Nelson Mandela (1918-2013) : de la lutte armée à la réconciliation
Biographie
8 min de lecture1918-2013Avocat noir dans l'Afrique du Sud de l'apartheid, fondateur de la branche armée de l'ANC, condamné à perpétuité en 1964, prisonnier pendant 27 ans (Robben Island), libéré le 11 février 1990, négociateur de la transition, prix Nobel de la paix (1993 avec De Klerk), premier président élu de l'Afrique du Sud démocratique (1994-1999), inventeur avec Tutu de la Commission vérité et réconciliation : Mandela est la figure mondiale du pardon et de la réconciliation. Son parcours (la violence choisie, le pouvoir quitté) et l'Afrique du Sud d'aujourd'hui (inégalités, corruption) invitent à dépasser l'icône.
Définition
Nelson Rolihlahla Mandela (Mvezo, Transkei, 18 juillet 1918 – Johannesburg, 5 décembre 2013), surnommé Madiba (son nom de clan), est un avocat, militant anti-apartheid et homme d'État sud-africain. Repères : fils d'un chef xhosa, élevé à la cour du régent thembu, universités de Fort Hare et du Witwatersrand, premier cabinet d'avocats noirs (avec Oliver Tambo, 1952), ANC (African National Congress, 1944, la Ligue de la jeunesse), la campagne de défiance (1952), la Charte de la liberté (1955), le procès de trahison (1956-1961, acquitté), Sharpeville (21 mars 1960 : 69 morts, l'ANC interdite), la fondation d'Umkhonto we Sizwe (« la lance de la nation », 1961 : sabotages, formation en Algérie et en Éthiopie), arrestation (5 août 1962), procès de Rivonia (1963-1964 : « un idéal pour lequel je suis prêt à mourir »), perpétuité (12 juin 1964), Robben Island (1964-1982 : la carrière de chaux, le matricule 466/64), Pollsmoor (1982-1988), Victor Verster (1988-1990), refus de la libération conditionnelle (1985 : « seuls les hommes libres négocient »), négociations secrètes (1988-1989), libération le 11 février 1990 (De Klerk légalise l'ANC le 2 février), les négociations (CODESA 1991-1993, les violences de l'Inkatha, l'assassinat de Chris Hani 1993), Nobel de la paix 1993 (avec De Klerk), élection du 27 avril 1994 (l'ANC 62 %), président (10 mai 1994 – 14 juin 1999), la Constitution de 1996, la Commission vérité et réconciliation (1996-1998, Desmond Tutu : amnistie contre aveu), la Coupe du monde de rugby (1995, le maillot des Springboks), un seul mandat, retrait, la lutte contre le sida (son fils Makgatho en meurt en 2005), la Fondation, la mort le 5 décembre 2013 (les funérailles réunissant 90 chefs d'État). Épouses : Evelyn Mase, Winnie Madikizela (1958-1996 : la militante, puis les violences du Mandela United Football Club, le divorce), Graça Machel (1998).L'apartheid (« séparation » en afrikaans) : régime de ségrégation institutionnalisé par le Parti national (1948-1991) : classification raciale (1950), zones résidentielles, laissez-passer, mariages interdits, bantoustans, éducation séparée ; condamné par l'ONU (1962, « crime contre l'humanité » 1973), sanctions, boycott sportif, désinvestissement (années 1980).
Contexte
La lutte (1944-1962). Formé au nationalisme africain et au gandhisme (l'ANC est non violente depuis 1912), Mandela radicalise la Ligue de la jeunesse, mène la campagne de défiance, devient avocat des pauvres ; après Sharpeville et l'interdiction, il conclut que « la non-violence est une tactique, pas un principe » et crée MK (16 décembre 1961 : sabotages sans victimes) ; le « mouron noir » (Black Pimpernel) voyage en Afrique et à Londres, est arrêté sur dénonciation (CIA ?) en 1962.Rivonia et la prison (1963-1990). La ferme de Rivonia (juillet 1963) livre les documents ; le procès de dix accusés ; le discours du 20 avril 1964 (quatre heures : « J'ai chéri l'idéal d'une société libre et démocratique… c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir ») ; la perpétuité plutôt que la pendaison grâce à la pression internationale ; Robben Island : la cellule de 2 mètres sur 2, la chaux qui abîme les yeux, l'« université » des prisonniers, les études par correspondance, le jardin ; la lettre de sa mère, la mort de son fils Thembi (1969) sans autorisation d'enterrement ; les campagnes « Free Mandela » (le concert de Wembley 1988, la chanson de Jerry Dammers 1984), les sanctions, la crise du régime (l'état d'urgence 1985, la township de Soweto depuis 1976), les négociations avec Botha puis De Klerk (le thé de 1989).La transition (1990-1994). Le discours de libération au Cap (« Je me tiens devant vous non comme un prophète mais comme un humble serviteur du peuple »), la suspension de la lutte armée (1990), les négociations chaotiques (la violence Zoulou-ANC : 14 000 morts, les manipulations de la police), la rupture puis la reprise (1992), l'assassinat de Hani (avril 1993 : Mandela calme le pays à la télévision), la Constitution intérimaire, les élections d'avril 1994 (files d'attente de plusieurs kilomètres, 20 millions de votants), l'investiture (10 mai 1994 : « plus jamais cette belle terre ne connaîtra l'oppression »).Le président et l'icône (1994-2013). Gouvernement d'unité nationale (De Klerk vice-président), la réconciliation par les gestes (le rugby 1995, le déjeuner avec la veuve de Verwoerd, le maintien des fonctionnaires blancs), la Commission vérité (22 000 témoignages, 7 000 demandes d'amnistie, 850 accordées), la Constitution (1996, l'une des plus libérales : droits sociaux, mariage homosexuel dès 2006), le programme de reconstruction (RDP : logements, eau, électricité), puis le choix libéral (GEAR 1996), le sida (le déni de Mbeki, 330 000 morts), le départ après un mandat (1999 : « je veux un pays qui n'ait pas besoin de moi ») ; l'icône mondiale (les Elders 2007, le Mandela Day le 18 juillet, le film Invictus), les critiques sud-africaines (les inégalités, la « nation arc-en-ciel » inachevée), la mort, la fin d'une ère ; l'ANC depuis (Zuma et la corruption, Ramaphosa, la perte de la majorité absolue en 2024, la coalition avec l'Alliance démocratique).
Mécanismes
Ce qui fait Mandela. La dignité (le procès, la prison : il exige d'être traité en égal), la patience (27 ans), la stratégie (négocier de position de force, apprendre l'afrikaans pour comprendre l'adversaire, lire les Boers), le pardon comme politique (« le ressentiment, c'est comme boire du poison en espérant que cela tue vos ennemis »), la mise en scène (le maillot, les gestes), le refus du pouvoir à vie (un mandat, contre le modèle africain des présidents à vie) ; les biographes (Sampson, Lodge) montrent un politique redoutable derrière le saint.La réconciliation comme méthode. La Commission vérité (Tutu) : dire la vérité (les crimes des deux camps, y compris ceux de l'ANC et de Winnie) contre l'amnistie, non la justice pénale (Nuremberg) ni l'oubli (l'Espagne) ; critiquée (l'impunité des criminels de l'apartheid, l'absence de réparations, la « vérité sans justice ») et imitée (une quarantaine de commissions dans le monde : Chili, Rwanda gacaca, Tunisie, Colombie).L'Afrique du Sud d'après. Une démocratie stable (alternance impossible jusqu'en 2024 mais élections libres, presse, justice : la Cour constitutionnelle a fait tomber Zuma) et une société inégale (le Gini le plus élevé du monde : 0,63 ; le chômage à 33 %, 60 % des jeunes ; les Noirs 80 % de la population, 10 % de la richesse ; la terre à 70 % blanche ; les coupures d'électricité, la criminalité : 27 000 homicides par an) ; la « nation arc-en-ciel » est un idéal, pas un bilan ; la jeunesse (les EFF de Malema, les « Born Free ») conteste l'héritage de compromis.L'icône et ses usages. Statue à Londres, place à Paris, journée mondiale, ballon d'or de la paix ; utilisé par tous (Obama, Trump, Macron, le BJP, les BRICS) ; les Sud-Africains rappellent l'homme politique (l'ANC, le marxisme des années 1950, MK, le soutien à Castro, à Kadhafi, à Arafat : « nous n'oublions pas nos amis ») que l'Occident a lissé ; l'affaire de la CIJ (Afrique du Sud contre Israël, 2023) s'inscrit dans cette tradition.
Enjeux & débats
1) Mandela était-il un terroriste ? Il a fondé une organisation armée (des sabotages, puis des attentats de MK après son incarcération : Church Street, 1983, 19 morts) ; inscrit sur la liste terroriste américaine jusqu'en 2008 ; Thatcher parlait de « terroristes » ; il a assumé (Rivonia : la violence après l'échec de la non-violence) et refusé de la renoncer en échange de sa liberté (1985) ; le débat pose la question de la légitimité de la violence contre un régime injuste (Camus, Fanon, Arendt).2) La réconciliation a-t-elle sacrifié la justice ? L'amnistie a évité la guerre civile et permis la transition ; elle a laissé impunis les tortionnaires (peu de poursuites après la Commission) et sans réparation les victimes ; les Noirs pauvres ont eu la vérité, pas la terre ni l'argent ; le débat oppose la paix (Mandela, Tutu) à la justice (les familles, les jeunes radicaux) ; le modèle reste la référence des transitions.3) Mandela a-t-il trahi la révolution économique ? La Charte de la liberté (1955) promettait la nationalisation des mines et des banques ; le président a choisi l'orthodoxie (GEAR, 1996) sous pression des marchés et du FMI ; les inégalités n'ont pas bougé ; les critiques (Naomi Klein, Malema) parlent de « transition négociée avec le capital » ; les défenseurs rappellent le contexte (la chute du bloc soviétique, la fuite des capitaux) et les 3 millions de logements construits.4) Winnie Mandela : héroïne ou criminelle ? « Mère de la nation » pendant la prison, torturée, bannie ; puis le Football Club, la mort de Stompie Moeketsi (14 ans, 1989), la condamnation (1991), la Commission vérité qui la juge « politiquement et moralement responsable » ; le divorce (1996) ; sa mort (2018) a divisé ; la question de ce que la lutte fait aux personnes.5) L'icône mondiale a-t-elle un sens hors d'Afrique du Sud ? La récupération universelle (chacun revendique Mandela) vide la figure de son contenu (l'anticolonialisme, le socialisme, la solidarité avec la Palestine) ; les Sud-Africains (Achille Mbembe) y voient une « sanctification » occidentale qui neutralise ; à l'inverse, l'exemple (le pardon, le mandat unique) inspire réellement (le Rwanda, la Colombie, l'Irlande du Nord).
Exemples
- Rivonia (20 avril 1964) : « J'ai lutté contre la domination blanche et j'ai lutté contre la domination noire… c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir » ; le procureur demande la pendaison ; perpétuité.
- Robben Island : matricule 466/64 ; la cellule de 2 mètres sur 2 ; la carrière de chaux (13 ans) ; le jardin ; les lunettes de soleil refusées ; la lecture de Shakespeare (Jules César : « les lâches meurent plusieurs fois »).
- « Free Nelson Mandela » (1984) : la chanson des Special AKA ; le concert de Wembley (11 juin 1988, 600 millions de téléspectateurs) ; les affiches sur toutes les universités.
- 11 février 1990 : il sort de Victor Verster à 16 h 14, la main de Winnie, le poing levé ; 100 000 personnes au Cap ; le monde regarde en direct.
- Coupe du monde de rugby (24 juin 1995) : Mandela remet le trophée à François Pienaar en portant le maillot numéro 6 des Springboks, symbole afrikaner ; « Nelson ! Nelson ! » scandé par 60 000 Blancs ; Invictus (Eastwood, 2009).
- Le déjeuner avec Betsie Verwoerd (1995) : à Orania, l'enclave afrikaner, chez la veuve de l'architecte de l'apartheid ; le pardon comme geste.
- Un seul mandat (1999) : « Je veux que le pays n'ait besoin de personne, pas même de moi » ; il refuse la statue de son vivant (finalement érigée).
- 5 décembre 2013 : Zuma annonce la mort ; dix jours de deuil ; 90 chefs d'État à Soweto ; l'interprète en langue des signes imposteur ; enterrement à Qunu.
Pièges & confusions
- Faire de Mandela un gandhien. Il a rompu avec la non-violence en 1961 et l'a assumé.
- Confondre Robben Island et 27 ans. Robben Island 18 ans (1964-1982), puis Pollsmoor et Victor Verster.
- Croire que l'apartheid a fini en 1990. Libération 1990, abolition des lois 1991, élections 1994.
- Oublier De Klerk et le Nobel partagé. La transition est à deux ; De Klerk (mort en 2021) est une figure controversée.
- Ignorer l'Afrique du Sud actuelle. Inégalités, ANC en recul (2024) : le bilan attendu.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Faut-il pardonner ? », « La violence est-elle légitime ? », « Peut-on réconcilier une nation ? », « Le pouvoir corrompt-il ? », « La justice ou la paix ? », « Les héros existent-ils ? ». Figure mondiale, à croiser avec Gandhi et King (non-violence), la justice internationale (commissions vérité), l'Afrique.À l'oral, tenez les dates (1918, 1944, 1960, 1961, 1964, 1990, 1993, 1994, 1999, 2013), l'apartheid, la trajectoire (non-violence, MK, prison, négociation, réconciliation), la Commission vérité, le mandat unique, les citations (Rivonia, le poison), et les débats (violence, justice, économie, Winnie, icône) ; sachez le bilan de l'Afrique du Sud (Gini 0,63, chômage 33 %, ANC 2024). Le maillot des Springboks est l'image.Angle d'attaque conseillé : partir de 1961 (Mandela fonde une organisation armée) et de 1995 (Mandela en maillot des Springboks) : le même homme, la violence puis le pardon, et la question de savoir si l'une était la condition de l'autre.
Sources
Questions d'oral
1Qu'était l'apartheid et comment Mandela l'a-t-il combattu ?2Pourquoi Mandela a-t-il choisi la lutte armée en 1961 ?3Que dit le discours de Rivonia ?4Comment s'est déroulée la transition de 1990 à 1994 ?5Qu'est-ce que la Commission vérité et réconciliation et que lui reproche-t-on ?
+ 2 autres questions
Continuez votre exploration
Fiches du même thème
- Trump, Poutine, Xi Jinping : les hommes forts du XXIe siècle8 min
- Le grand homme et la grande femme : héros, mémoire, Panthéon et usage des figures8 min
- Charles de Gaulle (1890-1970) : l'homme du 18 Juin et le fondateur de la Ve République8 min
- Simone Veil (1927-2017) : Auschwitz, la loi sur l'IVG, l'Europe et le Panthéon8 min
