Le roman national et ses usages : de Michelet et Lavisse aux lois mémorielles
Notion
8 min de lecture1833 – aujourd'huiL'histoire de France est aussi l'histoire de la manière dont on la raconte : le récit continu et fier forgé par Michelet et Lavisse pour la IIIe République (« nos ancêtres les Gaulois »), déconstruit par les Annales, Nora et Boucheron, réclamé par les uns comme ciment de l'identité, dénoncé par les autres comme mythe. Lois mémorielles, commémorations, statues, programmes scolaires : le passé est un champ de bataille où se joue la définition de la nation.
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Définition
Le roman national est le récit de l'histoire de France conçu comme une continuité téléologique (des Gaulois à la République), peuplé de héros (Vercingétorix, Jeanne d'Arc, Henri IV, Napoléon, de Gaulle) et de scènes fondatrices, destiné à produire un sentiment d'appartenance. L'expression, forgée par Pierre Nora dans les années 1980, est d'abord critique : elle désigne une mise en récit, non l'histoire elle-même. Notions associées :
- l'histoire (discipline critique, fondée sur les sources, révisable) et la mémoire (rapport vécu, affectif, sélectif au passé ; Nora : « la mémoire est la vie, l'histoire est la reconstruction ») ;
- les lieux de mémoire (Nora, 1984-1992) : objets, dates, symboles où la nation dépose son passé (Reims, le Panthéon, la Marseillaise, le 14 juillet, le Tour de France, le Larousse) ;
- le devoir de mémoire (expression des années 1990, liée à la Shoah) et son revers, la concurrence des mémoires (Shoah, esclavage, colonisation, Vendée, Commune) ;
- les lois mémorielles : loi Gayssot (1990, négationnisme), loi sur le génocide arménien (2001), loi Taubira (2001, l'esclavage crime contre l'humanité), loi du 23 février 2005 (article 4 sur le « rôle positif » de la colonisation, abrogé en 2006) ;
- l'histoire scolaire et ses programmes, objet de polémiques récurrentes (la chronologie, Clovis, l'islam, la Shoah, la colonisation) ;
- le révisionnisme (au sens historien, légitime : réviser une interprétation) et le négationnisme (nier un crime établi, illégal depuis 1990).
Contexte
La fabrication (1830-1914). Augustin Thierry et Guizot fondent l'histoire nationale libérale ; Michelet (Histoire de France, 1833-1867) fait de la France une personne (« la France est une personne ») et du peuple son héros ; la IIIe République commande à Ernest Lavisse une Histoire de France savante (27 volumes) et des manuels (le « petit Lavisse », 1884, des millions d'exemplaires) qui fixent le récit : les Gaulois, Clovis, Charlemagne, Saint Louis, Jeanne d'Arc, Louis XIV, la Révolution, Napoléon, la République ; des images (les tableaux d'Épinal, les frises), des héros laïcisés (Jeanne d'Arc disputée entre catholiques et républicains, canonisée en 1920 et fêtée par la République), le Tour de la France par deux enfants (1877) ; « Tu dois aimer la France » (Lavisse). L'objectif : faire des paysans des Français (Eugen Weber) et préparer la revanche.La déconstruction (1929-2000). Les Annales (Bloch et Febvre, 1929) déplacent l'histoire vers l'économie, la société, les mentalités, le temps long (Braudel), loin des rois et des batailles ; l'histoire scolaire suit dans les années 1970 (programmes « thématiques », disparition partielle de la chronologie, polémique Alain Decaux « On n'apprend plus l'histoire à vos enfants », 1979). Les *Lieux de mémoire (1984-1992, 130 auteurs) inventorient les symboles nationaux au moment où, selon Nora, la nation cesse d'aller de soi : la mémoire devient objet d'histoire. Les historiens travaillent sur les zones d'ombre (Vichy, Algérie, esclavage) et sur les mythes (Suzanne Citron, Le Mythe national*, 1987).La bataille (depuis 2000). Lois mémorielles en rafale (1990, 2001, 2005), pétition « Liberté pour l'histoire » (Nora, Azéma, Rebérioux, 2005) contre la judiciarisation ; polémiques politiques (Sarkozy et la lettre de Guy Môquet, le « ministère de l'Identité nationale » 2007, la Maison de l'histoire de France abandonnée en 2012 ; Fillon en 2016 : « enseigner le récit national » ; Zemmour et le retour du roman national, contesté par l'Histoire mondiale de la France de Boucheron, 2017, best-seller qui ouvre chaque date sur le monde) ; batailles sur les programmes (2015 : l'islam, Louis XIV, les Lumières), les statues (Colbert, 2020, après George Floyd), les commémorations (Napoléon 2021, Pétain 2018 avortée), les panthéonisations (Joséphine Baker 2021, Missak Manouchian 2024) ; rapport Stora (2021) et reconnaissances présidentielles (Chirac 1995, Macron sur Audin, le 17 octobre 1961, les harkis). L'histoire est devenue le lieu où la France discute de son identité.
Mécanismes
Comment fonctionne un roman national. Par la sélection (on retient 1515 et non 843), la continuité (une France éternelle qui se cherche à travers les régimes), la personnification (héros et traîtres), la téléologie (tout mène à la République), le récit (des scènes : le vase de Soissons, le chêne de Vincennes, le serment du Jeu de paume), la répétition (l'école, les manuels, les fêtes, les noms de rues). Ses effets : une identité partagée, une culture commune, mais aussi des exclusions (les colonisés, les femmes, les vaincus, les provinces) et des mythes (le village gaulois, les rois fainéants, la Révolution unanime).Histoire et mémoire (Nora, Ricœur). La mémoire est portée par des groupes (anciens combattants, descendants d'esclaves, rapatriés), sélective et affective ; l'histoire est critique, distanciée, révisable. Elles se nourrissent (les témoins) et s'opposent (l'historien peut heurter les mémoires). Ricœur (La Mémoire, l'histoire, l'oubli, 2000) plaide pour une « juste mémoire », ni trop (obsession) ni trop peu (refoulement).La loi et l'histoire. La loi Gayssot pénalise la contestation des crimes contre l'humanité jugés à Nuremberg ; les lois de 2001 « reconnaissent » (portée déclarative) ; le Conseil constitutionnel a censuré en 2012 la loi pénalisant la négation du génocide arménien (liberté d'expression) ; les historiens distinguent la reconnaissance symbolique (légitime) et l'histoire officielle (dangereuse). L'État commémore (Haut Comité des commémorations nationales, Mission du centenaire de 1914-1918) et reconnaît ; il ne dit pas le vrai.L'école. Programmes (arrêtés par le ministère, discutés par le Conseil supérieur des programmes), manuels (libres, édités par des privés), enseignants ; l'histoire scolaire est le lieu où roman national et histoire critique se rencontrent : elle doit transmettre des repères (la chronologie) et former l'esprit critique (les sources, les débats). Les enquêtes montrent que les Français attendent d'abord des repères.
Enjeux & débats
1) Faut-il un roman national ? Pour ses défenseurs (Fillon, Zemmour, mais aussi certains à gauche comme Régis Debray ou Chevènement), une nation a besoin d'un récit partagé, surtout face à l'immigration et à la fragmentation ; l'école qui déconstruit sans transmettre produit des citoyens sans repères. Pour ses critiques (Nora, Boucheron, Citron), le roman national est un mythe qui exclut et ment, et l'histoire critique est la seule digne de la République ; on peut transmettre des repères sans fabriquer une légende. La position médiane : un « récit » sans « roman », chronologique et honnête sur les zones d'ombre.2) Les lois mémorielles. Utiles pour reconnaître les victimes (Taubira) et interdire le négationnisme (Gayssot), elles deviennent dangereuses quand elles dictent l'interprétation (le « rôle positif » de 2005) ou pénalisent le débat (procès contre Olivier Pétré-Grenouilleau, historien de la traite, 2005) ; « Liberté pour l'histoire » demande leur abrogation, la mission Accoyer (2008) recommande d'y renoncer. Le Parlement continue d'en voter (harkis 2022, reconnaissance de la Commune ?).3) La concurrence des mémoires. Chaque groupe réclame sa reconnaissance (Shoah, esclavage, colonisation, Vendée, Arméniens, harkis, Commune) et parfois la compare (les Indigènes de la République, le « détournement » de la mémoire de la Shoah selon certains) ; le risque est la fragmentation en mémoires communautaires ; la réponse républicaine (Ricœur, Nora) est une histoire commune qui intègre toutes les mémoires sans en faire des identités closes.4) Statues, noms de rues, commémorations. Faut-il déboulonner Colbert (Code noir) ou Faidherbe, débaptiser les lycées ? La position française dominante (Macron, 2020 : « la République n'effacera aucune trace ni aucun nom ») préfère l'explication (plaques, contextualisation) à l'effacement ; les militants y voient une inertie. Le débat vient des États-Unis (Confédérés) et du Royaume-Uni (Colston) et se pose autrement en France, où l'État est le gardien des symboles.5) L'histoire mondiale de la France. Boucheron (2017) a proposé de raconter la France par ses connexions avec le monde (34 000 av. J.-C., la grotte Chauvet ; 1202, Fibonacci ; 1683, le café), contre l'histoire nationale close ; succès (100 000 exemplaires) et polémique (accusation de « déconstruction militante » par Zemmour, Finkielkraut). Le débat : l'histoire globale dissout-elle la nation ou l'éclaire-t-elle ?
Exemples
- Michelet : « La France est une personne » ; l'histoire comme « résurrection » ; le peuple comme héros ; Jeanne d'Arc comme incarnation.
- Le petit Lavisse (1884) : « Enfant, tu vois sur la couverture de ce livre les fleurs et les fruits de la France… Tu dois aimer la France » ; des millions d'exemplaires jusqu'en 1950.
- Jeanne d'Arc : disputée entre catholiques (canonisée 1920), républicains (Michelet), nationalistes (Maurras) et le Front national (défilé du 1er mai) ; fête nationale le deuxième dimanche de mai (1920).
- Alain Decaux (1979) : « On n'apprend plus l'histoire à vos enfants » (Le Figaro Magazine) ; retour de la chronologie dans les programmes.
- « Liberté pour l'histoire » (décembre 2005) : pétition de dix-neuf historiens contre les lois mémorielles après la plainte contre Pétré-Grenouilleau.
- Le 17 octobre 1961 : Hollande reconnaît (2012), Macron qualifie de « crimes inexcusables » (2021) ; l'affaire Papon (préfet de police) y renvoie.
- Colbert (2020) : statue devant l'Assemblée nationale taguée ; la Fondation pour la mémoire de l'esclavage demande des plaques, pas le retrait.
- Manouchian au Panthéon (21 février 2024) : « le sang versé pour la France » ; les étrangers de l'Affiche rouge ; l'Arménien apatride, résistant communiste, avec Mélinée.
Pièges & confusions
- Confondre roman national et histoire de France. Le premier est un récit, la seconde une discipline ; le jury attend la distinction de Nora.
- Confondre révisionnisme et négationnisme. Le premier est le travail normal de l'historien ; le second un délit.
- Opposer caricaturalement repères et esprit critique. Les historiens veulent les deux ; le débat porte sur le récit, pas sur la chronologie.
- Prendre parti sans nuance. Présentez les deux camps et la position médiane (récit sans roman).
- Ignorer les cas récents. Colbert 2020, Napoléon 2021, Manouchian 2024, Stora 2021 : le sujet est d'actualité chaque année.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « L'histoire est-elle un roman ? », « Faut-il un passé commun ? », « La mémoire est-elle un devoir ? », « Peut-on juger le passé ? », « L'État doit-il dire la vérité historique ? », « Faut-il déboulonner les statues ? ». C'est la fiche de synthèse du thème et l'une des plus probables en dissertation et en entretien.À l'oral, tenez la généalogie (Michelet, Lavisse, Annales, Nora, Boucheron), la distinction histoire/mémoire, les lois mémorielles (quatre dates), la pétition de 2005, la formule de Ricœur (« juste mémoire ») et trois cas récents. Ayez une position personnelle argumentée : la plupart des jurys attendent le « récit sans roman ». Reliez à Renan (la nation comme « plébiscite de tous les jours » suppose l'oubli autant que le souvenir).Angle d'attaque conseillé : partir de la couverture du petit Lavisse (« Tu dois aimer la France ») et de la première page de Boucheron (la grotte Chauvet, 34 000 ans avant Clovis) pour montrer deux manières de commencer l'histoire de France, et ce que chacune dit de son époque.
Sources
Questions d'oral
1Qu'est-ce que le roman national et qui l'a fabriqué ?2Quelle différence entre histoire et mémoire selon Pierre Nora ?3Que sont les lois mémorielles et pourquoi les historiens s'y opposent-ils ?4Faut-il enseigner un récit national à l'école ?5Qu'est-ce que la concurrence des mémoires ?
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