Croissance verte, découplage ou décroissance : l'économie face aux limites

    Notion
    8 min de lecture1972 - aujourd'hui

    Peut-on continuer à faire croître l'économie sur une planète finie ? C'est la question que posait le rapport Meadows en 1972 (Les Limites à la croissance) et qu'aucune société n'a tranchée depuis. Trois réponses s'affrontent. La croissance verte (OCDE, Union européenne, majorité des gouvernements) parie sur le découplage : grâce à la technologie, à l'efficacité et aux services, le PIB peut croître tandis que les émissions et la consommation de ressources baissent ; l'Europe a réduit ses émissions de 30 % depuis 1990 en doublant son PIB. La décroissance (Georgescu-Roegen, Latouche, Jason Hickel, Timothée Parrique) répond que ce découplage est trop lent, partiel (il ne concerne que le CO2, non les matériaux ou la biodiversité) et en partie fictif (délocalisation des émissions), et qu'il faut réduire volontairement la production dans les pays riches. Entre les deux, la post-croissance (Tim Jackson, Kate Raworth et son « donut ») propose de cesser de viser la croissance sans la combattre, en réorganisant l'économie autour des besoins et des limites.

    Le débat est au cœur de l'économie contemporaine : il engage le PIB comme indicateur, le rôle de l'innovation, l'emploi, la dette, les retraites, la démocratie (peut-on faire accepter une baisse du niveau de vie ?) et la justice Nord-Sud (le Sud a besoin de croissance). Il oppose économistes orthodoxes et hétérodoxes, mais traverse aussi les camps : le GIEC intègre la sobriété, la Commission européenne envisage la post-croissance, et Nordhaus (prix Nobel) juge un réchauffement de 3 °C économiquement « optimal ».
    Pour le candidat, c'est un sujet de niveau supérieur, qui exige des chiffres, des auteurs et une capacité à tenir les deux bouts : ni catastrophisme, ni foi aveugle dans la technologie.

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    Définition

    La croissance économique est l'augmentation du produit intérieur brut (PIB), c'est-à-dire de la valeur des biens et services produits ; depuis 1945, elle est l'objectif central des politiques économiques et la condition de l'emploi, des retraites et du remboursement de la dette. La croissance verte (OCDE, 2011 ; Green Deal européen, 2019) vise une croissance compatible avec l'environnement grâce à l'innovation, aux énergies propres et à l'économie circulaire.
    Le découplage désigne la dissociation entre croissance du PIB et pression environnementale : il est relatif quand les émissions croissent moins vite que le PIB, absolu quand elles baissent tandis que le PIB augmente ; il faut distinguer les émissions territoriales (produites dans le pays) et l'empreinte (incluant les importations) : le découplage absolu est observé en Europe pour les émissions territoriales, moins pour l'empreinte, et pas pour les matériaux.
    La décroissance (degrowth) est un courant né en France dans les années 2000 (revue Silence, Serge Latouche, Le Pari de la décroissance, 2006), fondé sur les travaux de l'économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen (1971 : l'économie est soumise à l'entropie ; les ressources se dégradent irréversiblement) ; il prône une réduction planifiée et équitable de la production et de la consommation dans les pays riches, jusqu'à un niveau soutenable, en réorientant l'économie vers le bien-être, la sobriété, le partage du travail et les services publics. La post-croissance ou a-croissance (Latouche, Jackson, Raworth) est la position qui refuse de faire de la croissance un objectif, sans viser sa baisse. La théorie du donut (Kate Raworth, 2017) représente l'espace de développement sûr et juste entre un plancher social (besoins essentiels) et un plafond écologique (limites planétaires). Les indicateurs alternatifs au PIB (indice de développement humain, indicateurs de bien-être, empreinte écologique) tentent de mesurer ce que le PIB ignore : le bien-être, les inégalités, la dégradation du capital naturel.

    Contexte

    La critique de la croissance est aussi ancienne que l'économie : Malthus (1798) prédit la famine, Ricardo et Stuart Mill (1848) envisagent un « état stationnaire » que Mill juge souhaitable. Mais c'est en 1972 que la question devient publique : le rapport Meadows pour le Club de Rome simule, avec les premiers ordinateurs, l'effondrement d'un monde en croissance exponentielle ; la même année, Sicco Mansholt, président de la Commission européenne, plaide pour une croissance zéro, et le philosophe André Gorz emploie le mot « décroissance ». Georgescu-Roegen (The Entropy Law and the Economic Process, 1971) fonde la bioéconomie. Les chocs pétroliers puis la crise des années 1980 marginalisent ces idées : la réponse dominante devient le développement durable (1987) et, dans les années 2000, la croissance verte.
    La décroissance renaît en France au début des années 2000 (colloque de l'Unesco, 2002 ; Latouche ; le journal La Décroissance, 2004) puis s'internationalise (conférences de Paris 2008, Barcelone 2010) et s'académise (Jason Hickel, Moins pour plus, 2020 ; Timothée Parrique, Ralentir ou périr, 2022). Parallèlement, la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009), commandée par Sarkozy, critique le PIB comme mesure du progrès ; le Bhoutan propose le bonheur national brut ; Tim Jackson (Prospérité sans croissance, 2009) et Kate Raworth (La Théorie du donut, 2017) donnent à la post-croissance ses ouvrages de référence. L'Union européenne accueille une conférence « Beyond Growth » au Parlement (2018, 2023).
    Les faits nourrissent les deux camps : les émissions de l'Union européenne ont baissé de 30 % depuis 1990 avec un PIB en hausse de 60 % ; celles du Royaume-Uni de 50 % ; mais les émissions mondiales sont au record (37 milliards de tonnes) et l'extraction mondiale de matériaux a triplé depuis 1970 (100 milliards de tonnes par an), sans aucun découplage. Le GIEC (2022) intègre la sobriété ; la crise du Covid montre qu'une décroissance subie (−8 % de PIB en France en 2020) réduit les émissions mais fait des ravages sociaux ; le débat sur la « sobriété » (2022) a rendu la question audible dans les gouvernements.

    Mécanismes

    • Le découplage et ses limites : pour tenir 1,5 °C, les émissions des pays riches devraient baisser de 8 à 10 % par an ; le découplage observé est de 1 à 3 % par an ; d'où l'argument des décroissants : le découplage existe mais il est trop lent ; les partisans de la croissance verte répondent que le rythme s'accélère (courbe d'apprentissage des renouvelables).
    • L'effet rebond : les gains d'efficacité sont réinvestis dans plus de consommation (Jevons, 1865) ; l'avion à bas coût, les SUV, le numérique ; c'est le mécanisme qui rend le découplage difficile et justifie la sobriété.
    • La délocalisation des émissions : la baisse des émissions territoriales européennes provient en partie de la désindustrialisation ; l'empreinte carbone (importations incluses) a moins baissé ; d'où le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières.
    • L'entropie et les matériaux : Georgescu-Roegen montre que l'économie transforme des ressources de basse entropie en déchets de haute entropie ; le découplage des matériaux (métaux, sable, biomasse) n'a jamais été observé ; les renouvelables elles-mêmes sont matériellement intensives.
    • La dépendance de nos institutions à la croissance : emploi (gains de productivité sans croissance = chômage, sauf partage du travail), retraites par répartition, dette publique (ratio dette/PIB), stabilité financière ; la décroissance doit répondre à chaque objection, ce que tentent Jackson et Parrique (réduction du temps de travail, garantie d'emploi, monnaie).
    • Le donut : Raworth propose de piloter l'économie non par le PIB mais par un tableau de bord : douze indicateurs sociaux (santé, éducation, égalité) à assurer, neuf limites planétaires à ne pas dépasser ; adopté par Amsterdam (2020) ; c'est le modèle opérationnel de la post-croissance.

    Enjeux & débats

    1) Le découplage est-il possible ? L'Europe le prouve pour le CO2 territorial ; les décroissants objectent le rythme (1-3 % contre 8-10 % nécessaires), l'empreinte, les matériaux et la biodiversité ; les techno-optimistes (McAfee, More from Less, 2019) montrent que les économies avancées consomment moins de ressources par unité de PIB. Le débat porte sur la vitesse et le périmètre, non sur l'existence.
    2) La décroissance est-elle démocratiquement possible ? Ses critiques (Nordhaus, la plupart des économistes) jugent impossible de faire accepter une baisse organisée du niveau de vie et rappellent que la croissance a sorti des milliards de personnes de la pauvreté ; ses partisans répondent que la croissance des pays riches n'améliore plus le bien-être (paradoxe d'Easterlin), que le climat imposera une décroissance subie bien pire, et que la décroissance concerne le Nord, non le Sud. Le débat porte sur l'acceptabilité et sur la définition de la prospérité.
    3) Le PIB est-il le bon indicateur ? Il compte les catastrophes (reconstruction) comme richesse, ignore le bénévolat, le travail domestique et la destruction du capital naturel ; Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) et la loi Sas (2015, indicateurs de richesse) proposent des tableaux de bord ; mais aucun indicateur n'a détrôné le PIB, simple, comparable et lié à l'emploi et aux recettes fiscales.
    4) Quelle place pour la technique ? L'écomodernisme (nucléaire, captage, agriculture intensive, ville dense) veut « découpler l'humanité de la nature » par la technologie ; les low-tech et la sobriété veulent au contraire réduire la dépendance technique ; le GIEC met tout le monde d'accord sur un point : sans réduction de la demande, aucune technologie ne suffit dans les délais.

    Exemples

    • Le rapport Meadows (1972) : le modèle World3 du MIT simule cinq variables (population, production industrielle, alimentation, ressources, pollution) ; dans le scénario de référence, l'effondrement survient vers 2050 ; l'actualisation de 2022 (Gaya Herrington, KPMG) constate que la trajectoire suit le scénario le plus pessimiste.
    • Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) : économiste roumain exilé aux États-Unis, élève de Schumpeter ; The Entropy Law and the Economic Process (1971) fonde la bioéconomie : le processus économique est irréversible et dissipe des ressources ; son recueil français s'intitule Demain la décroissance (1979), acte de naissance du mot.
    • La commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) : trois économistes (deux Nobel) chargés par Sarkozy de repenser la mesure de la performance économique ; conclusion : le PIB est un mauvais indicateur du bien-être ; recommande des tableaux de bord et la mesure de la soutenabilité.
    • Le donut d'Amsterdam (2020) : la ville adopte la théorie de Kate Raworth pour piloter sa stratégie post-Covid (logement, économie circulaire, emploi) ; d'autres villes (Bruxelles, Copenhague) suivent ; premier cas d'application d'un modèle post-croissance à l'échelle d'une métropole.
    • Le découplage européen : émissions de l'Union européenne −32 % entre 1990 et 2022, PIB +65 % ; Royaume-Uni −50 % ; France −25 % ; mais empreinte carbone française −5 % seulement sur la période, du fait des importations ; l'exemple favori des deux camps.
    • La conférence Beyond Growth (mai 2023) : au Parlement européen, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen déclare que « un modèle de croissance centré sur les fossiles est dépassé » ; la post-croissance entre dans les institutions, sans être adoptée.
    • Ralentir ou périr (2022) : Timothée Parrique, jeune économiste français, en fait le manifeste de la décroissance pour le grand public (100 000 exemplaires) ; débat très médiatisé avec les économistes orthodoxes et Jean-Marc Jancovici (qui juge la décroissance inévitable mais préfère la « sobriété »).

    Pièges & confusions

    • Confondre décroissance et récession : la récession est une baisse subie et désordonnée ; la décroissance se veut planifiée, équitable et ciblée sur les secteurs polluants des pays riches.
    • Croire que le découplage n'existe pas : il est observé pour le CO2 territorial en Europe ; nier les faits discrédite ; l'argument porte sur le rythme, l'empreinte et les matériaux.
    • Prendre la décroissance pour un programme des Verts : les partis écologistes européens défendent en général la croissance verte ou la post-croissance ; la décroissance reste un courant minoritaire et intellectuel.
    • Réduire la croissance verte au greenwashing : elle repose sur des faits (chute des coûts des renouvelables) et des politiques (Green Deal) ; la critiquer suppose de la connaître.
    • Oublier le Sud : les décroissants eux-mêmes admettent que les pays pauvres ont besoin de croissance ; le débat concerne les pays riches.

    Usage concours / oral

    C'est le sujet le plus exigeant du thème et l'un des plus valorisés : il permet de traiter la croissance, le progrès, la limite, la richesse, le bonheur et l'avenir avec des auteurs d'économie (Georgescu-Roegen, Nordhaus, Jackson, Raworth, Hickel, Parrique) que peu de candidats maîtrisent. Le triptyque croissance verte / post-croissance / décroissance fournit un plan tout fait ; le découplage (relatif, absolu, territorial, empreinte) est le concept technique à savoir définir avec précision.
    Deux chiffres à retenir : Europe −30 % d'émissions avec +60 % de PIB (argument croissance verte) ; 8 à 10 % de baisse par an nécessaires contre 1 à 3 % observés (argument décroissance). Deux citations : Kenneth Boulding (1973 : « celui qui croit qu'une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ») et Stuart Mill sur l'état stationnaire (1848 : « l'état stationnaire du capital et de la population n'implique pas l'état stationnaire du progrès humain »), qui montre que la post-croissance a des racines classiques.
    À l'oral, dans une école de commerce, la question « êtes-vous pour la décroissance ? » est un piège : répondre oui vous fait passer pour irréaliste, non pour inconscient. Répondez par le découplage (les faits), ses limites (le rythme), la sobriété (le GIEC) et le rôle de l'entreprise (modèles d'affaires circulaires, réparation, services). Montrez que vous connaissez Raworth et Jancovici et que vous savez qu'un dirigeant devra vivre dans une économie contrainte par les limites, quelle qu'en soit l'étiquette.

    Sources

    • Ralentir ou périr : l'économie de la décroissance
    • La Théorie du donut
    • Prospérité sans croissance
    • Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social
    • Is Green Growth Possible?

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