L'Anthropocène : quand l'humanité devient une force géologique

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    8 min de lecture2000 - aujourd'hui

    En février 2000, lors d'un colloque à Cuernavaca (Mexique), le chimiste néerlandais Paul Crutzen, prix Nobel pour ses travaux sur l'ozone, interrompt un collègue qui parle de l'Holocène : « Nous ne sommes plus dans l'Holocène, nous sommes dans l'Anthropocène ». Le mot désigne une nouvelle époque géologique dans laquelle l'humanité est devenue la principale force de transformation de la planète : climat, chimie des océans, cycles de l'azote et du phosphore, biodiversité, sédiments, tout porte désormais l'empreinte humaine. Du béton (plus de masse que toute la biomasse), des plastiques, des isotopes radioactifs des essais nucléaires, des os de poulets (70 milliards abattus par an) : voilà ce que les géologues du futur trouveront dans les strates.

    Le concept a eu un destin fulgurant : proposé par un chimiste, discuté par les géologues (le groupe de travail sur l'Anthropocène a proposé en 2023 de le faire commencer en 1952, avec les retombées nucléaires ; la Commission internationale de stratigraphie a rejeté cette officialisation en mars 2024), il est devenu le mot-clé des sciences humaines, de la philosophie et de l'art pour penser la crise écologique comme un changement d'ère et non comme une série de problèmes. Il a suscité des rivaux : Capitalocène (c'est le capitalisme, non l'humanité, qui est responsable), Plantationocène, Chthulucène (Donna Haraway).
    Pour le candidat, l'Anthropocène est le concept qui permet de penser ensemble science, histoire et philosophie : il pose la question de la responsabilité (qui est cet « anthropos » ?), de l'histoire (quand cela a-t-il commencé ?), du temps (le temps humain rejoint le temps géologique) et de l'avenir (que faire quand on est devenu une force géologique ?).

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    Définition

    L'Anthropocène (du grec anthropos, l'homme, et kainos, nouveau, sur le modèle d'Holocène) est le nom proposé pour une nouvelle époque géologique caractérisée par l'empreinte dominante de l'activité humaine sur le système Terre. Il succéderait à l'Holocène, époque commencée il y a 11 700 ans avec la fin de la dernière glaciation, dont la stabilité climatique a permis l'agriculture et les civilisations. Le terme est popularisé par Paul Crutzen et Eugene Stoermer (2000).
    En géologie, une époque est définie par un marqueur stratigraphique mondial (un « clou d'or ») ; le groupe de travail sur l'Anthropocène a proposé en 2023 les sédiments du lac Crawford (Canada), datés de 1952, où apparaissent le plutonium des essais nucléaires, les cendres de combustion et les microplastiques ; cette proposition a été rejetée par les instances officielles en 2024, l'Anthropocène restant un « événement » géologique plutôt qu'une époque formelle, ce qui n'enlève rien à son usage scientifique et philosophique.
    La Grande Accélération désigne l'explosion, depuis 1950, de tous les indicateurs socio-économiques (population, PIB, énergie, engrais, urbanisation, tourisme) et de tous les indicateurs du système Terre (CO2, méthane, température, acidification, perte de forêts et d'espèces), représentée par les vingt-quatre courbes de Will Steffen (2004, 2015). Le système Terre est la conception de la planète comme un système unique dont les composantes (atmosphère, océans, biosphère, sols, glaces) interagissent ; la science du système Terre est née de l'hypothèse Gaïa (Lovelock et Margulis, années 1970) et des satellites. Le Capitalocène (Jason Moore, Andreas Malm) est le terme concurrent qui attribue la crise non à l'humanité en général mais au système capitaliste et à l'usage des fossiles depuis la révolution industrielle britannique.

    Contexte

    L'idée que l'homme transforme la Terre est ancienne : Buffon (Les Époques de la nature, 1778) affirme que « la face entière de la Terre porte aujourd'hui l'empreinte de la puissance de l'homme » ; le géologue italien Stoppani parle en 1873 d'une « ère anthropozoïque » ; Vernadski (1926) de la noosphère. Mais c'est au tournant du XXIe siècle que le concept s'impose, porté par la science du système Terre (programme international géosphère-biosphère, 1987-2015), le GIEC et la mesure des limites planétaires.
    Après l'article de Crutzen dans Nature (« Geology of mankind », 2002), les géologues créent en 2009 un groupe de travail présidé par Jan Zalasiewicz ; ils débattent de la date de début : la révolution néolithique (Ruddiman : l'agriculture aurait modifié le climat dès il y a 8 000 ans), 1610 (la mort de 50 millions d'Amérindiens après la conquête aurait fait chuter le CO2), 1784 (la machine à vapeur de Watt, choix initial de Crutzen), 1945-1952 (l'ère nucléaire et la Grande Accélération, choix final). Le vote de 2023 retient 1952 ; en mars 2024, la sous-commission de stratigraphie du Quaternaire rejette la proposition par 12 voix contre 4, jugeant l'Anthropocène trop récent pour une époque géologique ; le débat se poursuit.
    Parallèlement, les sciences humaines s'emparent du mot : l'historien Dipesh Chakrabarty (« Le climat de l'histoire », 2009) affirme que l'histoire humaine et l'histoire naturelle ont fusionné ; Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz (L'Événement Anthropocène, 2013) en écrivent l'histoire critique et montrent que la modernité a détruit en connaissance de cause ; Bruno Latour en fait le cœur de sa pensée politique ; Donna Haraway propose le Chthulucène ; les artistes (expositions, festivals) et la littérature (la « cli-fi ») s'en emparent. Le mot est entré dans les programmes de lycée et d'université et dans le vocabulaire courant.

    Mécanismes

    • L'empreinte stratigraphique : les marqueurs qu'un géologue lira dans les sédiments : radionucléides (1945-1963), plastiques (plus de 8 milliards de tonnes produites), béton, aluminium, cendres de charbon, pollen des monocultures, ossements de poulets, extinctions ; la « technosphère » (Zalasiewicz) pèse 30 000 milliards de tonnes.
    • La Grande Accélération : la courbe en crosse de hockey de tous les indicateurs après 1950 ; la moitié du CO2 émis depuis 1750 l'a été depuis 1990 ; l'humanité est passée de 2,5 à 8 milliards en 70 ans ; le concept relie croissance économique et perturbation planétaire.
    • Le système Terre et ses seuils : la conception de la Terre comme un système à rétroactions et à points de bascule (calottes, courants, forêts) ; la « trajectoire Terre-étuve » (Steffen, 2018) décrit un risque d'emballement au-delà de 2 °C ; l'Anthropocène est aussi la sortie de la stabilité holocène qui a permis les civilisations.
    • La convergence des temps : le temps historique (décennies) rejoint le temps géologique (millénaires) ; le CO2 émis aujourd'hui agira pendant 10 000 ans ; d'où la nécessité d'une pensée du long terme (Chakrabarty, Jonas) et d'institutions pour les générations futures.
    • L'humanité comme sujet collectif : le concept pose l'humanité comme un agent unique, ce qui est à la fois vrai (l'espèce a franchi un seuil) et faux (les responsabilités sont massivement inégales : 10 % des humains émettent la moitié du CO2) ; d'où les concepts rivaux.
    • Le récit et l'imaginaire : l'Anthropocène est aussi un récit (grandeur ou chute de l'homme, prométhéisme ou humilité) ; Bonneuil et Fressoz distinguent le récit naturaliste (l'humanité découvre soudain sa puissance), le récit post-naturel (assumons la gestion de la planète) et le récit critique (une histoire de choix et de résistances).

    Enjeux & débats

    1) Anthropocène ou Capitalocène ? Dire « l'humanité » gomme les inégalités : un Américain émet vingt fois plus qu'un Africain, les pays industrialisés portent la responsabilité historique, et ce sont des choix économiques (le charbon contre l'eau, Malm) qui ont ouvert l'ère fossile. Pour Malm, Moore et Bonneuil, le Capitalocène est le terme juste ; ses critiques répondent que l'URSS a autant pollué et que le concept géologique ne décide pas des responsabilités politiques.
    2) Une époque géologique ou un slogan ? Les géologues sont divisés : 70 ans ne font pas une époque, et le concept est chargé d'enjeux politiques ; le rejet de 2024 conforte les sceptiques. Les partisans répondent que la rupture est réelle, mesurable, irréversible, et que la géologie a toujours mêlé science et récit. Le débat illustre les relations entre science et société.
    3) Humilité ou pilotage ? Pour les « bons Anthropocènes » (écomodernistes, Breakthrough Institute) et certains scientifiques, si l'homme est une force géologique, il doit assumer la gestion de la planète : géo-ingénierie, nucléaire, intensification technologique. Pour Latour, Jonas et la majorité des écologistes, cette hubris est précisément le problème ; il faut « atterrir », réapprendre les limites. Le choix du nom (Crutzen était favorable à la géo-ingénierie) engage un projet.
    4) Faut-il désespérer ? L'Anthropocène a nourri la collapsologie et l'éco-anxiété ; d'autres y voient l'occasion d'un nouveau récit (Haraway : « vivre avec le trouble »), d'une politique du vivant et d'une réinvention de la liberté (Charbonnier). Le débat est celui du sens à donner à la crise : fin d'un monde ou commencement d'un autre.

    Exemples

    • Paul Crutzen à Cuernavaca (2000) : le chimiste néerlandais (Nobel 1995 pour l'ozone) lance le mot dans un colloque ; article avec Stoermer dans la lettre du programme géosphère-biosphère (2000), puis « Geology of mankind » dans Nature (2002) : « il semble approprié d'assigner le terme Anthropocène à l'époque géologique actuelle ».
    • Les courbes de la Grande Accélération (2004, 2015) : Will Steffen et ses collègues tracent vingt-quatre indicateurs (population, PIB, barrages, engrais, papier, McDonald's, CO2, ozone, température, espèces) de 1750 à 2010 : tous s'envolent après 1950 ; l'image la plus reproduite du concept.
    • Le lac Crawford (2023) : petit lac de l'Ontario dont les sédiments annuels, non perturbés, enregistrent le plutonium de 1952 ; choisi comme site de référence du « clou d'or » par le groupe de travail ; refus d'officialisation en mars 2024.
    • L'Événement Anthropocène (2013) : Bonneuil et Fressoz montrent que les alertes existaient dès le XVIIIe siècle (déforestation, climat) et que la modernité a choisi de ne pas savoir : « l'histoire de la Terre et l'histoire humaine ne font plus qu'une » ; ouvrage de référence des concours.
    • La technosphère : Zalasiewicz évalue à 30 000 milliards de tonnes la masse des objets fabriqués par l'homme (villes, routes, machines, déchets), soit 50 kg par mètre carré de la planète ; depuis 2020, la masse anthropique dépasse la biomasse vivante (étude Weizmann).
    • Le poulet comme fossile directeur : 70 milliards de poulets abattus chaque année, d'une race sélectionnée depuis 1950 dont le squelette diffère de toute espèce sauvage ; leurs os dans les décharges seront le fossile caractéristique de l'Anthropocène (Bennett, 2018).
    • « Le climat de l'histoire » (2009) : Dipesh Chakrabarty, historien des subalternes, affirme que le changement climatique abolit la distinction entre histoire humaine et histoire naturelle et oblige à penser l'humanité comme espèce ; article fondateur des humanités environnementales.

    Pièges & confusions

    • Présenter l'Anthropocène comme une époque géologique officielle : la proposition a été rejetée en mars 2024 ; parler de concept ou d'« événement », en précisant que le débat continue.
    • Confondre Anthropocène et réchauffement climatique : le climat est l'un des marqueurs ; le concept englobe biodiversité, cycles chimiques, sédiments, urbanisation.
    • Ignorer la question de la date : néolithique, 1610, 1784 ou 1952 : chaque date raconte une histoire différente (agriculture, colonisation, industrie, nucléaire) ; savoir les présenter fait la différence.
    • Prendre « anthropos » au pied de la lettre : le concept ne dit pas que tous les humains sont également responsables ; la critique du Capitalocène doit être connue.
    • Faire de Crutzen un écologiste : il était favorable à la géo-ingénierie ; l'Anthropocène a été forgé dans un esprit de maîtrise plus que d'humilité.

    Usage concours / oral

    L'Anthropocène est un concept de dissertation par excellence : il permet de reformuler tout sujet sur la nature, l'histoire, le temps, le progrès, la puissance ou la responsabilité dans une perspective large et actuelle. En introduction, l'anecdote de Cuernavaca (2000) accroche ; en développement, la question de la date permet un plan (néolithique, 1784, 1952 : trois récits) ; en conclusion, l'alternative humilité/pilotage ouvre.
    Les références : Crutzen (2000-2002), Steffen (Grande Accélération), Chakrabarty (2009), Bonneuil et Fressoz (2013), Latour, Malm (L'Anthropocène contre l'histoire, 2017) pour le Capitalocène, Haraway pour le Chthulucène. Buffon (1778) est une citation d'avance qui impressionne : elle montre que l'idée précède le mot. Le chiffre de la masse anthropique dépassant la biomasse (2020) est frappant et facile à retenir.
    À l'oral, si l'on vous demande si l'homme est une force géologique, répondez oui sur les faits (marqueurs), puis nuancez sur le sujet (quel homme ?) et sur la conséquence (maîtrise ou limite ?). Dans les écoles de commerce, reliez le concept à la Grande Accélération : la croissance économique d'après-guerre est la cause directe ; un dirigeant d'aujourd'hui hérite de cette histoire. Évitez le catastrophisme : le concept invite à la responsabilité, non à la panique.

    Sources

    • L'Événement Anthropocène : la Terre, l'histoire et nous
    • Geology of mankind
    • The trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration
    • L'Anthropocène contre l'histoire
    • Anthropocene Working Group

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