Sociolinguistique : accents, argots, variation et discrimination par la langue
Notion
8 min de lecture1966 – aujourd'huiOn ne parle jamais « le français » mais un français situé : par sa région, sa classe, son âge, son sexe, la situation. La sociolinguistique (Labov, 1966) a montré que ces variations sont régulières, que les jugements sur les accents et les « fautes » sont des jugements sociaux (Bourdieu), et que la langue est un marché où certains capitaux valent plus que d'autres. La glottophobie, discrimination par la langue, est reconnue par la loi française depuis 2016.
Définition
La sociolinguistique étudie la langue dans son usage social : comment elle varie selon les locuteurs et les situations, et ce que cette variation signifie. Notions clés :
- la variation : diatopique (selon le lieu : accents, régionalismes), diastratique (selon le groupe social : français populaire, langue des jeunes), diaphasique (selon la situation : registres familier, courant, soutenu), diachronique (selon l'époque) ;
- le sociolecte (variété d'un groupe social), l'idiolecte (variété d'un individu), le registre (niveau de langue adapté à la situation) ;
- l'argot : lexique d'un groupe (à l'origine des voleurs) qui sert à la fois à se cacher et à se reconnaître ; le verlan, l'argot des banlieues, le jargon professionnel ;
- la norme et l'insécurité linguistique : le sentiment de mal parler face à une norme dominante, qui pousse à l'hypercorrection ou au silence ;
- la glottophobie (Philippe Blanchet, 2016) : discrimination fondée sur la manière de parler (accent, langue), reconnue en France comme motif de discrimination par la loi du 27 novembre 2016 ;
- le marché linguistique (Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, 1982) : les manières de parler sont des capitaux inégalement valorisés, et la langue légitime est celle de la classe dominante.
Contexte
Les grammairiens ont toujours constaté la variation, pour la condamner : Vaugelas fonde le bon usage sur « la plus saine partie de la Cour ». La dialectologie du XIXe siècle (Jules Gilliéron et l'Atlas linguistique de la France, 1902-1910) cartographie les patois avant leur disparition. Mais la sociolinguistique comme science naît avec William Labov, qui en 1966 étudie la prononciation du r dans trois grands magasins de New York (Saks, Macy's, Klein's) : la fréquence du r suit la hiérarchie sociale des clientèles et augmente quand le vendeur se surveille ; la variation n'est pas du hasard mais un système stratifié. Labov montre ensuite que l'anglais vernaculaire afro-américain, que l'école tenait pour un anglais déficient, est une variété grammaticalement cohérente.En France, Pierre Bourdieu transpose cette approche dans une sociologie du pouvoir : la langue légitime est un capital, l'école consacre les héritiers, les dominés intériorisent leur illégitimité (« la timidité »). Françoise Gadet et Pierre Encrevé décrivent le français populaire et ordinaire ; l'argot est étudié depuis Vidocq et Hugo (Les Misérables contiennent une dissertation sur l'argot) jusqu'à Jean-Pierre Goudaillier (Comment tu tchatches !, 1997) sur le français des cités.Le XXIe siècle voit l'émergence de la lutte contre la discrimination linguistique : Philippe Blanchet forge « glottophobie » (2016), l'Assemblée nationale vote une loi contre la discrimination par l'accent (2020, non aboutie, mais l'accent figure dans les critères de discrimination du Code pénal depuis 2016 sous la forme de « la capacité à s'exprimer dans une langue autre que le français »). Les polémiques sur l'accent de Jean Castex (2020), sur les « vous » et les « tu », sur le langage des jeunes et sur les réseaux sociaux (où l'écrit devient oral) renouvellent les questions.
Mécanismes
La variable sociolinguistique. Un même sens peut se réaliser de plusieurs façons (prononcer ou non le ne de négation, le l de « il », le r final) ; la fréquence de chaque variante corrèle avec la classe, le sexe, l'âge et le degré d'attention. Labov en tire des lois : les femmes utilisent plus les formes prestigieuses (et sont pourtant souvent à la pointe du changement) ; les locuteurs de classe moyenne inférieure hypercorrigent ; les changements se propagent de manière régulière depuis les groupes intermédiaires.L'accommodation. Les locuteurs convergent vers leur interlocuteur pour créer la proximité ou divergent pour marquer la distance (Howard Giles). Le code-switching entre variétés ou langues est stratégique.L'argot et le verlan. Le verlan inverse les syllabes (femme > meuf, arabe > beur > rebeu, second verlan) ; le français des cités emprunte à l'arabe (kiffer, wesh), au romani (chourave), à l'anglais, aux langues africaines, avec des procédés de troncation (pèt pour pétard). Il fonctionne comme marqueur identitaire et se diffuse ensuite dans la langue commune par le rap et les médias (kiffer, meuf sont dans les dictionnaires).Le jugement social. Les études par « locuteur masqué » (faire évaluer la même personne lisant un texte avec deux accents) montrent que l'accent méridional, ch'ti ou de banlieue est jugé chaleureux mais moins compétent, l'accent parisien standard compétent mais froid. L'accent devient un obstacle à l'embauche, à la carrière médiatique et politique : les enquêtes montrent qu'un Français sur deux a déjà été moqué pour son accent. À l'écrit, l'orthographe joue le même rôle de filtre social (des CV écartés pour des fautes).
Enjeux & débats
1) Y a-t-il une « bonne » langue ? Le linguiste répond non : toutes les variétés sont des systèmes complets, et la norme n'est que la variété du groupe dominant, sanctifiée par l'école. Les défenseurs de la norme répondent que sans langue commune il n'y a ni communication ni égalité : c'est le français standard qui permet au fils d'ouvrier de devenir avocat. Bourdieu lui-même reconnaissait que la maîtrise de la langue légitime est un capital réel.2) L'école, émancipation ou reproduction ? L'école transmet la langue légitime (chance) mais sanctionne ceux qui ne l'ont pas héritée (reproduction) ; Bourdieu et Passeron (Les héritiers, 1964) ont montré que la « facilité » verbale des étudiants bourgeois est un héritage travesti en don. Le débat porte sur la pédagogie : faut-il corriger, valoriser le français des élèves, enseigner explicitement les registres ?3) La glottophobie, discrimination réelle ou victimisation ? La loi de 2016 en fait un motif ; les sceptiques craignent une inflation des discriminations et rappellent que l'accent s'atténue avec la mobilité. Les études sur l'embauche montrent pourtant des effets mesurables, comparables à ceux du nom ou de l'adresse.4) La langue des jeunes menace-t-elle le français ? Chaque génération a son argot et chaque génération précédente s'en inquiète ; le verlan a cinquante ans, l'argot des cités enrichit le lexique. Les linguistes distinguent la créativité lexicale (sans danger) de la maîtrise des registres (enjeu scolaire réel).5) Genre et langue. Les femmes parlent-elles autrement ? Robin Lakoff (1975) décrit un « langage féminin » hésitant ; Deborah Tannen y voit deux cultures ; Labov constate que les femmes mènent le changement. Le débat rejoint celui sur l'écriture inclusive et la féminisation des titres.
Exemples
- Labov et les grands magasins (1966) : « fourth floor » ; le r est prononcé par 62 % des employés de Saks, 51 % de Macy's, 20 % de Klein's.
- Le procès de l'anglais afro-américain (Ann Arbor, 1979) : un juge reconnaît que l'école doit tenir compte de la variété des élèves noirs ; polémique « ebonics » à Oakland (1996).
- Jean Castex (2020) : sa nomination à Matignon déclenche des moqueries sur son accent gersois et une prise de conscience de la glottophobie ; il aurait suivi une formation pour l'atténuer.
- Les CV et l'orthographe : une étude de 2015 montre qu'un CV avec fautes est écarté deux fois plus, à compétences égales.
- Le verlan dans le dictionnaire : meuf (Robert, 1988), kiffer (2001), rebeu, wesh (2009).
- Le rap comme laboratoire linguistique : de NTM à PNL, néologismes, emprunts, et diffusion de l'argot des cités dans la langue commune.
- La chanson « Ch'ti » et *Bienvenue chez les Ch'tis* (2008) : l'accent comme comédie et comme fierté régionale.
Pièges & confusions
- Confondre registre et niveau social. Un locuteur cultivé maîtrise tous les registres ; le familier n'est pas « inférieur », il est inadapté à certaines situations.
- Dire que l'argot est du « mauvais français ». C'est une variété avec ses règles ; le problème est l'usage dans une situation qui exige le standard.
- Opposer Bourdieu et l'école. Il ne prône pas l'abandon de la norme mais sa transmission explicite à tous.
- Prendre l'accent parisien pour « sans accent ». Tout le monde a un accent ; le standard est un accent dominant.
- Ignorer la dimension juridique. La discrimination linguistique est un délit en France depuis 2016.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « La langue est-elle un instrument de pouvoir ? », « L'école est-elle égalitaire ? », « Parle-t-on tous la même langue ? », « Faut-il respecter les normes ? », « Qu'est-ce qu'une discrimination ? ». La fiche est précieuse pour tout sujet sur les inégalités, l'identité, la jeunesse, la banlieue.À l'oral, ayez Labov et ses grands magasins, Bourdieu et le marché linguistique, les quatre types de variation, le cas Castex et la loi de 2016. Distinguez toujours description (toutes les variétés se valent) et pédagogie (il faut donner à tous le standard) : c'est la position nuancée qu'un jury attend. Sachez citer trois mots de verlan passés dans le dictionnaire pour montrer que la langue absorbe.Angle personnel : votre propre accent, régional ou non, est un excellent point de départ ; parler de la manière dont on vous a jugé ou dont vous jugez montre une conscience sociolinguistique rare.
Sources
Questions d'oral
1Que montre l'expérience de Labov dans les grands magasins de New York ?2Que signifie « marché linguistique » chez Bourdieu ?3Y a-t-il une bonne façon de parler français ?4Qu'est-ce que la glottophobie et comment la loi française la traite-t-elle ?5L'argot des jeunes appauvrit-il la langue ?
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