Le langage de la bande dessinée : Groensteen, McCloud, l'ellipse et les expérimentations formelles

    Science/Théorie
    8 min de lecture1985 – aujourd'hui

    La BD a une grammaire : la case, la bulle, la gouttière où le lecteur reconstruit le temps (l'ellipse), la page comme tableau, le rythme de la mise en page. Scott McCloud (L'art invisible) et Thierry Groensteen (Système de la bande dessinée) l'ont théorisée ; des auteurs (Chris Ware, Marc-Antoine Mathieu, l'OuBaPo) l'ont poussée jusqu'à l'expérience de laboratoire. Comprendre ce langage, c'est comprendre pourquoi la BD n'est ni de la littérature illustrée ni du cinéma sur papier.

    Définition

    La narratologie de la bande dessinée étudie les moyens propres par lesquels ce médium raconte. Concepts fondamentaux :
    • la case (vignette) : unité de lecture, image cadrée ; sa taille, sa forme et sa position sont signifiantes ;
    • la gouttière (intericonique) : l'espace entre les cases, où s'opère l'ellipse (ce qui n'est pas montré) ; pour McCloud, c'est le lieu de la clôture (closure), opération mentale par laquelle le lecteur complète l'action ; il distingue six types de transitions entre cases (de moment à moment, d'action à action, de sujet à sujet, de scène à scène, de point de vue à point de vue, sans rapport) ;
    • la bande (strip) et la planche (page) : la mise en page (gaufrier régulier, cases éclatées, pleine page) est un niveau de sens ; Benoît Peeters distingue quatre usages (conventionnel, décoratif, rhétorique, productif) ;
    • la bulle (phylactère) : forme, appendice, lettrage disent l'émotion ; le récitatif, l'onomatopée, les signes conventionnels (lignes de vitesse, gouttes, étoiles) ;
    • l'arthrologie (Groensteen) : l'étude des relations entre cases, restreinte (entre cases voisines) ou générale (tressage : échos entre cases éloignées, à distance dans l'album) ; la solidarité iconique ; le multicadre (la page comme ensemble) ;
    • la temporalité : la BD montre le temps par l'espace ; une grande case dilate, une série de petites cases accélère ; la lecture peut être linéaire ou tabulaire (la page saisie d'un coup d'œil, Pierre Fresnault-Deruelle) ;
    • le style graphique comme énonciation (le trait « dit » quelque chose avant le récit : ligne claire, réalisme, caricature).
    Les grands théoriciens : Scott McCloud (L'art invisible, 1993, essai en BD), Thierry Groensteen (Système de la bande dessinée, 1999 ; Bande dessinée et narration, 2011), Benoît Peeters (Case, planche, récit, 1991), Will Eisner (Comics and Sequential Art, 1985), Harry Morgan, Pascal Lefèvre, Thierry Smolderen (Naissances de la bande dessinée, 2009).

    Contexte

    La réflexion théorique sur la BD naît tardivement, avec sa reconnaissance : les années 1960-1970 (Lacassin, Fresnault-Deruelle, Pierre Couperie, la sémiologie appliquée à la BD après Barthes) posent les premières analyses de la planche ; Will Eisner, praticien, écrit en 1985 le premier traité (Comics and Sequential Art) ; Benoît Peeters (scénariste des Cités obscures) publie Case, planche, récit (1991) ; Scott McCloud, dessinateur américain, publie *L'art invisible (Understanding Comics, 1993), essai théorique entièrement en BD, best-seller mondial, qui vulgarise la clôture, l'icône (la simplicité du visage dessiné favorise l'identification) et la temporalité ; BOLD3, directeur du musée d'Angoulême, publie BOLD4 (1999), somme sémiotique qui fonde la narratologie française du médium.
    Les auteurs expérimentent en parallèle : dès les années 1900, Winsor McCay (Little Nemo) joue de la page ; dans les années 1960-1970, Fred (Philémon, les personnages passent d'une case à l'autre), Gotlib (le lecteur interpellé), Mœbius (Le Garage hermétique, sans plan), Marc-Antoine Mathieu (Julius Corentin Acquefacques, 1990- : une case découpée, une spirale, une page en 3D, une histoire qui se lit dans les deux sens), l'OuBaPo (Ouvroir de bande dessinée potentielle, 1992, fondé à L'Association sur le modèle de l'OuLiPo : contraintes formelles, Lapin, Étienne Lécroart, Lewis Trondheim, François Ayroles, palindromes, itérations, Les Trois Chemins), Chris Ware (Jimmy Corrigan, 2000, Building Stories, 2012, un coffret de quatorze objets à lire dans n'importe quel ordre, diagrammes et mise en page comme architecture), Richard McGuire (Here, 1989-2014, un seul lieu vu à travers des millénaires, cases dans la case), Art Spiegelman (Breakdowns), Alan Moore et Dave Gibbons (Watchmen, gaufrier de neuf cases et chapitre symétrique), Schuiten et Peeters, Jason Shiga (Vanille ou chocolat ?, BD à choix), David Mazzucchelli (Asterios Polyp, 2009, les styles graphiques comme caractères).
    Au XXIe siècle, les études universitaires se développent (revue Comicalités, Neuvième Art 2.0, chaires aux États-Unis et en Belgique), les webcomics et le webtoon inventent une nouvelle grammaire (le défilement vertical infini, l'espace entre cases comme temps, le « canvas infini » que McCloud avait prophétisé en 2000 dans Reinventing Comics), et les liens avec le cinéma (le storyboard, l'animatic) et le jeu vidéo (la case comme écran) alimentent la réflexion sur les médias.

    Mécanismes

    L'ellipse, cœur du médium. Entre deux cases (une hache levée, un cri dans la nuit), tout se passe hors champ : le lecteur commet le crime (McCloud). La BD est l'art de la participation : elle donne moins que le cinéma (pas de mouvement, pas de son) et exige plus. Le rythme naît du nombre de cases (plus de cases pour un instant = ralenti ; une case pour une année = ellipse), du silence (cases muettes), de la taille.
    Le temps comme espace. Sur une page, le lecteur voit en même temps le passé (à gauche, en haut) et l'avenir (à droite, en bas) : la BD est le seul art narratif où l'avenir est visible avant d'être lu, ce que les auteurs exploitent (la case finale cachée, le retournement de page comme suspense). Here de McGuire superpose les époques dans une même image ; Watchmen construit un chapitre en miroir (page 14 symétrique de la page 15).
    Le style comme voix. Le trait n'est pas neutre : la ligne claire dit l'objectivité, le trait tremblé de Sattouf l'enfance, le noir de Tardi la mort, le pixel de Ware la mélancolie mécanique. Mazzucchelli fait parler ses personnages chacun dans un style graphique différent. La couleur (ou son absence) est aussi énonciation : le noir et blanc du roman graphique signale le sérieux.
    Ce que la BD n'est pas. Elle n'est pas du cinéma (pas de durée imposée, pas de son ; le cadrage cinématographique est un emprunt, non une nature) ni de la littérature illustrée (le texte et l'image ne se redoublent pas mais se complètent, chacun disant ce que l'autre ne peut : McCloud distingue sept combinaisons texte-image) ; elle est un langage où le récit avance par juxtaposition et mise en page, ce que ni le roman ni le film ne connaissent.

    Enjeux & débats

    1) Y a-t-il un « système » de la BD ? Groensteen affirme une grammaire descriptible (arthrologie, tressage) ; ses critiques (Harry Morgan, Jan Baetens) jugent que la BD est trop hétérogène (strip, manga, webtoon, livre-objet) pour un système unique, et que la théorie doit partir des pratiques. Le débat oppose sémiologie structurale et histoire des formes.
    2) La théorie sert-elle les auteurs ? McCloud est lu par les dessinateurs, Groensteen par les universitaires ; certains auteurs (Sfar, Blutch) se méfient d'une théorie qui figerait un art vivant ; l'OuBaPo répond que la contrainte libère. La question rejoint celle de la place de la théorie dans tous les arts.
    3) Le webtoon détruit-il la page ? Le défilement vertical supprime la planche, le tressage, la double page, la visibilité de l'avenir ; pour certains, c'est un appauvrissement (une BD réduite au strip), pour d'autres une nouvelle grammaire (le temps comme distance de défilement, l'animation, le son). McCloud avait annoncé le « canvas infini » et s'est révélé prophète.
    4) L'analyse d'image à l'école. La BD entre dans les programmes (français, histoire, arts plastiques) souvent comme illustration ou lecture facile ; les théoriciens plaident pour un enseignement de sa grammaire (comme on enseigne celle du cinéma) ; la question est celle de la légitimité scolaire des cultures visuelles.
    5) L'expérimentation, art ou jeu ? Marc-Antoine Mathieu, Ware, l'OuBaPo produisent des œuvres admirées et peu lues ; la BD expérimentale est-elle un laboratoire pour le médium ou une impasse élitiste ? Le parallèle avec l'OuLiPo (Perec, La Disparition) montre qu'une contrainte peut produire un chef-d'œuvre populaire (La Vie mode d'emploi).

    Exemples

    • McCloud, la hache (1993) : deux cases (un homme lève une hache, un cri « EEYAA ! » sur la ville) ; « je vous ai peut-être laissé tomber la hache, mais c'est vous qui avez décidé de la force du coup ».
    • Watchmen, chapitre 5 « Fearful Symmetry » (1986) : 28 pages symétriques autour d'une double page centrale ; la gaufre de neuf cases.
    • Marc-Antoine Mathieu, L'Origine (1990) : Acquefacques reçoit par la poste les cases de la BD dans laquelle il vit ; une case est physiquement découpée dans l'album ; Le Processus (1993) est une spirale ; Le Début de la fin (1995) se lit dans les deux sens.
    • OuBaPo (1992) : Étienne Lécroart, Cercle vicieux (BD palindrome) ; Lewis Trondheim, Les Trois Chemins ; la « planche multiple » d'Ayroles.
    • Chris Ware, Building Stories (2012) : quatorze imprimés (livres, journaux, dépliants) dans une boîte, sans ordre de lecture ; l'immeuble et ses habitants.
    • Richard McGuire, Here (2014) : un coin de pièce du New Jersey vu de 500 000 000 avant J.-C. à 22 175 ; des cases incrustées montrent les autres époques ; adapté au cinéma par Zemeckis (2024).
    • Winsor McCay, Little Nemo (1905) : la page comme rêve, les cases qui s'étirent avec le lit qui grandit.
    • Fred, Philémon : les personnages tombent d'une case dans l'autre, dialoguent avec la mise en page.

    Pièges & confusions

    • Analyser une planche comme un film. Le vocabulaire cinématographique (plan, contre-plongée) est utile mais la BD a ses propres unités : case, gouttière, planche, tressage.
    • Croire que la BD, c'est du texte plus des images. Texte et image se complètent ; le sens est dans leur articulation et dans l'ellipse.
    • Oublier la page. La BD se lit aussi tabulairement, d'un coup d'œil ; c'est ce que le webtoon perd.
    • Ne citer que McCloud. Groensteen est le théoricien français attendu ; Peeters, Eisner complètent.
    • Traiter l'expérimentation comme une curiosité. Ware et Mathieu sont au programme des études sur la BD ; ils montrent ce que le médium peut.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Que fait le spectateur ? », « Le récit a-t-il besoin du temps ? », « L'image peut-elle raconter ? », « La contrainte est-elle féconde ? », « Qu'est-ce qui distingue les arts ? », « Le numérique change-t-il la lecture ? ». Fiche théorique, à mobiliser pour une analyse de planche (épreuve possible en école de journalisme ou en arts) ou pour toute question d'esthétique.
    À l'oral, tenez la hache de McCloud (l'ellipse), les six transitions, l'arthrologie et le tressage de Groensteen, la lecture tabulaire, trois expérimentations (Mathieu, Ware, OuBaPo) et le débat sur le webtoon. Une analyse de planche en trente secondes (cases, rythme, ellipse, page) devant le jury vaut mieux qu'un exposé abstrait.
    Angle d'attaque conseillé : partir de deux cases (la hache et le cri) pour montrer que la BD fait du lecteur le complice, puis remonter à la théorie et descendre aux expérimentations.

    Sources

    • Scott McCloud, L'art invisible (1993)
    • Thierry Groensteen, Système de la bande dessinée (1999)
    • Benoît Peeters, Lire la bande dessinée (2003)
    • Revue Neuvième Art 2.0
    • OuBaPo

    Questions d'oral

    + 2 autres questions

    Continuez votre exploration