L'Anthropocène : quand l'humanité devient une force géologique
En février 2000, lors d'un colloque à Cuernavaca (Mexique), le chimiste néerlandais Paul Crutzen, prix Nobel pour ses travaux sur l'ozone, interrompt un collègue qui parle de l'Holocène : « Nous ne sommes plus dans l'Holocène, nous sommes dans l'Anthropocène ». Le mot désigne une nouvelle époque géologique dans laquelle l'humanité est devenue la principale force de transformation de la planète : climat, chimie des océans, cycles de l'azote et du phosphore, biodiversité, sédiments, tout porte désormais l'empreinte humaine. Du béton (plus de masse que toute la biomasse), des plastiques, des isotopes radioactifs des essais nucléaires, des os de poulets (70 milliards abattus par an) : voilà ce que les géologues du futur trouveront dans les strates.
Le concept a eu un destin fulgurant : proposé par un chimiste, discuté par les géologues (le groupe de travail sur l'Anthropocène a proposé en 2023 de le faire commencer en 1952, avec les retombées nucléaires ; la Commission internationale de stratigraphie a rejeté cette officialisation en mars 2024), il est devenu le mot-clé des sciences humaines, de la philosophie et de l'art pour penser la crise écologique comme un changement d'ère et non comme une série de problèmes. Il a suscité des rivaux : Capitalocène (c'est le capitalisme, non l'humanité, qui est responsable), Plantationocène, Chthulucène (Donna Haraway).Pour le candidat, l'Anthropocène est le concept qui permet de penser ensemble science, histoire et philosophie : il pose la question de la responsabilité (qui est cet « anthropos » ?), de l'histoire (quand cela a-t-il commencé ?), du temps (le temps humain rejoint le temps géologique) et de l'avenir (que faire quand on est devenu une force géologique ?).Ressources
Définition
Contexte
Mécanismes
- L'empreinte stratigraphique : les marqueurs qu'un géologue lira dans les sédiments : radionucléides (1945-1963), plastiques (plus de 8 milliards de tonnes produites), béton, aluminium, cendres de charbon, pollen des monocultures, ossements de poulets, extinctions ; la « technosphère » (Zalasiewicz) pèse 30 000 milliards de tonnes.
- La Grande Accélération : la courbe en crosse de hockey de tous les indicateurs après 1950 ; la moitié du CO2 émis depuis 1750 l'a été depuis 1990 ; l'humanité est passée de 2,5 à 8 milliards en 70 ans ; le concept relie croissance économique et perturbation planétaire.
- Le système Terre et ses seuils : la conception de la Terre comme un système à rétroactions et à points de bascule (calottes, courants, forêts) ; la « trajectoire Terre-étuve » (Steffen, 2018) décrit un risque d'emballement au-delà de 2 °C ; l'Anthropocène est aussi la sortie de la stabilité holocène qui a permis les civilisations.
- La convergence des temps : le temps historique (décennies) rejoint le temps géologique (millénaires) ; le CO2 émis aujourd'hui agira pendant 10 000 ans ; d'où la nécessité d'une pensée du long terme (Chakrabarty, Jonas) et d'institutions pour les générations futures.
- L'humanité comme sujet collectif : le concept pose l'humanité comme un agent unique, ce qui est à la fois vrai (l'espèce a franchi un seuil) et faux (les responsabilités sont massivement inégales : 10 % des humains émettent la moitié du CO2) ; d'où les concepts rivaux.
- Le récit et l'imaginaire : l'Anthropocène est aussi un récit (grandeur ou chute de l'homme, prométhéisme ou humilité) ; Bonneuil et Fressoz distinguent le récit naturaliste (l'humanité découvre soudain sa puissance), le récit post-naturel (assumons la gestion de la planète) et le récit critique (une histoire de choix et de résistances).
Enjeux & débats
Exemples
- Paul Crutzen à Cuernavaca (2000) : le chimiste néerlandais (Nobel 1995 pour l'ozone) lance le mot dans un colloque ; article avec Stoermer dans la lettre du programme géosphère-biosphère (2000), puis « Geology of mankind » dans Nature (2002) : « il semble approprié d'assigner le terme Anthropocène à l'époque géologique actuelle ».
- Les courbes de la Grande Accélération (2004, 2015) : Will Steffen et ses collègues tracent vingt-quatre indicateurs (population, PIB, barrages, engrais, papier, McDonald's, CO2, ozone, température, espèces) de 1750 à 2010 : tous s'envolent après 1950 ; l'image la plus reproduite du concept.
- Le lac Crawford (2023) : petit lac de l'Ontario dont les sédiments annuels, non perturbés, enregistrent le plutonium de 1952 ; choisi comme site de référence du « clou d'or » par le groupe de travail ; refus d'officialisation en mars 2024.
- L'Événement Anthropocène (2013) : Bonneuil et Fressoz montrent que les alertes existaient dès le XVIIIe siècle (déforestation, climat) et que la modernité a choisi de ne pas savoir : « l'histoire de la Terre et l'histoire humaine ne font plus qu'une » ; ouvrage de référence des concours.
- La technosphère : Zalasiewicz évalue à 30 000 milliards de tonnes la masse des objets fabriqués par l'homme (villes, routes, machines, déchets), soit 50 kg par mètre carré de la planète ; depuis 2020, la masse anthropique dépasse la biomasse vivante (étude Weizmann).
- Le poulet comme fossile directeur : 70 milliards de poulets abattus chaque année, d'une race sélectionnée depuis 1950 dont le squelette diffère de toute espèce sauvage ; leurs os dans les décharges seront le fossile caractéristique de l'Anthropocène (Bennett, 2018).
- « Le climat de l'histoire » (2009) : Dipesh Chakrabarty, historien des subalternes, affirme que le changement climatique abolit la distinction entre histoire humaine et histoire naturelle et oblige à penser l'humanité comme espèce ; article fondateur des humanités environnementales.
Pièges & confusions
- Présenter l'Anthropocène comme une époque géologique officielle : la proposition a été rejetée en mars 2024 ; parler de concept ou d'« événement », en précisant que le débat continue.
- Confondre Anthropocène et réchauffement climatique : le climat est l'un des marqueurs ; le concept englobe biodiversité, cycles chimiques, sédiments, urbanisation.
- Ignorer la question de la date : néolithique, 1610, 1784 ou 1952 : chaque date raconte une histoire différente (agriculture, colonisation, industrie, nucléaire) ; savoir les présenter fait la différence.
- Prendre « anthropos » au pied de la lettre : le concept ne dit pas que tous les humains sont également responsables ; la critique du Capitalocène doit être connue.
- Faire de Crutzen un écologiste : il était favorable à la géo-ingénierie ; l'Anthropocène a été forgé dans un esprit de maîtrise plus que d'humilité.
Usage concours / oral
Sources
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