Qu'est-ce que la linguistique ? Saussure, le signe et la science du langage
Notion
8 min de lecture1916 – aujourd'huiLa linguistique est la science du langage et des langues. Fondée par Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916), elle étudie la langue comme un système de signes arbitraires, distinct de la parole individuelle, et distingue phonologie, morphologie, syntaxe, sémantique et pragmatique. Le structuralisme qu'elle a inspiré a irrigué toutes les sciences humaines au XXe siècle, avant que Chomsky ne la réoriente vers la cognition.
Définition
La linguistique est l'étude scientifique du langage (la faculté humaine de communiquer par des signes articulés) et des langues (les systèmes particuliers : le français, le wolof, le japonais). Elle se distingue de la grammaire normative (qui dit comment il faut parler) : la linguistique décrit, elle ne prescrit pas. Ses grands domaines :
- la phonétique (les sons) et la phonologie (les sons distinctifs d'une langue, les phonèmes : en français, /p/ et /b/ distinguent pain et bain) ;
- la morphologie (la formation des mots : in-croy-able) ;
- la syntaxe (la combinaison des mots en phrases) ;
- la sémantique (le sens des mots et des phrases) ;
- la pragmatique (le sens en contexte : « Il fait froid ici » peut être une demande de fermer la fenêtre) ;
- la sociolinguistique (les variations sociales), la linguistique historique (l'évolution des langues), la psycholinguistique (l'acquisition et le traitement du langage).
Contexte
La réflexion sur le langage est ancienne : Platon (le Cratyle : les mots sont-ils naturels ou conventionnels ?), les grammairiens indiens (Panini, IVe siècle avant notre ère, première grammaire formelle), les Grecs et les Latins, la grammaire de Port-Royal (1660). Mais la linguistique naît au XIXe siècle comme science historique : la découverte du sanskrit par les Européens révèle sa parenté avec le grec et le latin, et les comparatistes allemands (Franz Bopp, les frères Grimm avec leurs lois phonétiques) reconstituent la famille indo-européenne ; on découvre que les langues changent selon des lois régulières.Saussure, professeur à Genève, opère la rupture : son Cours de linguistique générale, publié en 1916 par ses étudiants après sa mort, propose d'étudier la langue non plus dans son histoire mais comme un système où tout se tient. Ce structuralisme devient le modèle de toutes les sciences humaines : la phonologie de Roman Jakobson et de l'École de Prague, l'anthropologie de Claude Lévi-Strauss (les structures de la parenté et les mythes analysés comme des langues), la psychanalyse de Lacan, la sémiologie de Roland Barthes (la mode, la publicité comme systèmes de signes), le structuralisme de Foucault et Althusser dans les années 1960.En 1957, Noam Chomsky (Structures syntaxiques) opère une seconde révolution : la linguistique n'est plus l'étude d'un système social mais celle d'une faculté cognitive innée ; la grammaire générative cherche les règles universelles qui permettent à tout enfant d'acquérir n'importe quelle langue. Depuis, la linguistique se partage entre courants formels (Chomsky), fonctionnels et cognitifs (Lakoff), sociolinguistiques (Labov) et, plus récemment, la linguistique computationnelle, dont les grands modèles de langage (ChatGPT, 2022) sont l'aboutissement : des machines qui produisent du langage sans grammaire explicite, ce qui relance le débat sur la nature du langage.
Mécanismes
Le principe de double articulation (André Martinet, 1960). Le langage humain articule des unités de sens (les monèmes ou morphèmes : je / mange / une / pomme) elles-mêmes composées d'unités sans sens (les phonèmes : /p/, /o/, /m/). Avec une trentaine de phonèmes, une langue produit des dizaines de milliers de mots et une infinité de phrases : c'est l'économie du langage et ce qui le distingue des systèmes de communication animale.L'arbitraire et la valeur. Le lien signifiant/signifié est arbitraire (conventionnel) mais nécessaire pour les locuteurs (on ne peut pas décider seul de changer un mot). Chaque signe tire sa valeur de sa place dans le système : mouton ne vaut pas sheep, car l'anglais oppose sheep (l'animal) et mutton (la viande). D'où l'idée que chaque langue découpe le réel à sa façon.Les fonctions du langage (Jakobson, 1960) : référentielle (parler du monde), expressive (l'émetteur), conative (agir sur le destinataire), phatique (maintenir le contact : « allô ? »), métalinguistique (parler de la langue), poétique (le message pour lui-même). Une grille utile pour analyser tout discours.Les actes de langage (Austin, Quand dire, c'est faire, 1962 ; Searle). Dire n'est pas seulement décrire : « Je vous déclare mariés », « Je promets », « Je parie » accomplissent une action (performatif). Toute phrase comporte un acte locutoire (dire), illocutoire (ce qu'on fait en disant : ordonner, promettre) et perlocutoire (l'effet produit). La pragmatique ajoute les maximes conversationnelles de Grice (quantité, qualité, pertinence, manière) qui expliquent les sous-entendus.
Enjeux & débats
1) Le langage est-il inné ou acquis ? Chomsky soutient qu'un enfant ne pourrait apprendre une langue à partir des seules données qu'il entend (« pauvreté du stimulus ») sans une grammaire universelle innée. Les empiristes (Tomasello) répondent par l'apprentissage statistique et social ; les grands modèles de langage, qui apprennent une grammaire à partir de textes sans règles innées, ont été invoqués contre Chomsky, qui réplique qu'ils n'expliquent rien de l'esprit humain.2) La langue façonne-t-elle la pensée ? L'hypothèse Sapir-Whorf (années 1930) soutient que la langue détermine la vision du monde (les Inuits et leurs mots pour la neige, mythe exagéré). Sa version forte est réfutée (on peut penser ce que sa langue ne nomme pas), sa version faible confirmée (la langue oriente l'attention : les locuteurs de langues à genre grammatical attribuent des traits masculins ou féminins aux objets ; les langues qui distinguent bleu clair et bleu foncé, comme le russe, permettent une discrimination plus rapide de ces couleurs). Ce débat nourrit celui sur l'écriture inclusive.3) Le structuralisme, méthode ou idéologie ? Il a permis de traiter la culture comme un système de signes, mais ses critiques (Ricœur, les historiens) lui ont reproché d'évacuer le sujet, l'histoire et le sens : « l'homme est mort » (Foucault). Le poststructuralisme (Derrida, la déconstruction) a poussé la logique jusqu'à contester la stabilité même du sens.4) Décrire ou prescrire ? La linguistique affirme que toutes les variétés (créoles, argots, français populaire) sont des systèmes complets et que le « bon usage » est une norme sociale. Cette position heurte l'attachement français à la norme (Académie française, dictées) et le sentiment que la langue « se dégrade ». Le linguiste répond que la langue change, ce n'est ni un progrès ni une décadence.5) Le langage animal. Les abeilles (danse), les singes (Washoe, Koko), les perroquets communiquent, mais sans double articulation ni syntaxe récursive ; le langage humain semble unique par sa capacité à parler de l'absent, du possible et de lui-même.
Exemples
- Le Cours de linguistique générale (1916) : rédigé à partir des notes d'étudiants, texte fondateur dont Saussure n'a pas écrit une ligne.
- Le sanskrit et l'indo-européen : William Jones (1786) note la ressemblance entre sanskrit, grec et latin ; 3 milliards de locuteurs parlent aujourd'hui une langue indo-européenne (français, hindi, russe, anglais, persan).
- La loi de Grimm (1822) : le p indo-européen devient f en germanique : pater / father, piscis / fish.
- Le performatif : « La séance est ouverte », « Je te baptise » ; Austin et la philosophie du langage ordinaire.
- Le mythe des mots inuits pour la neige : repris de Boas et gonflé jusqu'à « 100 mots », exemple canonique d'exagération de Sapir-Whorf.
- Les langues du monde : environ 7 000, dont la moitié menacée de disparition d'ici 2100 ; une langue meurt tous les quinze jours.
- Lévi-Strauss et le mythe d'Œdipe analysé comme une phrase dont il faut trouver la structure (Anthropologie structurale, 1958).
Pièges & confusions
- Confondre langage, langue et parole. La distinction saussurienne est la première chose qu'un jury vérifiera.
- Confondre linguistique et grammaire scolaire. Le linguiste décrit toutes les variétés sans juger.
- Attribuer à Saussure le structuralisme des années 1960. Il en est la source, non l'auteur ; Lévi-Strauss et Barthes l'ont transposé.
- Réduire Chomsky à un militant politique. C'est d'abord le linguiste le plus cité du XXe siècle.
- Citer Sapir-Whorf sous sa forme forte. Seule la version faible est soutenue par les données.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Les mots nous trahissent-ils ? », « Peut-on penser sans langage ? », « La langue est-elle un instrument de pouvoir ? », « Faut-il défendre la langue française ? », « Parler est-ce agir ? ». La linguistique est aussi une clé pour les sujets sur la communication, la publicité, la propagande et l'intelligence artificielle.À l'oral, ayez les quatre couples saussuriens, les six fonctions de Jakobson, le performatif d'Austin et le débat Chomsky/empiristes. Reliez à l'actualité : les grands modèles de langage ont fait du vieux débat sur l'inné et l'acquis une question d'ingénierie. Pour un jury d'école de commerce, les fonctions du langage et les actes de langage sont directement applicables au marketing et à la négociation.Formule utile : « Dans la langue, il n'y a que des différences » (Saussure) pour montrer que le sens naît de l'opposition, non de la chose.
Sources
Questions d'oral
1Quelle différence entre langage, langue et parole selon Saussure ?2Que signifie l'arbitraire du signe ?3Qu'est-ce que la double articulation et pourquoi distingue-t-elle le langage humain ?4En quoi Chomsky a-t-il rompu avec le structuralisme ?5La langue détermine-t-elle la pensée ?
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