La IIIe République (1870-1940) : Ferry, Dreyfus, 1905, la Grande Guerre et le Front populaire

    Événement
    8 min de lecture1870-1940

    Née d'une défaite (Sedan, 1870) et fondée par une voix de majorité (amendement Wallon, 1875), la IIIe République a duré soixante-dix ans, plus que tout régime depuis 1789. Elle a enraciné la République dans le pays (école de Ferry, libertés de 1881, laïcité de 1905), surmonté l'affaire Dreyfus, gagné la Grande Guerre au prix de 1,4 million de morts, construit un empire colonial, connu le Front populaire, et s'est effondrée en six semaines en 1940. Son modèle républicain reste la référence française.

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    Définition

    La IIIe République est proclamée le 4 septembre 1870 et organisée par les lois constitutionnelles de 1875 : un Sénat, une Chambre des députés élue au suffrage universel masculin, un président de la République élu par les deux chambres pour sept ans, un gouvernement responsable devant les chambres. Après la crise du 16 mai 1877 (le président Mac Mahon dissout, perd et se soumet : « se soumettre ou se démettre », Gambetta), le régime devient parlementaire : le président s'efface, les gouvernements sont instables (104 en 70 ans) mais le personnel politique stable.
    Ses piliers : l'école (lois Ferry 1881-1882 : gratuite, obligatoire, laïque ; les « hussards noirs »), les libertés (presse 1881, réunion 1881, syndicats 1884, associations 1901), la laïcité (loi de 1905 : « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte »), l'armée (service militaire, revanche), l'empire colonial (second au monde, 12 millions de km², 1931 Exposition coloniale), les symboles (Marseillaise 1879, 14 juillet 1880, Marianne, Panthéon en 1885 pour Hugo).
    Les familles politiques : les opportunistes (Gambetta, Ferry), les radicaux (Clemenceau, Combes : anticléricaux, petits propriétaires), les socialistes (Jaurès, SFIO 1905, puis scission de Tours 1920 : PCF), la droite ralliée (Ralliement de 1892) ou nationaliste (Ligue des patriotes, Action française de Maurras, 1899). Les crises : boulangisme (1886-1889), Panama (1892), affaire Dreyfus (1894-1906), Séparation (1905), Union sacrée (1914), les ligues (6 février 1934), Front populaire (1936), Munich (1938), défaite et vote des pleins pouvoirs (10 juillet 1940).

    Contexte

    Fondation (1870-1879). Gambetta organise la défense nationale ; Thiers, chef du pouvoir exécutif, écrase la Commune et déclare la République « le gouvernement qui nous divise le moins » ; l'Assemblée monarchiste échoue à restaurer le comte de Chambord (le drapeau blanc, 1873) ; l'amendement Wallon (30 janvier 1875, une voix) inscrit le mot « République » ; les républicains gagnent les élections (1876-1877), Mac Mahon démissionne (1879), Jules Grévy s'installe, l'Assemblée revient de Versailles à Paris.
    République opportuniste (1879-1899). Jules Ferry : l'école (1881-1882), les libertés, la colonisation (Tunisie 1881, Tonkin 1885, qui le fait tomber : « Ferry-Tonkin »), justifiée par le « devoir des races supérieures » (discours de 1885, contesté par Clemenceau). Le boulangisme (le général Boulanger, « Revanche », 1889) menace le régime ; le scandale de Panama (1892) discrédite les parlementaires ; les anarchistes frappent (Sadi Carnot assassiné en 1894). L'affaire Dreyfus (capitaine juif condamné pour trahison en 1894 ; enquête de Picquart ; J'accuse de Zola, 13 janvier 1898 ; procès de Rennes 1899 ; grâce ; réhabilitation 1906) divise la France en deux (dreyfusards : Zola, Jaurès, Péguy, Clemenceau, la Ligue des droits de l'homme ; antidreyfusards : l'armée, l'Église, Barrès, Maurras, la Ligue de la patrie française) et fait naître l'« intellectuel ».
    République radicale (1899-1914). Le Bloc des gauches (Waldeck-Rousseau, Combes) attaque les congrégations (1901-1904) ; la loi de séparation (9 décembre 1905, Aristide Briand) met fin au Concordat ; les inventaires (1906) provoquent des affrontements. Clemenceau, « premier flic de France », brise les grèves (1906-1909). Jaurès, unificateur des socialistes (SFIO, 1905), fondateur de L'Humanité (1904), est assassiné le 31 juillet 1914 pour son pacifisme.
    Grande Guerre (1914-1918). Union sacrée ; la Marne (septembre 1914), les tranchées, Verdun (février-décembre 1916, 300 000 morts), la Somme, le Chemin des Dames et les mutineries (1917), Pétain, Clemenceau « Père la Victoire » (novembre 1917), Foch généralissime, armistice du 11 novembre 1918, traité de Versailles (28 juin 1919, Alsace-Moselle recouvrée). Bilan : 1,4 million de morts, 3 millions de blessés, 600 000 veuves, le Nord dévasté.
    Entre-deux-guerres (1919-1940). Chambre « bleu horizon », occupation de la Ruhr (1923), Cartel des gauches (1924), Briand et Locarno (1925), franc Poincaré (1928), crise de 1929 (en 1931 en France), scandale Stavisky et l'émeute des ligues du 6 février 1934, le Front populaire (élections de mai 1936, Léon Blum, les grèves joyeuses, accords Matignon : congés payés, 40 heures, conventions collectives), non-intervention en Espagne, chute de Blum (1937), Daladier, Munich (30 septembre 1938), drôle de guerre, offensive allemande du 10 mai 1940, exode, armistice du 22 juin, 10 juillet 1940 : 569 députés et sénateurs sur 649 votent les pleins pouvoirs à Pétain ; la République est « suspendue ».

    Mécanismes

    Comment la République s'est enracinée. Par l'école (l'instituteur contre le curé, le « petit Lavisse », la carte de France, la morale civique, la langue française contre les patois), par le suffrage (la République au village, les comices, les maires élus dès 1882), par les notables républicains (le « radical-socialisme » des petits propriétaires et des fonctionnaires), par les symboles et les fêtes, par l'armée (le service militaire, « école de la nation ») et par le compromis : une République modérée, rurale, prudente en matière sociale (les lois sociales sont tardives : retraites 1910, assurances sociales 1928-1930).
    La laïcité. Trois étapes : l'école laïque (1882, la morale remplace le catéchisme ; 1886, les instituteurs laïcs), la lutte contre les congrégations (1901-1904, 30 000 religieux expulsés), la séparation (1905 : liberté de conscience et de culte, l'État ne reconnaît aucun culte, les biens d'Église aux associations cultuelles). Refusée par Pie X (1906), acceptée de fait en 1924 (associations diocésaines), la loi est devenue le pilier du modèle français et son objet de débat permanent (Alsace-Moselle exclue, foulard 1989, loi de 2004).
    L'affaire Dreyfus comme matrice. Elle oppose deux conceptions de la nation (Renan : le plébiscite de tous les jours ; Barrès : la terre et les morts) et de la justice (la raison d'État contre le droit d'un individu), fait naître les intellectuels (le mot, forgé par Barrès pour se moquer des pétitionnaires), l'Action française (Maurras, le « nationalisme intégral »), et lie durablement la gauche à la défense des droits et l'antisémitisme à la droite nationaliste ; Hannah Arendt y voit une répétition générale du XXe siècle.
    L'Empire. La conquête (Algérie depuis 1830, Tunisie, Indochine, Afrique occidentale et équatoriale, Madagascar, Maroc 1912, mandats en 1920) est justifiée par la mission civilisatrice et la puissance ; la « plus grande France » de l'Exposition de 1931 masque le code de l'indigénat, le travail forcé et les révoltes ; les troupes coloniales (600 000 soldats en 1914-1918) créent une dette que la IVe République ne saura pas honorer.

    Enjeux & débats

    1) Un régime faible ou un régime durable ? Instable (104 gouvernements) mais durable (70 ans), la IIIe République a montré qu'un régime parlementaire pouvait tenir sans exécutif fort ; sa chute en 1940 alimente la critique gaullienne (le « régime des partis ») et la Ve République. Les historiens (Jean-Marie Mayeur, Serge Berstein) soulignent la stabilité du personnel et la « culture républicaine » partagée.
    2) Ferry et la colonisation. L'homme de l'école laïque est l'homme des « races supérieures » ; le républicain émancipateur est le colonisateur. Le débat sur la « République coloniale » (Bancel, Blanchard) oppose ceux qui y voient une contradiction des principes et ceux qui y voient une logique (l'universalisme comme projection). Macron a posé la question en 2017 en parlant de « crime contre l'humanité » à propos de l'Algérie.
    3) Le Front populaire : réforme ou illusion ? Congés payés, 40 heures, conventions collectives, nationalisations partielles, la joie de 1936 (les premières vacances ouvrières) ; mais dévaluation, « pause » de 1937, non-intervention en Espagne, échec économique et politique en deux ans. La gauche en fait un mythe fondateur (le « Front popu »), la droite un précurseur de la défaite (« plutôt Hitler que Blum »). L'historiographie salue la portée sociale et pointe l'impuissance face à la crise et à la guerre.
    4) 1940 : l'« étrange défaite ». Marc Bloch (1940) impute la défaite aux élites militaires et politiques, non au peuple ; le vote du 10 juillet pose la question de la légalité (le vote fut régulier) contre la légitimité (l'ordonnance de 1944 le déclare nul) ; les 80 parlementaires qui ont voté non sont honorés. Le débat sur la « décadence » de la IIIe République (thèse de Vichy) est aujourd'hui rejeté au profit de l'analyse de la défaite militaire (Julian Jackson).
    5) La République et les femmes. Le suffrage féminin, voté par la Chambre à plusieurs reprises (1919, 1925, 1932, 1935), est bloqué par le Sénat radical (peur du vote clérical) ; trois femmes sous-secrétaires d'État en 1936 sans droit de vote (Irène Joliot-Curie, Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore). Ce retard singulier (la Nouvelle-Zélande en 1893, l'Allemagne en 1918) est un angle mort du modèle républicain.

    Exemples

    • L'amendement Wallon (30 janvier 1875) : 353 voix contre 352 ; « le président de la République est élu… » ; la République entre par la petite porte.
    • « Se soumettre ou se démettre » (Gambetta, 15 août 1877) ; Mac Mahon se démet en 1879.
    • Les hussards noirs : les instituteurs de Péguy ; la carte de France de Vidal de La Blache dans chaque classe ; le Tour de la France par deux enfants (1877), 8 millions d'exemplaires.
    • « J'accuse… ! » (13 janvier 1898) : Zola dans L'Aurore, 300 000 exemplaires ; condamné, exilé à Londres ; « La vérité est en marche et rien ne l'arrêtera ».
    • La loi de 1905 : articles 1 et 2 ; Briand rapporteur, Jaurès soutien ; « la querelle des inventaires » (1906).
    • Verdun (1916) : « Ils ne passeront pas » (Nivelle), la Voie sacrée, 300 000 morts, l'ossuaire de Douaumont ; Mitterrand et Kohl main dans la main (1984).
    • Les grèves de juin 1936 : 2 millions de grévistes, occupation joyeuse des usines ; « Tout est possible » (Marceau Pivert) ; les congés payés, le vélo, la mer.
    • 10 juillet 1940 : Vichy, casino municipal, 569 oui, 80 non, 20 abstentions ; Pétain « chef de l'État français » le lendemain.

    Pièges & confusions

    • Dater la IIIe République de 1875. Proclamée en 1870, organisée en 1875, enracinée en 1879.
    • Réduire l'affaire Dreyfus à une erreur judiciaire. C'est une crise nationale sur la nation, la justice, l'armée et l'antisémitisme.
    • Croire que 1905 est une loi anticléricale. Elle garantit la liberté de culte ; c'est la loi de 1904 sur les congrégations qui était combative.
    • Oublier l'empire colonial. La IIIe République est aussi la République coloniale ; le jury attend les deux faces.
    • Confondre le Front populaire et le Cartel des gauches. 1924 (radicaux et socialistes, sans les communistes), 1936 (avec le PCF, sans participation au gouvernement).

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Qu'est-ce qu'un régime légitime ? », « L'école fait-elle la nation ? », « La laïcité est-elle une liberté ? », « Faut-il obéir à l'État ? » (Dreyfus), « La démocratie peut-elle se suicider ? » (1940), « La République est-elle universelle ? » (colonies). Fiche centrale pour toute question sur le modèle républicain.
    À l'oral, tenez la fondation (1870, 1875, 1877, 1879), les trois piliers (école, libertés, laïcité), l'affaire Dreyfus (chronologie et sens), la Grande Guerre (Verdun, 1,4 million), le Front populaire et 1940 (10 juillet, Marc Bloch). Les citations de Gambetta, Zola et Pivert sont les repères. Pour Sciences Po, les débats sur la République coloniale et sur le suffrage féminin montrent une lecture critique.
    Angle d'attaque conseillé : partir de l'amendement Wallon (une voix) pour montrer qu'un régime né par hasard est devenu le plus long de l'histoire contemporaine française, puis chercher ce qui l'a enraciné.

    Sources

    • Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République (1984)
    • Vincent Duclert, L'Affaire Dreyfus
    • Jean Baubérot, Histoire de la laïcité en France
    • Marc Bloch, L'Étrange Défaite (1940)
    • Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État

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