Mouvements sociaux et engagement : d'Olson aux gilets jaunes et à MeToo
Notion
8 min de lecture1848 – aujourd'huiPourquoi les gens se mobilisent-ils, alors qu'il serait rationnel de laisser les autres le faire (Olson, le passager clandestin) ? La sociologie répond par les ressources (Tilly), les émotions, les identités (Touraine : les « nouveaux mouvements sociaux »), les cadres, les réseaux. La France, pays de la grève (1936, 1968, 1995, 2023), a vu naître des formes inédites : gilets jaunes (2018), MeToo, marches pour le climat, Nuit debout, Black Lives Matter, tandis que les syndicats et les partis déclinent. Cette fiche donne les théories et les cas pour comprendre l'action collective contemporaine.
Définition
Un mouvement social est une action collective concertée, en faveur d'une cause, contestant un ordre établi ou une décision (Neveu) ; il se distingue du parti (il ne vise pas le pouvoir), du groupe d'intérêt (il mobilise plutôt qu'il ne négocie) et de la foule (il est organisé et durable). Théories : le passager clandestin (Olson, La Logique de l'action collective, 1965 : un individu rationnel ne participe pas à la production d'un bien collectif dont il profitera de toute façon ; d'où les incitations sélectives et la petite taille) ; la mobilisation des ressources (McCarthy et Zald, Tilly, années 1970 : les mouvements réussissent quand ils disposent de ressources, d'organisation, d'entrepreneurs de cause) ; la structure des opportunités politiques (Tarrow : les fenêtres, les alliés, la répression) ; les répertoires d'action (Tilly : la grève, la manifestation, la pétition, le boycott, le sit-in, l'occupation, la désobéissance civile, les réseaux) ; les nouveaux mouvements sociaux (Touraine, Melucci, années 1970-1980 : post-matérialistes, identitaires, culturels : le féminisme, l'écologie, le régionalisme, contre les conflits de classe) ; les cadres (Snow, Goffman : le diagnostic, le pronostic, la motivation) ; les rétributions du militantisme (Gaxie, 1977 : l'engagement paie en sociabilité, en sens, en identité) ; les carrières militantes (Fillieule) ; les émotions (Jasper : le choc moral) ; la désobéissance civile (Thoreau, Gandhi, King ; Rawls : publique, non violente, en dernier recours) ; le militantisme numérique (le « slacktivism », les hashtags, les cagnottes, les plateformes : Cardon et Granjon) ; la contre-mobilisation ; la répression et le maintien de l'ordre (Fillieule et Della Porta).Chiffres France : 8 % de syndiqués (parmi les plus bas de l'OCDE, mais des grèves parmi les plus nombreuses), 1,5 million d'associations, 20 millions de bénévoles, 60 000 manifestations par an, le mouvement contre la réforme des retraites de 2023 (jusqu'à 1,3 million selon la police, 3,5 millions selon l'intersyndicale), le 11 janvier 2015 (4 millions dans la rue, la plus grande manifestation de l'histoire française).
Contexte
Le mouvement ouvrier (1830-1970). Les canuts (1831), 1848, la Commune, les syndicats (1884), la CGT (1895), les grèves (1906, 1936 : 2 millions de grévistes, l'occupation des usines, les accords Matignon ; 1947, 1953, 1968 : 7 à 10 millions de grévistes, la plus grande grève de l'histoire ; les accords de Grenelle) ; Marx en fait le moteur de l'histoire ; le mouvement ouvrier structure la gauche, la protection sociale, le paritarisme ; il décline avec la désindustrialisation (le taux de syndicalisation de 30 % en 1950 à 8 %).Les nouveaux mouvements (1960-1990). Les droits civiques (King, 1963), Mai 68 (étudiants et ouvriers), le féminisme (le MLF 1970, le manifeste des 343 en 1971, la loi Veil), l'écologie (le Larzac 1971-1981, Plogoff, les Verts 1984), l'antinucléaire, le régionalisme, l'homosexualité (le FHAR, Act Up 1989 : la lutte contre le sida, le « zap », le préservatif sur l'obélisque en 1993), l'antiracisme (SOS Racisme 1984, la Marche des beurs 1983), les sans (sans-papiers 1996, DAL, le droit au logement) ; Touraine y voit le passage des conflits de production aux conflits culturels ; Olson et la théorie des ressources arrivent en France par Tilly et les politistes (Fillieule, Neveu, Mathieu).Altermondialisme et mouvements de places (1995-2016). Décembre 1995 (la grève contre le plan Juppé, « la grève par procuration », Bourdieu à la gare de Lyon), Seattle (1999), ATTAC (1998), les forums sociaux (Porto Alegre 2001), Bové ; puis les Printemps arabes (2011), les Indignés (Madrid, mai 2011), Occupy Wall Street (septembre 2011), Nuit debout (place de la République, mars-juin 2016) : des mouvements sans chef, sans parti, occupant des places, organisés en assemblées, portés par les réseaux, souvent sans résultat ; la sociologie parle de « mouvements de places » et de « démocratie directe ».L'ère des hashtags et des ronds-points (2017-2025). MeToo (2017 : le hashtag comme mouvement mondial, sans organisation, la « libération de la parole », ses effets judiciaires et culturels), les marches pour le climat (2018-2019, Greta Thunberg, 1,4 million de jeunes le 15 mars 2019, Extinction Rebellion, la désobéissance civile : les Soulèvements de la Terre dissous puis rétablis 2023, Sainte-Soline), Black Lives Matter (2013, 2020 : 26 millions d'Américains dans la rue ; en France, le comité Adama), les gilets jaunes (17 novembre 2018 : 300 000 sur les ronds-points, né d'une pétition et de Facebook contre la taxe carbone ; sans chef, sans parti, sans syndicat, hors des villes ; la violence des samedis, l'Arc de triomphe le 1er décembre ; les réponses : 10 milliards, le grand débat, la Convention citoyenne ; la lecture sociologique : la France des classes populaires périurbaines, la demande de reconnaissance et de démocratie directe, le RIC), la réforme des retraites (2023 : 14 journées, l'intersyndicale unie, le 49.3, la casserolade), les émeutes de 2023 (Nahel), les mobilisations agricoles (2024), les mobilisations contre l'extrême droite (juin 2024, après la dissolution), le mouvement « Bloquons tout » (10 septembre 2025, né sur les réseaux contre le budget Bayrou, puis grève du 18 septembre), les mouvements pro-palestiniens et contre l'antisémitisme depuis le 7 octobre 2023 ; le déclin de la participation électorale (l'abstention à 50 % aux législatives) contraste avec la vitalité protestataire (Rosanvallon : la « contre-démocratie »).
Mécanismes
Pourquoi on se mobilise. Contre Olson : les incitations sélectives (les services syndicaux), les rétributions (Gaxie : le plaisir, le réseau, l'estime), les identités (on se mobilise parce qu'on est ouvrier, femme, jeune), les émotions (l'indignation, le choc moral : la vidéo de George Floyd, la photo d'Aylan, la mort de Nahel), les réseaux (on est recruté par des proches : McAdam sur le Freedom Summer), les organisations (les syndicats, les ONG, les collectifs), les opportunités (un gouvernement faible, une élection, une crise) ; les mobilisations récentes (gilets jaunes, MeToo) montrent que les réseaux sociaux abaissent le coût de la coordination et se passent d'organisation, au prix de la durée.Comment on réussit. Les ressources (argent, militants, expertise, médias), le cadrage (transformer un problème privé en cause publique : le harcèlement en violence systémique), les alliés (les partis, les intellectuels, les célébrités), le répertoire adapté (la grève dans les transports, le blocage des raffineries, l'occupation médiatique), l'unité (l'intersyndicale de 2023), la structure des opportunités (la réforme des retraites est passée par le 49.3 malgré 70 % d'opposition : la fenêtre était fermée) ; les mouvements sans organisation obtiennent des concessions (les gilets jaunes : 10 milliards) mais peinent à durer et à négocier.Les répertoires contemporains. La manifestation classique (déclarée, encadrée), la grève (perlée, reconductible, « par procuration »), le blocage (les raffineries 2010, 2022 ; les lycées), l'occupation (les ZAD : Notre-Dame-des-Landes 1974-2018), la désobéissance civile (Extinction Rebellion, les décrocheurs de portraits, les activistes climat contre les œuvres d'art 2022), le hashtag et la pétition (MeToo, la pétition contre la loi Duplomb : 2 millions de signatures en juillet 2025, record), la cagnotte, le boycott, la violence (les black blocs, les émeutes, les samedis des gilets jaunes), le vote comme protestation ; le maintien de l'ordre s'adapte (la doctrine française contestée : LBD, nasses, 2 500 blessés en 2018-2019).L'engagement aujourd'hui. Moins d'adhésion (partis : 300 000 adhérents contre 1 million en 1980 ; syndicats 8 %), plus de bénévolat (20 millions), plus d'engagement « distancié » (Ion : à la carte, ponctuel, thématique), plus de jeunes engagés sur des causes (climat, féminisme, Palestine) que dans des organisations ; l'engagement numérique (pétitions, partages) est réel mais fragile ; les rétributions changent (l'expression de soi, l'authenticité) ; le « désengagement » (Fillieule) et la « désaffection » démocratique posent la question des intermédiaires.
Enjeux & débats
1) Les gilets jaunes : jacquerie ou mouvement social ? Lus comme une révolte fiscale et populiste (les élites, les médias), une insurrection des classes populaires périurbaines (Guilluy, Bourdieu par procuration), un mouvement démocratique (le RIC, les assemblées de Commercy), une mobilisation violente (l'extrême droite, les casseurs) ; les sociologues (le collectif d'enquête sur les ronds-points, Bendali) montrent des ouvriers, des employés, des retraités, des femmes, jamais mobilisés, revendiquant la dignité ; le mouvement a changé la politique (le grand débat, la Convention, la fin de la taxe carbone) sans institution.2) MeToo : un mouvement sans organisation peut-il durer ? Le hashtag a produit des lois (consentement, prescription), des procès (Weinstein, Mazan), des changements culturels ; mais sans structure, il dépend des affaires et des médias, se fragmente (les vagues : #MeTooInceste, #MeTooPolitique, #MeTooHôpital), suscite le backlash ; la sociologie y voit un « mouvement de conscience » (comme les droits civiques) plutôt qu'une organisation.3) La désobéissance civile est-elle légitime ? Rawls la justifie (publique, non violente, pour une injustice manifeste, en dernier recours) ; les activistes climat (Sainte-Soline, les tableaux, les autoroutes : A69) l'invoquent ; l'État la traite comme délinquance (dissolution des Soulèvements de la Terre annulée par le Conseil d'État, 2023 ; « écoterrorisme » selon Darmanin) ; le débat oppose l'urgence climatique et l'État de droit, et interroge la violence (les biens, les personnes).4) Les syndicats sont-ils finis ? 8 % de syndiqués, mais 2023 a montré une intersyndicale capable de mobiliser des millions et de représenter l'opinion ; la représentativité (les élections : la CFDT première depuis 2017), le paritarisme, la négociation d'entreprise (les ordonnances de 2017) les maintiennent ; le modèle français (peu d'adhérents, beaucoup d'influence institutionnelle) est une exception ; le déclin ouvrier et la précarité les affaiblissent, les services (les aides-soignantes, les livreurs) sont le nouveau front.5) Manifester encore ? Les manifestations ne font plus reculer les gouvernements (2010, 2016, 2019, 2023 : les réformes passent), d'où la radicalisation (blocages, violence) ou l'abstention ; Rosanvallon y voit la « contre-démocratie » (la surveillance, l'empêchement, le jugement) comme complément de la démocratie électorale ; les critiques y voient une impasse (la rue contre les urnes) ; la question de 2025 (« Bloquons tout », les retraites suspendues) reste ouverte.
Exemples
- Olson (1965) : le paradoxe de l'action collective ; « à moins d'une contrainte ou d'incitations sélectives, les individus rationnels n'agiront pas pour promouvoir leurs intérêts communs ».
- Juin 1936 : 2 millions de grévistes, les usines occupées « dans la joie » (Simone Weil) ; les 40 heures et les congés payés ; « la grève est la fête » (Weil).
- Mai-juin 1968 : 7 à 10 millions de grévistes ; « sous les pavés, la plage » ; les accords de Grenelle (le SMIG +35 %) ; de Gaulle à Baden-Baden.
- Act Up (1er décembre 1993) : le préservatif géant sur l'obélisque de la Concorde ; le « zap », le « die-in » : le répertoire de la colère et du spectacle.
- 11 janvier 2015 : 4 millions de personnes après Charlie Hebdo ; « Je suis Charlie » ; la plus grande manifestation française ; Todd (Qui est Charlie ?) la conteste.
- 17 novembre 2018 : 300 000 gilets jaunes sur 2 000 ronds-points ; la pétition de Priscillia Ludosky (1 million) et la vidéo de Jacline Mouraud ; l'Arc de triomphe le 1er décembre ; 10 milliards annoncés le 10 décembre.
- 15 mars 2019 : 1,4 million de jeunes dans 125 pays pour le climat ; Greta Thunberg, seule devant le Parlement suédois en août 2018.
- Loi Duplomb (juillet 2025) : la pétition d'une étudiante de 23 ans, Éléonore Pattery, dépasse 2 millions de signatures en trois semaines : record absolu ; débat au Parlement ; le Conseil constitutionnel censure l'article sur l'acétamipride.
Pièges & confusions
- Confondre mouvement social et grève. La grève est un répertoire ; le mouvement social est une action collective durable pour une cause.
- Croire qu'Olson interdit la mobilisation. Il pose un paradoxe que les théories suivantes résolvent (ressources, identités, rétributions).
- Réduire les gilets jaunes à la violence ou au populisme. Les enquêtes de terrain sont la référence attendue.
- Confondre Touraine et Tilly. Touraine : les nouveaux mouvements culturels ; Tilly : les ressources et les répertoires.
- Oublier le taux de syndicalisation. 8 % : le chiffre du paradoxe français (peu de syndiqués, beaucoup de grèves).
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il désobéir ? », « La rue est-elle légitime ? », « Le peuple existe-t-il ? », « L'engagement a-t-il changé ? », « La violence est-elle politique ? », « Peut-on changer le monde sans organisation ? ». Fiche à mobiliser à Sciences Po (science politique), en ECG (l'humanité en action) et pour tout sujet sur la démocratie.À l'oral, tenez les théories (Olson, ressources, opportunités, répertoires, nouveaux mouvements, cadres, rétributions, émotions), la chronologie (1936, 1968, 1995, 2011, 2016, 2018, 2019, 2023, 2025), les cas (gilets jaunes, MeToo, climat, retraites, Duplomb) avec leurs chiffres, les répertoires contemporains, et les débats (gilets jaunes, MeToo, désobéissance, syndicats, manifester). Olson et le rond-point : la théorie et sa réfutation.Angle d'attaque conseillé : partir du paradoxe d'Olson (personne ne devrait se mobiliser) et du 17 novembre 2018 (300 000 personnes sans organisation sur des ronds-points) : la sociologie des mouvements sociaux est l'explication de ce qui, selon la théorie économique, ne devrait pas arriver.
Sources
Questions d'oral
1Qu'est-ce que le paradoxe du passager clandestin d'Olson et comment le dépasse-t-on ?2Que sont les nouveaux mouvements sociaux selon Touraine ?3Qu'est-ce qu'un répertoire d'action collective ?4Que révèle le mouvement des gilets jaunes sur la société française ?5Un mouvement comme MeToo peut-il durer sans organisation ?
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