Histoire de la langue française : du latin populaire au français mondial
Événement
8 min de lecture842 – aujourd'huiLe français est du latin parlé par des Gaulois et déformé par des Francs, fixé par des rois (Villers-Cotterêts, 1539), des grammairiens (Vaugelas) et une Académie (1635), imposé aux provinces par la République et l'école, et parlé aujourd'hui par plus de 320 millions de personnes, surtout en Afrique. Son histoire est celle d'un pouvoir politique qui a fait d'un dialecte une langue nationale puis mondiale.
Définition
Le français est une langue romane, c'est-à-dire issue du latin, comme l'italien, l'espagnol, le portugais, le roumain, le catalan et l'occitan. Plus précisément, il descend du latin vulgaire (le latin parlé, non celui de Cicéron) importé en Gaule après la conquête de César (52 avant notre ère), avec un substrat gaulois (quelques dizaines de mots : chêne, charrue, mouton) et un superstrat germanique dû aux Francs (guerre, garder, les couleurs blanc, bleu, brun, les prénoms).On distingue les périodes suivantes :
- l'ancien français (IXe-XIIIe siècle), langue à déclinaisons (deux cas), très différente selon les régions (dialectes d'oïl au nord, d'oc au sud) ;
- le moyen français (XIVe-XVe siècle), langue de Villon et de la chancellerie royale ;
- le français classique (XVIIe-XVIIIe siècle), fixé par les grammairiens, langue de Racine et de Voltaire, langue diplomatique de l'Europe ;
- le français moderne (XIXe siècle à nos jours), devenu langue de tous les Français par l'école, puis langue internationale.
Contexte
Le premier texte en langue romane est le serment prononcé à Strasbourg en 842 par les petits-fils de Charlemagne : Louis le Germanique jure en « roman » pour être compris des soldats de son frère Charles. Suivent la Séquence de sainte Eulalie (vers 880) et La Chanson de Roland (vers 1100). Au Moyen Âge, la France est plurilingue : le francien (dialecte d'Île-de-France) n'est qu'un dialecte d'oïl parmi d'autres (picard, normand, champenois), face à l'occitan des troubadours au sud ; c'est le prestige de la cour capétienne et de Paris qui l'impose progressivement.L'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539, François Ier) impose le français à la place du latin dans les actes de justice et d'administration : la langue devient affaire d'État. Au XVIe siècle, la Pléiade (Du Bellay, Défense et illustration de la langue française, 1549) veut hisser le français au niveau du latin et du grec ; Rabelais et Montaigne l'enrichissent. Le XVIIe siècle fixe la langue : Malherbe épure, Vaugelas (Remarques sur la langue française, 1647) codifie le « bon usage » de la cour, Richelieu fonde l'Académie française (1635) pour en faire « une langue pure, éloquente », le premier dictionnaire de l'Académie paraît en 1694. Au XVIIIe siècle, le français est la langue des cours européennes et de la diplomatie (traité de Rastatt, 1714) ; Rivarol proclame en 1784 son « universalité » : « Ce qui n'est pas clair n'est pas français. »Mais à la Révolution, l'abbé Grégoire constate (1794) que sur 28 millions de Français, seuls 3 millions parlent correctement le français ; six millions l'ignorent totalement. Son rapport « sur la nécessité d'anéantir les patois » fait de l'unité linguistique une exigence républicaine. Le XIXe siècle l'accomplit : conscription, chemin de fer, et surtout l'école de Jules Ferry (1881-1882), où le patois est interdit et parfois puni (le « symbole », objet de honte passé d'élève en élève). En 1914-1918, les tranchées achèvent le brassage. Le XXe siècle voit le français reculer comme langue internationale face à l'anglais, mais s'étendre en Afrique par la colonisation puis l'école : la loi Toubon (1994) protège son usage en France, l'article 2 de la Constitution (1992) en fait « la langue de la République », et l'OIF prévoit 700 millions de locuteurs en 2050, dont 85 % en Afrique.
Mécanismes
Comment le latin est devenu le français. Par une érosion phonétique intense : les consonnes intervocaliques tombent (vita > vie), les voyelles s'altèrent (causa > chose), la déclinaison disparaît (remplacée par l'ordre des mots et les prépositions), l'article et les pronoms sujets obligatoires apparaissent. Le français est la langue romane qui s'est le plus éloignée du latin, sans doute en raison du contact germanique.Les couches du vocabulaire. Un même mot latin a souvent donné deux mots français : le mot populaire, usé par l'oral (hospitalem > hôtel, fragilem > frêle), et le mot savant, réemprunté par les clercs (hôpital, fragile) : ce sont les doublets. Le français a ensuite emprunté à l'italien (Renaissance : balcon, banque, soldat), à l'arabe via l'espagnol (algèbre, chiffre, sucre), puis massivement à l'anglais depuis le XVIIIe siècle (budget, club, week-end), l'anglais ayant lui-même emprunté au français la moitié de son vocabulaire après 1066 (Guillaume le Conquérant).L'orthographe. Elle s'est figée au XVIIe siècle sur une base étymologique (le g de doigt, le p de sept) parfois fautive (poids rattaché à tort à pondus), ce qui explique son écart avec la prononciation et sa difficulté. Les réformes (1740, 1835, 1990) sont modestes ; celle de 1990 (ognon, nénufar, suppression de certains accents circonflexes) reste facultative et contestée.La norme et ses gardiens. L'Académie française (40 « immortels », dictionnaire en cours depuis 1935 pour la 9e édition) n'a aucun pouvoir juridique ; la norme réelle est produite par l'école, les dictionnaires (Larousse, Robert), les médias et la Commission d'enrichissement de la langue (qui propose courriel, mot-dièse, infox).
Enjeux & débats
1) Le français se dégrade-t-il ? La plainte est aussi ancienne que la langue (déjà chez Vaugelas). Les linguistes rappellent que le changement est la vie des langues et que le « niveau qui baisse » est un mythe contredit par les études sur l'orthographe (baisse réelle des performances en dictée depuis 1987, mais liée à la démocratisation et au temps consacré). Les puristes répondent que la langue est un patrimoine et un outil d'égalité : mal la maîtriser, c'est être exclu.2) L'anglais, menace ou enrichissement ? Le franglais est dénoncé depuis Étiemble (Parlez-vous franglais ?, 1964) ; la loi Toubon impose le français dans la publicité, les contrats de travail et les colloques financés par l'État, avec des résultats limités. Les linguistes notent que l'emprunt est un mécanisme normal (l'anglais est à moitié français) et que la menace réelle est l'abandon du français comme langue de la science et des affaires.3) La langue de la République contre les langues régionales. La France a signé (1999) mais jamais ratifié la Charte européenne des langues régionales, jugée contraire à l'article 2 de la Constitution ; la loi Molac (2021) sur l'enseignement immersif a été partiellement censurée. Le breton, l'occitan, le basque, l'alsacien, le corse et les créoles sont menacés ; le jacobinisme linguistique, facteur d'unité nationale, est aussi accusé d'avoir détruit un patrimoine.4) L'écriture inclusive. Point médian (les étudiant·e·s), accord de proximité, féminisation des noms de métiers (acceptée par l'Académie en 2019 après des décennies de refus) : le débat oppose ceux qui veulent que la langue reflète l'égalité et ceux qui y voient une atteinte à la lisibilité et à la neutralité du masculin générique (circulaire de 2017 interdisant le point médian dans les textes officiels, loi de 2021 pour les documents administratifs). La règle « le masculin l'emporte » date du XVIIe siècle et fut justifiée par la supériorité du sexe masculin (Bouhours, Beauzée).5) Le français, langue africaine ? L'avenir démographique du français est en Afrique (Kinshasa est la première ville francophone du monde), mais l'anglais y progresse (le Rwanda, le Gabon, le Togo ont rejoint le Commonwealth), et le sentiment antifrançais au Sahel fragilise la Francophonie institutionnelle. Le français mondial est de plus en plus pluricentrique : le français québécois, belge, africain ont leurs normes.
Exemples
- Les Serments de Strasbourg (842) : premier texte en français, prononcé pour des raisons politiques par un roi germanique.
- Villers-Cotterêts (1539) : article 111 imposant le « langage maternel françois » dans les actes ; la ville abrite depuis 2023 la Cité internationale de la langue française.
- L'Académie française (1635) : dictionnaire de 1694 ; première femme élue en 1980 (Marguerite Yourcenar).
- Le rapport Grégoire (1794) : sur 28 millions de Français, 3 millions parlent le français « purement ».
- Jules Ferry (1881-1882) : école gratuite, laïque et obligatoire, en français uniquement.
- La loi Toubon (1994) : surnommée « loi Allgood » par ses détracteurs ; sanctions rares mais symboliques.
- Les chiffres de l'OIF (2022) : 321 millions de francophones, 5e langue la plus parlée, 2e langue apprise au monde, 4e sur Internet.
- Doublets : chaîne / catena, naïf / natif, écouter / ausculter, raide / rigide.
Pièges & confusions
- Croire que le français vient du gaulois. Il vient du latin ; le gaulois n'a laissé qu'une centaine de mots.
- Confondre francien et ancien français. Le francien est un dialecte d'oïl parmi d'autres, devenu la base du français par le prestige politique.
- Dater l'unité linguistique de Villers-Cotterêts. L'ordonnance concerne l'administration ; le peuple parle encore patois trois siècles plus tard.
- Présenter l'Académie comme législateur. Elle n'a aucun pouvoir contraignant.
- Confondre francophonie et Francophonie. Locuteurs contre organisation internationale.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il défendre la langue française ? », « La langue est-elle un instrument de pouvoir ? », « Qu'est-ce qu'être français ? », « La mondialisation menace-t-elle les cultures ? », « L'école doit-elle transmettre une norme ? ». Cette fiche est aussi précieuse pour tout sujet sur la nation, l'unité, la colonisation et l'Afrique.À l'oral, ayez cinq dates (842, 1539, 1635, 1794, 1882), trois noms (Vaugelas, Grégoire, Ferry), trois chiffres (321 millions, 29 pays, 85 % en Afrique en 2050) et deux débats (anglicismes, écriture inclusive). Montrez que le français est une construction politique autant que linguistique : c'est la thèse que le jury attend. Terminez sur l'Afrique et le français pluricentrique pour ouvrir.Angle d'attaque conseillé : partir de la Cité de Villers-Cotterêts (2023), projet présidentiel, pour montrer que la langue reste une affaire d'État cinq siècles après l'ordonnance.
Sources
Questions d'oral
1Pourquoi le français est-il la langue romane la plus éloignée du latin ?2Que dit l'ordonnance de Villers-Cotterêts et qu'est-ce qu'elle ne dit pas ?3Comment la République a-t-elle imposé le français aux Français ?4L'Académie française a-t-elle un pouvoir sur la langue ?5Le français se dégrade-t-il ?
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