Famille, couple et genre : les transformations de la vie privée

    Notion
    8 min de lecture1945 – aujourd'hui

    En soixante ans, la famille a changé de forme sans disparaître : mariage en recul (240 000 par an contre 400 000 en 1970), un enfant sur deux né hors mariage, divorces (45 % des mariages), familles monoparentales (25 % des enfants) et recomposées, PACS, mariage pour tous (2013), PMA pour toutes (2021), baisse de la fécondité (1,6 en 2024). Le genre, distinction sociale entre masculin et féminin (Beauvoir, Butler), traverse tout : partage inégal des tâches, violences, MeToo. La sociologie décrit une famille « relationnelle » et choisie, et un débat permanent sur ses fondements.

    Définition

    La famille est un groupe de personnes liées par l'alliance (le couple) et la filiation (parents-enfants), qui assure des fonctions de reproduction, de socialisation, de solidarité et de transmission ; ses formes : nucléaire (le couple et ses enfants : 65 % des familles), monoparentale (25 % des enfants, à 82 % avec la mère), recomposée (1,5 million d'enfants), élargie, homoparentale (30 000 enfants), le couple sans enfant, les personnes seules (20 % des ménages, 10 millions de personnes) ; ses institutions : le mariage (240 000 par an, 2024, dont 7 000 de même sexe), le PACS (1999, 200 000 par an), l'union libre (un couple sur quatre), le divorce (loi de 1975 par consentement mutuel, 2017 sans juge : 45 % des mariages), la filiation (loi de 1972 égalisant les enfants naturels ; bioéthique 2021 : PMA pour les couples de femmes et les femmes seules, reconnaissance conjointe), l'autorité parentale conjointe (1970 : fin de la « puissance paternelle »).
    Le genre est la construction sociale des différences entre les sexes : les rôles, les attentes, les hiérarchies attachés au masculin et au féminin (Ann Oakley, 1972 ; Beauvoir, 1949 ; Joan Scott : le genre comme « catégorie utile d'analyse historique », 1986 ; Judith Butler, Trouble dans le genre, 1990 : le genre est performatif) ; les concepts : division sexuée du travail (production/reproduction), patriarcat, domination masculine (Bourdieu, 1998), plafond de verre, charge mentale, hétéronormativité, masculinités (Connell), stéréotypes, violences de genre (féminicides : 100 à 120 par an en France ; violences conjugales : 270 000 victimes enregistrées en 2023), égalité professionnelle (écart salarial de 14 % à temps égal, 22 % au total ; loi Copé-Zimmermann, index 2019), MeToo (2017), consentement (loi 2021 sur les mineurs, définition pénale débattue en 2025), les théories (féminisme matérialiste : Delphy ; différentialiste ; intersectionnel ; queer).

    Contexte

    La famille des Trente Glorieuses. Le modèle Parsons : le père pourvoyeur, la mère au foyer, le mariage précoce et fécond (le baby-boom, 2,9 enfants par femme en 1964) ; le droit le consacre (le mari « chef de famille » jusqu'en 1970, l'autorisation maritale pour travailler jusqu'en 1965) ; la sociologie (Ariès, L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, 1960 : le sentiment de l'enfance est moderne) et l'anthropologie (Lévi-Strauss : la prohibition de l'inceste, l'échange des femmes ; Todd : les systèmes familiaux) historicisent la famille.
    La révolution (1965-1985). La contraception (loi Neuwirth 1967), l'avortement (loi Veil 1975), le divorce par consentement (1975), l'autorité parentale (1970), le travail des femmes (le taux d'activité passe de 45 % à 80 %), la cohabitation hors mariage (Roussel : La Famille incertaine, 1989), la baisse de la nuptialité et de la fécondité (1,8 en 1980), l'individualisation (Singly : Le Soi, le couple et la famille, 1996 : la famille « relationnelle » au service de l'épanouissement individuel), le féminisme de la deuxième vague (MLF 1970, Delphy, Le Deuxième Sexe relu) ; la famille passe de l'institution au contrat (Théry).
    La diversification (1985-2013). Divorces massifs, recompositions (Théry, Cadolle), monoparentalité et pauvreté (un tiers des familles monoparentales sous le seuil), le PACS (1999, après un débat violent), l'homoparentalité étudiée (Gross), la parité (loi 2000), la « famille choisie » ; le mariage pour tous (loi Taubira, 17 mai 2013, après la Manif pour tous : le plus grand mouvement conservateur depuis 1984) ouvre le mariage et l'adoption aux couples de même sexe ; la question de la PMA/GPA divise.
    Le temps du genre et de MeToo (2013-2025). Les études de genre entrent au programme (polémique de l'« ABCD de l'égalité », 2014) ; MeToo (octobre 2017, Weinstein ; en France #BalanceTonPorc) transforme le regard sur les violences sexuelles (les affaires Polanski, PPDA, Depardieu, Bétharram 2025 ; le procès des viols de Mazan, 2024, Gisèle Pelicot : « la honte doit changer de camp ») ; la loi de bioéthique (2021) ouvre la PMA à toutes ; les féminicides sont comptés et nommés (Grenelle 2019) ; la charge mentale (Emma, 2017) et le partage des tâches (les femmes font 65 % du travail domestique, INSEE) restent inégaux ; la fécondité chute (1,62 en 2024, plus bas depuis 1945 : « réarmement démographique », Macron 2024) ; les jeunes hommes se droitisent et les jeunes femmes se gauchisent (le « fossé de genre » électoral, 2024) ; la transidentité devient un sujet public (loi sur les mineurs trans débattue, sport, Cass Review britannique 2024).

    Mécanismes

    Ce que la famille fait encore. Elle socialise (le premier lieu), transmet le capital (l'héritage : 60 % du patrimoine est hérité, Piketty ; les aides entre générations), protège (la solidarité familiale face au chômage, la dépendance), reproduit les inégalités (l'homogamie : deux tiers des couples dans le même milieu ; l'école à la maison) ; elle est le lieu des violences (un enfant tous les cinq jours tué par un parent ; 80 % des violences sexuelles dans le cercle familial ou proche) ; elle est plébiscitée (90 % des Français la citent comme valeur première).
    Le couple contemporain. Choisi par amour (le « mariage d'amour » comme norme récente : Shorter), fondé sur la communication et l'égalité affichée, fragile (la moitié des unions se défont), négocié (Kaufmann : La Trame conjugale, le linge), inégal (les femmes gagnent moins, s'arrêtent après l'enfant : l'écart de salaire se creuse à la naissance du premier enfant, le « child penalty »), rencontré différemment (Bozon et Héran, 1987 : le bal et le voisinage ; Bergström, 2019 : les applications, 30 % des couples, plus d'homogamie qu'on ne croit).
    Le genre en actes. Le partage du travail domestique (les femmes 3 h 30, les hommes 2 h par jour), la parentalité (le congé paternité porté à 28 jours en 2021), les métiers (les femmes 90 % des aides-soignantes, 30 % des ingénieurs), les salaires, les postes (45 % des conseils, 25 % des comex, 5 % des PDG), la politique (la parité par la loi : 37 % de députées), le corps (les normes de beauté, la ménopause tardivement étudiée), les violences (les enquêtes Virage 2015, Envol 2025) ; la socialisation de genre commence à la naissance (les pleurs interprétés, les jouets, les livres).
    Le débat sur la nature. Les différences biologiques existent (les hormones, la gestation) mais n'expliquent pas les hiérarchies (Héritier : la « valence différentielle des sexes » est culturelle et universelle) ; les neurosciences (Vidal : le cerveau n'a pas de sexe, contesté) ; les critiques du genre (le « constructivisme » accusé de nier le corps) ; le débat scientifique est souvent politisé.

    Enjeux & débats

    1) La famille est-elle en crise ? Pour les conservateurs, sa déconstruction (divorce, hors mariage, homoparentalité, PMA) fragilise les enfants et la société ; pour les sociologues (Singly, Théry), elle se transforme et reste le lien le plus valorisé ; les études montrent que ce qui nuit aux enfants est le conflit et la pauvreté, non la forme ; la baisse de la fécondité relance la question des politiques familiales.
    2) L'égalité de genre est-elle atteinte ? En droit, oui (depuis 1965-1985) ; en fait, les écarts persistent (salaires, tâches, pouvoir, violences) ; les explications : la maternité (le child penalty), les stéréotypes, le temps partiel, les métiers ; les remèdes débattus : quotas (efficaces dans les conseils), congés paternité obligatoires, index, éducation ; le « backlash » (Faludi) et la droitisation des jeunes hommes montrent une réaction.
    3) MeToo : révolution ou excès ? Révolution du regard (les victimes crues, les puissants jugés, le consentement au centre), avancées légales (délais de prescription, définition du viol en débat, l'Espagne et sa loi « seul un oui est un oui ») ; critiques (le tribunal médiatique, la présomption d'innocence, la « tribune Deneuve » de 2018 sur la « liberté d'importuner ») ; le procès de Mazan (2024) a montré une France capable de regarder ; les affaires culturelles (Depardieu, Jacquot) divisent encore.
    4) PMA, GPA : jusqu'où ? La PMA pour toutes (2021) est acquise ; la GPA reste interdite en France (indisponibilité du corps) mais les enfants nés à l'étranger sont reconnus (CEDH 2014, Cour de cassation 2019) ; les partisans (le désir d'enfant, l'égalité) contre les opposants (la marchandisation du corps, l'exploitation des femmes pauvres, le droit de l'enfant) ; le débat traverse les féminismes.
    5) La transidentité et les mineurs. Les demandes de transition chez les adolescents augmentent (multipliées par 10 en dix ans) ; les bloqueurs de puberté sont restreints (Royaume-Uni 2024, Suède, États américains) ou maintenus (France, sous conditions) ; le débat oppose l'autodétermination et la protection, les associations trans et les inquiétudes cliniques ; il est devenu un marqueur politique (le Sénat en 2024).

    Exemples

    • 1965 : les femmes peuvent ouvrir un compte en banque et travailler sans l'autorisation du mari ; 1970 : fin du « chef de famille » ; 1975 : loi Veil et divorce par consentement.
    • Philippe Ariès (1960) : au Moyen Âge, l'enfant est un petit adulte ; le « sentiment de l'enfance » naît au XVIIe siècle.
    • Le PACS (13 octobre 1999) : Christine Boutin brandit la Bible à l'Assemblée ; 6 000 PACS la première année, 200 000 par an aujourd'hui.
    • Mariage pour tous (17 mai 2013) : la loi Taubira ; la Manif pour tous (jusqu'à 340 000 selon la police, 1,4 million selon les organisateurs) ; premier mariage à Montpellier le 29 mai.
    • La charge mentale (Emma, 2017) : la BD Fallait demander ; le concept (Haicault, 1984) devient viral.
    • MeToo (15 octobre 2017) : le tweet d'Alyssa Milano ; #BalanceTonPorc (Sandra Muller, 13 octobre) ; « la honte doit changer de camp » (Gisèle Pelicot, 2024).
    • Le child penalty (Kleven, 2019) : le salaire des femmes chute de 20 à 40 % durablement après le premier enfant ; celui des hommes ne bouge pas.
    • 1,62 enfant par femme (2024) : le plus bas depuis 1945 ; Macron (janvier 2024) : « réarmement démographique » ; congé de naissance annoncé.

    Pièges & confusions

    • Confondre sexe et genre. Le sexe est biologique, le genre est social ; la sociologie étudie le second.
    • Croire que la famille disparaît. Elle se diversifie ; 90 % des Français la citent comme valeur première.
    • Dire que le mariage est en voie d'extinction. 240 000 par an ; le PACS et l'union libre s'ajoutent, le couple demeure.
    • Ignorer le child penalty. C'est le mécanisme central de l'inégalité salariale : chiffre attendu.
    • Traiter MeToo sans nuance. Présentez la révolution et les critiques (Deneuve, présomption d'innocence).

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « La famille est-elle une institution ? », « Peut-on choisir sa famille ? », « L'égalité entre les sexes est-elle possible ? », « Le corps est-il à soi ? », « Le consentement suffit-il ? », « L'amour est-il social ? ». Fiche à mobiliser en ECG (thème « L'humanité »), à Sciences Po et en école de commerce (management, égalité).
    À l'oral, tenez les chiffres (mariages, divorces, monoparentalité, fécondité, écarts salariaux, tâches), les lois (1965, 1967, 1970, 1975, 1999, 2013, 2021), les auteurs (Ariès, Parsons, Singly, Théry, Kaufmann, Bozon ; Beauvoir, Delphy, Héritier, Butler, Bourdieu), les concepts (genre, division sexuée, child penalty, charge mentale) et les débats (crise, égalité, MeToo, PMA/GPA, trans). Le procès de Mazan est l'événement de référence.
    Angle d'attaque conseillé : partir de 1965 (une femme ne pouvait pas ouvrir un compte sans son mari) et de 2024 (Gisèle Pelicot devant le tribunal d'Avignon) : soixante ans pour passer de la puissance maritale au consentement, et la question de ce qui reste à faire.

    Sources

    • Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949)
    • François de Singly, Sociologie de la famille contemporaine
    • Laure Bereni et al., Introduction aux études sur le genre
    • INED, Population et sociétés
    • Haut Conseil à l'égalité, rapport annuel sur l'état du sexisme

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