Langage et pouvoir : rhétorique, novlangue, langue de bois et propagande

    Notion
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    Qui maîtrise les mots maîtrise les esprits : c'est la thèse des sophistes, la crainte de Platon, l'arme des totalitarismes (la LTI de Klemperer, la novlangue d'Orwell) et l'ordinaire de la politique (langue de bois, éléments de langage, euphémismes). La rhétorique enseigne à persuader, la linguistique à démonter la persuasion. Nommer, c'est déjà agir : « réforme » ou « casse », « frappe chirurgicale » ou « bombardement ».

    Définition

    La rhétorique est l'art de persuader par le discours, codifié par Aristote (Rhétorique, IVe siècle avant notre ère) autour de trois moyens : l'ethos (la crédibilité de l'orateur), le pathos (les émotions du public) et le logos (l'argumentation). Elle comprend cinq parties : l'invention (trouver les arguments), la disposition (le plan), l'élocution (le style et les figures : métaphore, antithèse, anaphore), la mémoire et l'action (la voix, le geste).
    Les formes contemporaines de l'emprise par le langage :
    • la propagande : communication organisée visant à faire adhérer une population à une cause par la répétition, la simplification et l'émotion ;
    • la novlangue (Newspeak) : langue inventée par George Orwell dans 1984 (1949), conçue pour rendre la pensée critique impossible en supprimant les mots (« sans mots pour la dire, la rébellion est impensable ») ; le terme désigne aujourd'hui tout appauvrissement idéologique du vocabulaire ;
    • la langue de bois : discours figé, abstrait, sans contenu, qui donne l'illusion de répondre (expression née pour désigner le discours soviétique) ;
    • les éléments de langage : formules calibrées par les communicants et répétées par tous les porte-parole ;
    • l'euphémisme politique (« plan social » pour licenciements, « dommages collatéraux » pour civils tués) et le cadrage (framing, George Lakoff) : le choix des mots qui impose un point de vue (« charges » ou « cotisations » sociales).
    Le performatif (Austin) et la violence symbolique (Bourdieu) rappellent que le langage ne décrit pas seulement : il institue et il domine.

    Contexte

    La rhétorique naît avec la démocratie : à Athènes et en Sicile (Ve siècle avant notre ère), les sophistes (Gorgias, Protagoras) enseignent contre rémunération l'art de faire triompher n'importe quelle cause, ce qui scandalise Platon (Gorgias : la rhétorique est une « cuisine », une flatterie, non un savoir). Aristote la réhabilite comme technique neutre au service du vrai ; Cicéron et Quintilien en font le cœur de l'éducation romaine, et elle reste la discipline reine des collèges jusqu'à sa suppression du baccalauréat en 1885, remplacée par l'histoire littéraire. Le XXe siècle la redécouvre (Perelman, Traité de l'argumentation, 1958 ; Barthes, Meyer) et elle revient à l'école avec l'épreuve du Grand oral (2021).
    La propagande moderne naît avec la presse de masse et la Première Guerre mondiale (bourrage de crâne, atrocités allemandes inventées), puis est théorisée par Edward Bernays (Propaganda, 1928, neveu de Freud, inventeur des relations publiques) et pratiquée par les totalitarismes : Goebbels et le ministère de la Propagande (1933), Staline et la réécriture de l'histoire. Deux témoins l'analysent de l'intérieur : Victor Klemperer, philologue juif de Dresde, note dans LTI, la langue du IIIe Reich (1947) comment le vocabulaire nazi (« fanatique » devenu positif, « éternel », les superlatifs, les sigles) a contaminé jusqu'aux victimes ; George Orwell, dans 1984 et dans La politique et la langue anglaise (1946), montre que le langage flou permet de « défendre l'indéfendable ». Hannah Arendt et Jean-Pierre Faye (Langages totalitaires, 1972) prolongent l'analyse.
    Dans les démocraties, le pouvoir des mots passe par le marketing politique (années 1960, Kennedy et la télévision), les spin doctors, les éléments de langage (années 2000), puis les réseaux sociaux et leur rhétorique de la formule courte, de l'indignation et du « post-vérité » (mot de l'année 2016 selon Oxford). Le linguiste George Lakoff (Ne pensez pas à un éléphant !, 2004) explique le succès conservateur américain par la maîtrise du cadrage ; la politiquement correct et ses adversaires se disputent le droit de nommer.

    Mécanismes

    Comment persuade la rhétorique. Par la construction de l'ethos (« moi qui suis des vôtres »), la mobilisation du pathos (peur, espoir, indignation), la vraisemblance plutôt que la preuve (l'enthymème, syllogisme aux prémisses sous-entendues), et les figures qui frappent la mémoire : anaphore (« Moi président… » de François Hollande en 2012), antithèse (« Ask not what your country can do for you… »), métaphore (« la vague migratoire », « le mur de la dette »), question rhétorique, hyperbole. La tripartition (« liberté, égalité, fraternité »), le rythme et les slogans exploitent la mémoire auditive.
    Comment fonctionne la propagande. Les principes de Bernays et de Goebbels : simplifier (un ennemi, un mot d'ordre), répéter (« une propagande efficace doit se limiter à quelques points et les répéter sans cesse », Hitler dans Mein Kampf), grossir, orchestrer (tous les canaux disent la même chose), contagion (l'unanimité apparente), transfusion (s'appuyer sur les croyances existantes). Jacques Ellul (Propagandes, 1962) ajoute que la propagande moderne ne ment pas forcément : elle sature.
    Comment la langue totalitaire tue la pensée. Klemperer repère la mécanisation (sigles, mots techniques appliqués aux humains : « liquider »), les superlatifs permanents, la sacralisation (le « Führer »), la déshumanisation (« vermine », « parasites », dont le génocide rwandais fera « cafards », inyenzi). Orwell invente la double pensée (tenir deux idées contradictoires : « la guerre, c'est la paix ») et la novlangue qui réduit le vocabulaire jusqu'à ce que la dissidence n'ait plus de mots.
    Comment cadrer. Lakoff montre que chaque mot active un cadre cognitif : « allègement fiscal » suppose que l'impôt est un fardeau ; « aide à mourir » et « euthanasie » ne cadrent pas le même débat. Nier un cadre le renforce (« ne pensez pas à un éléphant »). D'où la bataille sémantique permanente : « migrants » ou « réfugiés », « terroriste » ou « résistant », « mariage pour tous » ou « mariage homosexuel ».

    Enjeux & débats

    1) La rhétorique est-elle une manipulation ? Platon l'accuse de flatter, Aristote de persuader du vrai comme du faux mais de servir la justice si on l'apprend ; les modernes (Perelman) y voient la condition même de la démocratie, qui ne tranche pas par la force mais par le débat. La question est celle de l'auditoire : un public formé à la rhétorique la subit moins. D'où le retour de l'éloquence à l'école (Grand oral, concours Eloquentia).
    2) Novlangue partout ? Le mot est devenu une insulte à tout usage (« novlangue managériale », « novlangue woke », « novlangue technocratique »), ce qui vide son sens. Les linguistes rappellent qu'aucun pouvoir n'a réellement réduit une langue à l'impuissance (Klemperer lui-même écrivait) et que la langue résiste. Mais l'euphémisme institutionnel (« ressources humaines », « accompagnement », « optimisation ») et le jargon sont bien des formes douces de dépolitisation.
    3) Le politiquement correct. Remplacer « handicapé » par « personne en situation de handicap », « clochard » par « sans-abri » : progrès de la dignité ou police du langage ? Ses partisans invoquent la performativité (les mots blessent et hiérarchisent), ses adversaires la censure et l'hypocrisie (changer le mot ne change pas la chose : le « tapis roulant des euphémismes » de Pinker). Le débat sur l'écriture inclusive en est l'application française.
    4) Post-vérité et réseaux sociaux. La rhétorique des plateformes récompense l'émotion, la brièveté et l'indignation ; le mensonge y voyage plus vite que la vérité (étude du MIT, 2018). La propagande d'État (usines à trolls russes, 2016) et la désinformation commerciale exploitent ces ressorts ; la réponse (fact-checking, éducation aux médias, régulation par le DSA) oppose liberté d'expression et protection du débat.
    5) La langue de bois, mal démocratique ? Le discours politique contemporain, formaté par les communicants et la peur de la petite phrase, produit une langue prudente et vide (Christian Delporte, Une histoire de la langue de bois, 2009). Certains y voient la cause du succès des « parler vrai » populistes, dont la rhétorique transgressive est elle-même une technique.

    Exemples

    • Gorgias, *Éloge d'Hélène* : l'orateur démontre qu'il peut innocenter Hélène de Troie, preuve de la toute-puissance du discours, « grand souverain ».
    • Victor Klemperer, *LTI* (1947) : le mot « fanatique », insulte avant 1933, devient le plus haut compliment ; « les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic ».
    • Orwell, *1984* : « La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force » ; l'appendice sur les principes de la novlangue.
    • Radio Mille Collines (Rwanda, 1994) : la propagande radiophonique appelle à « couper les grands arbres » ; ses responsables sont condamnés par le TPIR pour incitation au génocide (2003).
    • Le « plan social », les « frappes chirurgicales », le « ministère de la Vérité » : euphémismes canoniques.
    • « Moi, président de la République » (2012) : anaphore quinze fois répétée, exemple de figure rhétorique devenue événement.
    • Lakoff et le « tax relief » : le cadrage comme arme électorale ; en France, « charges » contre « cotisations ».
    • Le concours Eloquentia (2012) et le film À voix haute (2017) : la rhétorique comme émancipation en Seine-Saint-Denis.

    Pièges & confusions

    • Confondre rhétorique et manipulation. La rhétorique est une technique ; la manipulation est un usage qui cache ses intentions. Aristote contre Platon : tenez les deux.
    • Utiliser « novlangue » pour tout et n'importe quoi. Précisez le sens orwellien (réduction du vocabulaire pour rendre la pensée impossible) avant tout usage extensif.
    • Prendre la propagande pour du simple mensonge. Ellul montre qu'elle sature et simplifie plus qu'elle ne ment.
    • Réduire Klemperer à un témoignage. C'est une analyse linguistique précise, la meilleure sur le sujet.
    • Oublier que le jury vous écoute avec cette grille. Un oral de concours est un exercice rhétorique ; montrez que vous le savez.

    Usage concours / oral

    Sujets où mobiliser cette fiche : « Les mots ont-ils un pouvoir ? », « Peut-on tout dire ? », « La démocratie a-t-elle besoin de la rhétorique ? », « Faut-il se méfier de l'éloquence ? », « Nommer, est-ce déjà juger ? », « L'opinion publique est-elle manipulable ? ». Fiche transversale entre linguistique, philosophie, histoire des totalitarismes et médias.
    À l'oral, tenez la triade ethos/pathos/logos, l'opposition Platon/Aristote, les trois témoins du XXe siècle (Bernays, Klemperer, Orwell) et le cadrage de Lakoff avec deux exemples français. Terminez sur les réseaux sociaux et la post-vérité. Et appliquez-vous la leçon : un ethos sincère, un pathos mesuré, un logos structuré. Le jury notera que vous pratiquez ce que vous exposez.
    Angle d'attaque conseillé : partir d'un euphémisme entendu la veille dans l'actualité (un « plan de sauvegarde de l'emploi », une « opération spéciale ») pour montrer que la bataille des mots est quotidienne.

    Sources

    • Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich (1947)
    • George Orwell, 1984 (1949)
    • Aristote, Rhétorique
    • George Lakoff, Ne pensez pas à un éléphant ! (2004)
    • Christian Delporte, Une histoire de la langue de bois (2009)

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