8 % pratiquants réguliers), 10 % musulmans (à 25 % pratiquants), 9 % autres (protestants 2-3 %, bouddhistes, juifs 0,5 % soit 500 000, la plus grande communauté d'Europe) ; les 18-29 ans : 60 % sans religion ; monde : 31 % chrétiens, 25 % musulmans, 15 % hindous, 16 % sans religion (Pew).

    Contexte

    Les classiques (1900-1920). Durkheim étudie les Aborigènes d'Australie (le totémisme) pour saisir la religion « élémentaire » : le sacré naît de l'effervescence collective (les rassemblements), et la société moderne aura besoin de nouveaux rites (il pense à la République) ; Weber compare les religions mondiales (le protestantisme, le confucianisme, l'hindouïsme, le judaïsme) pour expliquer pourquoi le capitalisme est né en Occident (la rationalisation, l'ascèse intramondaine) et annonce le désenchantement (la science remplace la magie) ; Mauss (le don, la prière), Halbwachs.
    La sécularisation française (1905-1980). La loi de 1905 sépare après un siècle de conflit (le Concordat 1801, les lois Ferry 1881-1882, l'expulsion des congrégations 1901) ; l'inventaire des églises (1906) ; l'Église s'y rallie (1924) ; la pratique catholique s'effondre (les « fils de Voltaire » : 25 % de messalisants en 1950, 14 % en 1970, 5 % en 2010 ; Vatican II 1962-1965 ; la « France, fille aînée de l'Église » devient « pays de mission » selon Godin et Daniel dès 1943) ; les sociologues (Le Bras : la géographie de la pratique ; Boulard) mesurent ; les guerres scolaires (1984 : la loi Savary retirée après 1 million de manifestants pour l'école libre ; 1994 : la révision de la loi Falloux).
    L'islam et le retour du religieux (1980-2015). La révolution iranienne (1979), la « revanche de Dieu » (Kepel : l'islamisme, les évangéliques, le judaïsme orthodoxe), l'islam de France (les pères immigrés priaient en usine ; les enfants revendiquent) ; l'affaire du foulard de Creil (1989 : le Conseil d'État autorise, sauf prosélytisme), quinze ans de débat, la commission Stasi et la loi de 2004 ; le 11 septembre, les attentats de 2015 (Charlie Hebdo, l'Hyper Cacher, le Bataclan) et 2016 (Nice), Samuel Paty (2020), Arras (2023) ; les évangéliques (700 000 en France, 600 millions dans le monde, la Corée, le Brésil, l'Afrique) ; le pape François (2013-2025), Léon XIV (2025) ; le judaïsme français face à l'antisémitisme (Ilan Halimi 2006, Toulouse 2012, l'explosion des actes après le 7 octobre 2023 : 1 500 en 2023, 1 570 en 2024).
    Aujourd'hui (2015-2025). La laïcité comme identité politique (de gauche à droite, la « laïcité de combat » contre la « laïcité ouverte ») : loi séparatisme (2021 : contrôle des associations, écoles hors contrat, contrat d'engagement républicain), le burkini (2016, 2022 Grenoble), l'abaya interdite (2023), le voile dans le sport (2025), les crèches de Noël (Conseil d'État 2016), les menus de substitution ; la génération sans religion (60 % des jeunes), les conversions (le catholicisme attire : 17 000 baptêmes d'adultes en 2025, record, en hausse de 45 %), les « bricoleurs » (30 % croient à la réincarnation, la voyance, l'astrologie), les néo-spiritualités (le yoga, la méditation, le bien-être), le complotisme comme substitut de croyance (Bronner), le catholicisme identitaire (Zemmour, le Puy du Fou), l'islam pratiqué (les jeunes musulmans plus pratiquants que leurs parents : le « réveil », Kepel et Roy s'affrontent sur les causes).

    Mécanismes

    Comment fonctionne la religion (Durkheim). Croyances (le sacré/le profane) et rites (positifs : la communion ; négatifs : les interdits ; piaculaires : le deuil) produisent l'effervescence et la conscience collective ; la religion est le premier langage de la société sur elle-même (la science, la morale, le droit en dérivent) ; les rites civils (le 14 Juillet, le sport, les concerts : Durkheim prévoyait des « fêtes » nouvelles) prolongent la fonction.
    Comment la sécularisation opère. Différenciation fonctionnelle (l'État, l'école, la santé, la loi ne dépendent plus de l'Église), rationalisation (la science explique), pluralisation (le marché des croyances : Berger, l'individu choisit), privatisation (la foi devient une affaire personnelle), transmission rompue (Hervieu-Léger : la « lignée croyante » se brise à la deuxième génération) ; mais elle n'est pas linéaire (l'islam, les évangéliques, les États-Unis : 65 % de croyants) ; Davie parle de « croire sans appartenir » (Grande-Bretagne) et d'« appartenir sans croire » (Scandinavie).
    Comment fonctionne la laïcité française. La loi de 1905 sépare (pas de religion d'État, pas de financement) et garantit (la liberté de culte, l'entretien des édifices d'avant 1905 par les communes : 40 000 églises) ; la neutralité s'impose aux agents publics (pas de signes) et aux élèves (2004), non aux usagers ni aux entreprises privées (sauf clause) ; l'espace public est libre (sauf le visage, 2010) ; le Conseil d'État arbitre (les crèches, les burkinis, les abayas) ; l'Alsace-Moselle et les DOM ont des régimes propres ; l'école publique est laïque, le privé confessionnel sous contrat est financé (2 millions d'élèves) : la laïcité française est un compromis, non une doctrine.
    Radicalisation. Le passage d'une croyance à la violence : Kepel (les salafistes, la « fracture », l'idéologie) contre Roy (des jeunes déculturés en rupture, la « radicalisation de l'islam » comme nihilisme générationnel, les convertis) contre Khosrokhavar (les prisons, l'humiliation) ; les profils (jeunes, souvent délinquants, convertis pour 25 %) ; 5 000 fichés S pour radicalisation ; les politiques (déradicalisation, échec du centre de Pontourny, prévention, prison).

    Enjeux & débats

    1) Le monde se désenchante-t-il ? Weber et la thèse de la sécularisation (Europe occidentale) contre le « retour du religieux » (le reste du monde, l'islam, les évangéliques, l'Inde de Modi, la Russie orthodoxe, les États-Unis) ; Berger : l'Europe est l'exception, non la règle ; les sociologues distinguent le déclin des institutions (partout) et celui des croyances (Europe) ; la France, championne de la sécularisation, est aussi le pays où la religion fait le plus débat.
    2) La laïcité : neutralité ou combat ? Deux lectures de 1905 : libérale (Baubérot, Bianco : l'État neutre, les individus libres, y compris de porter des signes) et stricte (le Printemps républicain, Blanquer : l'espace public préservé, l'islam politique contenu) ; les extensions (2004, 2010, 2021, 2023) vont dans le sens strict ; le Conseil d'État tient la ligne libérale ; les critiques (Baubérot : la laïcité « falsifiée » ; les organisations internationales : une France discriminante) contre les défenseurs (le modèle républicain, l'émancipation des femmes) ; le débat est la « guerre » culturelle française par excellence.
    3) L'islam est-il compatible avec la République ? La question posée publiquement (le « problème » de l'islam, les sondages) est jugée illégitime (aucune religion n'a à être « compatible ») ou nécessaire (le séparatisme, la charia) ; les faits : les musulmans français sont majoritairement attachés à la laïcité (Ifop) et plus pratiquants ; les tensions (le voile, les abattoirs, le blasphème, l'antisémitisme) ; l'organisation (le CFCM dissous, le Forum de l'islam de France 2022, la formation des imams, les financements étrangers) ; le débat mêle religion, immigration et classe.
    4) Le blasphème et la caricature. Le droit au blasphème (aboli en 1791, réaffirmé après Charlie Hebdo) contre le respect des croyances (une partie du monde musulman, le pape François : « on ne peut pas insulter la foi », 2015) ; Samuel Paty assassiné pour avoir montré des caricatures (2020) ; les jeunes (une majorité des moins de 25 ans juge que la loi devrait interdire de moquer les religions, Ifop 2020) ; la liberté d'expression est-elle absolue ?
    5) Que remplace la religion ? Le sport, la nation, la consommation, l'écologie (la « religion climatique » selon ses détracteurs), le développement personnel, le complotisme, l'IA (le « transhumanisme » comme religion) : les sociologues (Durkheim : la société a besoin de sacré ; Gauchet : la sortie de la religion laisse un vide) observent des substituts partiels ; la question de la transmission des valeurs sans religion (l'école, la morale laïque) reste la question républicaine.

    Exemples

    • Durkheim (1912) : « la religion est chose éminemment sociale » ; le totem des Arunta est « le drapeau du clan » ; « il ne peut y avoir de société qui ne sente le besoin d'entretenir et de raffermir les sentiments collectifs ».
    • La loi de 1905 (9 décembre) : Aristide Briand rapporteur ; l'article 1 (liberté de conscience), l'article 2 (séparation) ; les inventaires de 1906 : incidents et morts.
    • Creil (18 septembre 1989) : trois collégiennes exclues pour leur foulard ; le débat commence ; Jospin saisit le Conseil d'État (avis du 27 novembre : compatible sauf pression) ; la loi arrive quinze ans plus tard (15 mars 2004).
    • Berger (1999) : « l'idée que nous vivons dans un monde sécularisé est fausse » ; « le monde est aussi furieusement religieux qu'il l'a toujours été ».
    • Samuel Paty (16 octobre 2020) : le professeur d'histoire décapité à Conflans pour un cours sur la liberté d'expression avec les caricatures ; Macron : « nous ne renoncerons pas aux caricatures ».
    • Kepel contre Roy (2015-2016) : « l'islamisation de la radicalité » (Roy) contre « la radicalisation de l'islam » (Kepel) ; le débat le plus vif de la sociologie française.
    • Baptêmes d'adultes (Pâques 2025) : 17 800 catéchumènes, +45 % en un an, +160 % en cinq ans ; des jeunes de 18-25 ans ; « un signe », dit l'Église ; les sociologues y voient une quête de sens dans un désert de transmission.
    • Antisémitisme (2023-2024) : 1 676 actes en 2023 (quadruplement), 1 570 en 2024 ; l'attaque d'une synagogue à La Grande-Motte (2024) ; le rapport de 2025 sur les jeunes.

    Pièges & confusions

    • Confondre sécularisation et laïcité. La première est un processus social ; la seconde un régime juridique (1905).
    • Croire que la loi de 1905 interdit les signes religieux. Elle garantit la liberté ; les interdictions viennent de 2004, 2010, 2021.
    • Dire que la France est un pays catholique. 29 % de catholiques déclarés, 8 % de pratiquants ; 51 % sans religion.
    • Confondre Kepel et Roy. Kepel : l'idéologie salafiste explique ; Roy : le nihilisme générationnel.
    • Oublier Durkheim. La religion comme société transfigurée : la définition à connaître.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il croire ? », « La religion est-elle une affaire privée ? », « L'homme a-t-il besoin de sacré ? », « La laïcité est-elle une liberté ? », « Peut-on rire de tout ? », « La science a-t-elle tué Dieu ? ». Fiche à mobiliser en ECG, à Sciences Po (le modèle républicain) et dans les concours administratifs.
    À l'oral, tenez les définitions (Durkheim, Weber, Marx, Berger), la sécularisation et ses critiques, les chiffres (France, monde, jeunes, baptêmes), la laïcité (1905, 2004, 2010, 2021, 2023 ; ses deux lectures), l'islam de France (Creil, Kepel/Roy), le blasphème (Paty), et les débats. Durkheim et le totem, Berger et sa rétractation, Creil : trois entrées.
    Angle d'attaque conseillé : partir du paradoxe français : le pays le plus sécularisé d'Europe est celui qui parle le plus de religion ; la sécularisation explique l'un, la laïcité comme identité explique l'autre ; Durkheim aurait dit que la République est elle-même une religion.

    Sources

    • Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)
    • Danièle Hervieu-Léger, La Religion pour mémoire (1993)
    • Jean Baubérot, Les Sept Laïcités françaises (2015)
    • Olivier Roy, La Sainte Ignorance (2008) ; Gilles Kepel, Terreur dans l'Hexagone (2015)
    • INED-INSEE, enquête Trajectoires et origines 2

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