Simone Veil (1927-2017) : Auschwitz, la loi sur l'IVG, l'Europe et le Panthéon
Biographie
8 min de lecture1927-2017Déportée à 16 ans à Auschwitz, magistrate, ministre de la Santé qui fait voter la loi sur l'interruption volontaire de grossesse (1975) face à une Assemblée hostile, première présidente du Parlement européen élu (1979), ministre d'État, membre du Conseil constitutionnel, académicienne, panthéonisée en 2018 : Simone Veil incarne la mémoire de la Shoah, l'émancipation des femmes et l'Europe. Personnalité préférée des Français, elle est la figure consensuelle par excellence, ce qui invite à la connaître précisément plutôt qu'à la vénérer.
Définition
Simone Veil, née Jacob (Nice, 13 juillet 1927 – Paris, 30 juin 2017), est une magistrate, femme politique française et rescapée de la Shoah. Repères : famille juive laïque et républicaine (le père André Jacob, architecte), bac passé le 29 mars 1944, arrêtée le lendemain à Nice, Drancy, déportée le 13 avril 1944 à Auschwitz-Birkenau (matricule 78651) avec sa mère Yvonne et sa sœur Madeleine, Bobrek, la marche de la mort, Bergen-Belsen (la mère meurt du typhus en mars 1945 ; le père et le frère Jean déportés en Lituanie, disparus) ; libérée le 15 avril 1945 ; Sciences Po, mariage avec Antoine Veil (1946), trois fils ; magistrate (1956 : administration pénitentiaire, elle améliore le sort des détenues, obtient le transfert des prisonnières algériennes ; affaires civiles ; l'adoption ; 1970 : première femme secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature) ; ministre de la Santé de Chirac sous Giscard (1974-1979) : remboursement de la contraception (1974), loi du 17 janvier 1975 dépénalisant l'IVG (débat des 26-29 novembre 1974, adoptée 284 voix contre 189 grâce à la gauche, contre la majorité de la droite), réforme hospitalière, loi sur les handicapés (1975) ; présidente du Parlement européen (17 juillet 1979 – 1982), première présidente du Parlement élu au suffrage universel ; députée européenne (1979-1993), ministre d'État, ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville de Balladur (1993-1995), membre du Conseil constitutionnel (1998-2007), présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah (2001-2007), Académie française (2008, fauteuil de Racine ; son épée porte le matricule, la devise de la République et celle de l'Europe), Une vie (2007, un million d'exemplaires), Grand-croix de la Légion d'honneur (2012) ; obsèques nationales aux Invalides (5 juillet 2017), Panthéon le 1er juillet 2018 avec Antoine Veil.Positions : le centre-droit libéral (UDF), l'Europe, la mémoire, la défense des femmes (le divorce, l'autorité parentale), une réserve constante sur son histoire (elle parle tard d'Auschwitz).
Contexte
La déportation (1944-1945). L'arrestation à 16 ans par la Gestapo à Nice ; à Birkenau, elle ment sur son âge (18 ans) pour éviter la sélection ; le camp de travail de Bobrek, la « kapo » qui la protège ; la marche de la mort de janvier 1945 (70 km à pied), Bergen-Belsen, la mort de sa mère ; le retour (le lycée Racine, l'hôtel Lutetia, l'indifférence : « personne ne voulait entendre ») ; elle en gardera un attachement à la mémoire (contre l'oubli des années 1950) et une tendresse pour l'Allemagne réconciliée.La loi Veil (1974-1975). 300 000 avortements clandestins par an, le procès de Bobigny (1972, Gisèle Halimi), le manifeste des 343 (1971) ; Giscard promet ; Veil, deuxième femme ministre de plein exercice, défend le texte pendant 25 heures devant 481 députés dont 9 femmes ; les attaques (Jean Foyer : « les abattoirs » ; René Feït diffusant des battements de cœur ; les comparaisons avec les fours crématoires), les lettres d'insultes, les croix gammées sur sa porte ; « Je le dis avec toute ma conviction : l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue » ; loi provisoire (5 ans), pérennisée en 1979, remboursée en 1982, délai porté à 12 puis 14 semaines (2001, 2022), constitutionnalisée le 4 mars 2024 (« liberté garantie » ; congrès de Versailles, 780 voix). Le combat est devenu le symbole du droit des femmes ; Veil elle-même y voyait une loi de santé publique.L'Europe (1979-1993). Élue tête de liste UDF, elle est élue présidente contre le socialiste Mario Zagari ; elle incarne la réconciliation (une rescapée à la tête du Parlement franco-allemand) ; elle préside le groupe libéral, travaille sur l'environnement, les droits des femmes, la Constitution européenne (2005, pour le oui) ; elle soutient Sarkozy en 2007, ne rallie pas la campagne de 2012.La mémoire et la reconnaissance (1995-2017). Elle soutient le discours de Chirac au Vél d'Hiv (1995), préside la Fondation pour la mémoire de la Shoah, s'oppose au « devoir de mémoire » imposé aux enfants (2008, le projet Sarkozy de parrainer un enfant déporté : « inimaginable, insoutenable ») ; elle parle enfin (Une vie, 2007 ; le discours à l'ONU, 2007) ; ses obsèques réunissent la nation ; le Panthéon (2018, la cinquième femme) ; les sondages la placent première personnalité préférée ; les lycées, les rues, les stations (Europe-Simone-Veil, 2018) portent son nom.
Mécanismes
La force de la parole. Le discours de 1974 (« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement ») est un modèle de rhétorique politique : la fermeté, l'appel à la responsabilité (« il suffit d'écouter les femmes »), le refus de la polémique, le regard tenu face aux insultes ; elle a fait de la retenue une arme (Chirac : « elle n'a jamais cédé »).Une figure de synthèse. Juive laïque, femme de droite ayant fait voter une loi de gauche, rescapée présidant l'Europe, magistrate devenue conscience morale : elle réconcilie ce que la France oppose ; d'où son statut consensuel (elle est citée par tous, de Le Pen, qu'elle méprisait, à Mélenchon) et la vigilance des historiens sur la récupération.Le sens de la loi de 1975. Une loi de compromis (dépénalisation encadrée, délai, entretien, non-remboursement) devenue un droit (1982, 2001, 2022) puis une liberté constitutionnelle (2024) : le mouvement montre comment une avancée « exceptionnelle » devient une norme ; le débat sur la « clause de conscience », les déserts médicaux et le recul américain (arrêt Dobbs, 2022) a motivé la constitutionnalisation.La mémoire selon Veil. Contre l'oubli (les années 1950, le silence) et contre l'instrumentalisation (2008), pour la transmission par les témoins, l'école, la Fondation ; elle a soutenu le discours de Chirac (la responsabilité de l'État français) et la reconnaissance des Justes (Panthéon 2007) ; sa mort (2017) coïncide avec la fin de la génération des témoins.
Enjeux & débats
1) Veil, femme de droite ou icône de gauche ? Elle a toujours été libérale et centriste, hostile aux socialistes (elle a refusé de rallier Mitterrand), fidèle à Giscard ; sa loi a été votée par la gauche contre sa famille ; la gauche l'a adoptée (le féminisme), la droite l'a honorée (Chirac, Sarkozy, le Panthéon sous Macron) ; elle-même refusait l'étiquette de féministe militante ; le débat sur la « récupération » est vif à chaque commémoration.2) Le droit à l'avortement est-il acquis ? La constitutionnalisation (2024, 780 voix) répond à la peur américaine (Dobbs) et aux reculs européens (Pologne 2020, la Hongrie) ; les opposants (la Manif pour tous, une partie de LR, l'Église) sont minoritaires en France ; les difficultés d'accès (les hôpitaux qui ferment leurs centres, les régions rurales) sont le nouveau front ; les chiffres : 240 000 IVG par an, stables.3) Le devoir de mémoire : jusqu'où ? Veil défendait la mémoire mais refusait son instrumentalisation (2008) et la « concurrence des mémoires » (Shoah, esclavage, colonisation) ; sa position (la transmission par l'histoire, non par l'émotion imposée) est une référence dans le débat sur les lois mémorielles ; sa mort et celle des derniers témoins (Ginette Kolinka, née en 1925, encore active) posent la question de l'après.4) L'Europe de Veil. Une Europe de la réconciliation (le Parlement comme lieu de paix) plus que d'intégration économique ; elle a présidé un Parlement sans pouvoir (1979) et vu ses pouvoirs croître ; elle a défendu la Constitution de 2005 rejetée par les Français ; son nom est aujourd'hui invoqué contre le nationalisme (Macron, 2018 : « elle est l'Europe »).5) Pourquoi tant d'unanimité ? Le parcours (la victime devenue ministre), la loi (un droit devenu consensuel), la dignité (la retenue, la rigueur), le moment (sa mort en 2017 dans une France divisée) ; les historiens (Maurice Szafran, Dominique Missika) notent aussi ses colères, ses jugements sévères (sur Mitterrand, Chirac parfois), son conservatisme sur certains sujets (la GPA, l'euthanasie) : une personnalité entière, non une sainte.
Exemples
- Auschwitz (13 avril 1944) : convoi 71 ; à l'arrivée, un déporté lui conseille de dire qu'elle a 18 ans ; sa mère et sa sœur passent ; le matricule 78651 tatoué sur le bras gauche.
- Le retour (1945) : au lycée Racine, une camarade lui dit : « vous en êtes revenue, ce n'était donc pas si terrible ».
- Discours du 26 novembre 1974 : « Je voudrais tout d'abord vous faire partager une conviction de femme : je m'excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d'hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement ».
- Les insultes : René Feït fait entendre des battements de cœur ; Jean-Marie Daillet parle d'embryons « jetés au four crématoire » ; elle ne répond pas.
- 17 juillet 1979 : élue présidente du Parlement européen à Strasbourg (192 voix) ; « nous voulons une Europe des citoyens ».
- 2008, l'Académie : l'épée porte le matricule 78651, « Liberté, Égalité, Fraternité » et « Unie dans la diversité » ; discours de réception de Jean d'Ormesson.
- 1er juillet 2018 : entrée au Panthéon, cercueil porté par des gardes républicains le long de la rue Soufflot ; Macron : « Sa vie, c'est la France ».
- 4 mars 2024 : la « liberté garantie d'avoir recours à l'IVG » inscrite à l'article 34 ; Versailles, 780 voix pour, 72 contre ; la tour Eiffel illuminée « Mon corps mon choix ».
Pièges & confusions
- Dire que la loi Veil a légalisé l'avortement. Elle l'a dépénalisé sous conditions ; la légalisation pleine est venue par étapes (1982, 2001, 2022, 2024).
- Croire que sa majorité l'a votée. La loi passe grâce à la gauche ; la majorité de la droite vote contre.
- Oublier la magistrate. Les prisons, l'adoption, le CSM : une carrière avant la politique.
- Confondre les dates du Panthéon. Obsèques 2017, Panthéon 1er juillet 2018.
- En faire une sainte. Femme de droite, colères, réserves sur certains sujets : le portrait entier.
Usage concours / oral
Sujets où mobiliser cette fiche : « Le courage est-il politique ? », « Peut-on survivre à l'inhumain ? », « Faut-il un devoir de mémoire ? », « Le corps des femmes est-il politique ? », « L'Europe est-elle la paix ? », « Le consensus est-il possible ? ». Figure la plus consensuelle des concours ; sachez la rendre précise.À l'oral, tenez les dates (1927, 1944, 1945, 1974-1975, 1979, 1993, 1998, 2008, 2017, 2018, 2024), le discours de 1974 et son contexte (300 000 avortements, 9 femmes députées, 284 voix), la présidence du Parlement, la position sur la mémoire (2008), les deux citations, et les débats (droite/gauche, IVG acquise ?, mémoire). Le matricule sur l'épée est l'image à raconter.Angle d'attaque conseillé : partir de l'épée d'académicienne (le matricule d'Auschwitz gravé à côté des devises de la France et de l'Europe) : trois vies en un objet, et la question de ce que signifie « s'en être sortie ».
Sources
Questions d'oral
1Quel a été le parcours de Simone Veil pendant la Shoah ?2Que dit la loi du 17 janvier 1975 et comment a-t-elle été votée ?3Pourquoi le discours du 26 novembre 1974 est-il resté célèbre ?4Quel rôle a-t-elle joué au Parlement européen ?5Quelle était sa position sur le devoir de mémoire ?
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