Qu'est-ce que la médecine ? D'Hippocrate à la médecine fondée sur les preuves
La médecine est à la fois la plus ancienne des sciences appliquées et l'une des plus récentes : pendant vingt-quatre siècles, d'Hippocrate (Ve siècle av. J.-C.) à la fin du XIXe siècle, elle a soigné sans presque jamais guérir, faute de connaître les causes des maladies ; en un siècle et demi, la méthode expérimentale (Claude Bernard, 1865), la théorie microbienne (Pasteur, Koch, années 1870-1880), l'asepsie, l'anesthésie, les vaccins, les antibiotiques (1941), l'imagerie et la génétique ont fait passer l'espérance de vie de 40 à plus de 80 ans dans les pays riches. La médecine contemporaine se définit par la médecine fondée sur les preuves (evidence-based medicine, 1992) : ne prescrire que ce dont l'efficacité est démontrée par des essais cliniques randomisés.
Mais la médecine n'est pas seulement une science : c'est un art (Hippocrate : « la vie est courte, l'art est long »), une relation (le colloque singulier entre le médecin et le malade), une institution (l'hôpital, la Sécurité sociale, l'Ordre des médecins), une éthique (le serment d'Hippocrate, « d'abord ne pas nuire », le consentement) et un pouvoir (Foucault : le regard médical, la médicalisation de la société). Elle est traversée par des tensions : soigner ou guérir, le corps ou la personne, la norme et le pathologique (Canguilhem), la science et l'humain.Cette fiche fondatrice donne les définitions, les grandes étapes et les débats qui structurent le thème ; les fiches suivantes détaillent les révolutions médicales, les épidémies, le système de santé, la bioéthique, la santé publique, le médicament, la fin de vie, les technologies et la santé globale.Définition
Contexte
Mécanismes
- Le diagnostic : de l'interrogatoire et de l'examen clinique aux examens complémentaires (biologie, imagerie) ; le raisonnement médical est probabiliste (prévalence, sensibilité, spécificité des tests) ; le surdiagnostic (cancers de la prostate, de la thyroïde) est un effet pervers du dépistage.
- La preuve : l'essai clinique randomisé (tirage au sort entre traitement et placebo, en double aveugle) neutralise les biais et l'effet placebo ; la méta-analyse agrège les essais ; la médecine fondée sur les preuves hiérarchise les recommandations ; les limites sont les populations exclues des essais (femmes, enfants, vieillards) et les conflits d'intérêts.
- L'effet placebo : l'amélioration due à l'attente et à la relation, pouvant atteindre 30 % dans la douleur ou la dépression ; il prouve que la relation soigne et complique l'évaluation des traitements.
- La prévention : primaire (éviter la maladie : vaccins, hygiène, tabac), secondaire (dépister tôt), tertiaire (limiter les séquelles) ; la santé d'une population dépend plus des conditions de vie (alimentation, logement, revenu, éducation) que de la médecine (McKeown : la tuberculose reculait avant le BCG et les antibiotiques).
- La relation de soin : du paternalisme (le médecin décide) à l'autonomie (le patient consent, loi de 2002) et à la décision partagée ; l'écoute, l'annonce, la confiance ; la médecine narrative ; l'épuisement des soignants (burn-out) et la crise de l'hôpital pèsent sur cette relation.
- La médicalisation et ses limites : la médecine étend son domaine (ménopause, hyperactivité, timidité, vieillissement) et crée des attentes infinies ; la question de ce qu'elle doit ou non prendre en charge est éthique et politique, non seulement scientifique.
Enjeux & débats
Exemples
- Le serment d'Hippocrate : texte du IVe siècle av. J.-C. prononcé encore aujourd'hui (dans une version modernisée) par les médecins français ; principes : ne pas nuire, secret médical, refus de l'euthanasie et de l'avortement (dans la version antique), respect du maître ; fondement de l'éthique médicale.
- Semmelweis (1847) : à Vienne, il constate que les femmes accouchées par des médecins sortant de la salle d'autopsie meurent trois fois plus que celles accouchées par des sages-femmes ; il impose le lavage des mains au chlore et fait chuter la mortalité ; rejeté par ses pairs, il meurt à l'asile ; symbole de la résistance de la médecine aux preuves.
- Claude Bernard (1865) : l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale fonde la physiologie sur l'expérimentation, le déterminisme et le doute méthodique ; le milieu intérieur ; texte au programme de philosophie pendant un siècle.
- Naissance de la clinique (1963) : Foucault montre comment, à la fin du XVIIIe siècle, le « regard médical » se forme à l'hôpital, où le malade devient un cas observé et le cadavre la vérité de la maladie ; la médecine y gagne sa scientificité et son pouvoir.
- Le premier essai randomisé (1948) : le Medical Research Council britannique teste la streptomycine contre la tuberculose en tirant au sort les patients ; naissance de la méthodologie moderne ; Archie Cochrane (1972) en fera le fondement de la médecine fondée sur les preuves.
- Les associations de malades du sida (1980-1990) : Act Up, Aides ; les patients exigent l'accès aux essais, l'accélération des autorisations et la parole dans les instances ; naissance de la « démocratie sanitaire » consacrée par la loi Kouchner (2002).
- La loi Kouchner (4 mars 2002) : droits des malades : consentement libre et éclairé, accès direct au dossier médical, personne de confiance, indemnisation de l'aléa thérapeutique ; elle clôt l'ère du paternalisme médical.
Pièges & confusions
- Confondre santé et médecine : la santé d'une population dépend d'abord des conditions de vie (eau, alimentation, logement, revenu) ; la médecine n'explique qu'une part des gains d'espérance de vie.
- Croire que la médecine a toujours guéri : jusqu'au XIXe siècle, elle guérissait rarement ; l'efficacité thérapeutique est récente (antibiotiques, 1941).
- Assimiler médecine fondée sur les preuves et médecine déshumanisée : ses fondateurs incluent l'expérience du clinicien et les préférences du patient dans la définition.
- Prendre la définition de l'OMS pour une évidence : le « complet bien-être » est critiqué comme irréalisable et médicalisant toute la vie.
- Oublier Canguilhem et Foucault : ce sont les deux auteurs attendus sur ce thème en dissertation ; ne pas les confondre (le normal et le pathologique / le pouvoir médical).
Usage concours / oral
Sources
Questions d'oral
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